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lundi 8 avril 2019

Patrick Simon et Baptiste Coulmont : «On ne peut pas juger la volonté d’assimilation en ne se fondant que sur des prénoms»

Par Kim Hullot-Guiot — 
Photomontage «Libération» via Getty images


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Les sociologues Patrick Simon et Baptiste Coulmont publient une étude dans laquelle ils interrogent la façon dont les immigrés et leurs descendants prénomment leurs enfants. Ils observent que ce choix se fait davantage par simple goût personnel qu’en raison d’un prisme religieux ou politique.


Dans une étude publiée mercredi, le sociologue Baptiste Coulmont et le socio-démographe Patrick Simon observent la façon dont les immigrés et leurs descendants prénomment leurs enfants. Ont-ils tendance à puiser dans le stock de prénoms du pays d’accueil, ou plutôt dans celui du pays d’origine ? Spoiler : ça dépend. De leurs goûts, de leur classe sociale, de la composition du couple parental, de l’âge auquel ils sont arrivés en France, de l’intensité de leur pratique religieuse, de l’histoire des flux migratoires… Bref, il n’est pas si simple de tirer de grandes conclusions sur la population et ses évolutions en ne regardant que les prénoms de ceux qui la composent. Précisions avec Baptiste Coulmont.
Que reflète un prénom ?

Avant tout, le goût des parents. On choisit un prénom qu’on aime : vous pourrez chercher longtemps avant de trouver un parent qui donne à son enfant un prénom qu’il juge moche ! Après, on peut essayer de trouver une logique, une raison. On n’a pas tous les mêmes goûts, les mêmes origines, les mêmes amis, les mêmes conjoints…
Depuis quand le goût prévaut-il ?
Cela se met en place au XIXe siècle, quand les parents échappent de plus en plus à la logique de la transmission et se mettent à donner des prénoms - au départ des deuxièmes prénoms - qui leur plaisent. Au XXe siècle, la transmission a quasiment disparu. On trouve encore des Jean-François qui sont fils de Jean-François, mais c’est rare. Aujourd’hui, la transmission culturelle se reflète plus dans le deuxième prénom que dans le principal, qui est celui de l’identité et du quotidien.
Vous écrivez : «Beaucoup d’études interprètent comme une mesure de l’assimilation le degré de proximité [des prénoms de descendants d’immigrés] avec ceux de la population majoritaire.» Sous-entendez-vous que l’interprétation est erronée ?
Ce que les sociologues et les démographes appellent «assimilation» est différent du sens que lui donnent les politiques. Ce qu’on regarde, c’est l’écart à la moyenne, c’est-à-dire que l’on considère que les populations sont assimilées quand l’écart est faible avec la population majoritaire dans différents domaines (le niveau de diplôme, par exemple). Mais on ne peut pas juger la volonté d’assimilation en se fondant uniquement sur des prénoms.
Quels sont les facteurs de choix d’un prénom pour les descendants d’immigrés ?
L’un des grands facteurs est l’ancienneté du séjour en France. Il est évident que quelqu’un qui arrive à 25 ans en France depuis le Nigeria ne va jamais considérer que Thierry est un joli prénom. Alors que quelqu’un qui est arrivé enfant a baigné dans un univers de prénoms différent. Outre la durée de séjour, le type deconjoint est un facteur important, car on ne choisit pas les prénoms de ses enfants seul. Enfin, le fait que l’immigration continue ou pas est aussi un facteur : quand les liens avec le pays de naissance des parents sont coupés, le prénom le reflétera. Donc le choix relève d’abord du goût personnel et des facteurs structurels.
Quels sont ces facteurs structurels ?
Les choix diffèrent car les personnes sont à des places différentes dans l’espace social - on ne s’appelle pas Kévin ou Joséphine pour rien. Tout se combine : les immigrés arrivés récemment d’Afrique sont aussi plutôt en bas de l’espace social, où l’on ne donne pas les mêmes prénoms que dans des classes aisées.
Observe-t-on une différence entre les genres ?
C’est une longue histoire : les nationalistes du XIXe siècle ont construit un stock de prénoms «purs», ceux de la langue française. C’est aussi le cas en Turquie, en Allemagne, en Roumanie… Cela concerne surtout les prénoms des garçons, qui sont les porteurs de l’identité politique. Ceux des filles sont plus à l’abandon, donc ils circulent plus : il y a depuis longtemps des Myriam en Allemagne. Il faut aussi se souvenir qu’au début du XXe siècle, on se présentait par son nom de famille. Les femmes passaient de Mme Dupont à Durand sans qu’on sache leur prénom. Même à la télévision, jusqu’au début des années 90, on appelait les candidats des jeux comme Des chiffres et des lettres par leur nom de famille. Dans le monde professionnel, on s’appelle aussi davantage par son prénom qu’avant. Et dès que vous entrez quelque part, il y a un contrôle d’identité. Tout cela contribue à ce que le prénom devienne signifiant.
Vous écrivez aussi que «la correspondance entre le prénom et le contexte culturel de naissance a longtemps été la règle». Ce n’est plus le cas ?
Non, depuis les années 60. Les prénoms anglo-saxons commencent, eux, à avoir un succès énorme, surtout dans les années 80 et 90. On le voit aussi dans d’autres pays : il y a des Kévin en Italie et des Jordan en Espagne. La France a longtemps été exportatrice de prénoms : aux Etats-Unis, il y a eu une mode des Michèle, Céline, Marie. Chantal a connu son heure de gloire dans les années 80 en Allemagne, c’était l’équivalent de Kévin chez nous. Aujourd’hui, les prénoms «français» sont moins populaires et ne redeviennent à la mode que quand la génération qui les a massivement portés a disparu. Il a fallu attendre que les Auguste et Emile meurent pour que l’on nomme à nouveau des enfants comme cela, mais dans des proportions moindres qu’auparavant.
Quand on entend un prénom, on suppose l’origine de la personne. Mais on se dit que ce n’est pas toujours possible. Par exemple, les prénoms latins ne sont portés que dans 56 % des cas par des personnes effectivement originaires d’Europe du Sud… Quand tous les garçons s’appellent Enzo, on ne peut pas savoir d’où ils viennent. L’immigration en provenance d’Europe du Sud s’est arrêtée dans les années 80. Donc les Français sans origines migratoires ont commencé à prendre ces prénoms après qu’ils n’ont plus été des prénoms d’immigrés, vus comme socialement défavorisés. Les Carla, Sabrina, Inès… il y a de grandes chances qu’elles ne soient pas espagnoles. Ces prénoms ont perdu tout caractère d’identification.
Selon votre étude, si l’on regarde sur trois générations, on voit que les prénoms latins, portés par les Européens du Sud, sont abandonnés dès la première génération née en France. Chez les Africains du Nord, la première génération née en France porte aux deux tiers des prénoms arabo-musulmans. Que révèle cette différence ?
Une structuration différente des populations. Les immigrés d’Europe du Sud sont souvent arrivés très jeunes avec leurs parents. Ils ont davantage des goûts de «Français moyen». Les Africains du Nord sont plus souvent arrivés à l’âge adulte. Mais au bout de deux générations, les descendants des deux groupes sont au même point. Si cette forme d’assimilation était un 100 mètres, certains partiraient avec 15 mètres d’avance, mais à la fin tout le monde courrait au même rythme. Le pourcentage de couples mixtes est aussi plus élevé chez les premiers, or on choisit un prénom à deux. En outre, à mesure que la population devient identique à d’autres groupes, par son lieu de résidence (un immigré habitant dans un quartier où il y a peu d’immigrés appellera moins son fils Samir), son niveau de diplôme… les goûts se rejoignent. Après trois générations, moins d’un quart des descendants d’immigrés d’Afrique du Nord ont un prénom arabo-musulman.
Qu’en est-il de l’influence de la religion ? Vous écrivez par exemple que les musulmans pratiquants donnent à 63 % un prénom arabo-musulman, contre 7 % des non-croyants…
Les religions viennent avec leur stock de prénoms, de grands personnages. Il est plus facile, quand on est chrétien, de trouver un prénom français similaire que quand on est musulman. En fait, les musulmans très pratiquants vont choisir un prénom musulman, c’est logique. Si vous regardez les prénoms des enfants d’une famille versaillaise très catholique, ils seront un peu différents du reste de la population. C’est normal que vous souhaitiez que le prénom de votre enfant soit en cohérence avec votre pratique. Mais quand la religion n’est pas pratiquée intensément ou pas du tout, la transmission culturelle s’arrête vite. Vous êtes soumis, au fil des générations, au rouleau compresseur de la société majoritaire.
Le choix des prénoms des enfants d’immigrés d’origine asiatique répond-il aux mêmes règles ?
C’est un peu différent. En France, on n’arrive pas toujours à distinguer leurs noms et prénoms, ni à genrer ces prénoms. C’est donc plus simple pour eux d’appeler leurs filles Nathalie ou Isabelle, et de continuer à leur donner un prénom asiatique en deuxième prénom ou dans la vie privée. Quand j’ai travaillé sur les changements de prénom, j’ai vu des personnes indonésiennes ou vietnamiennes qui aimaient leur prénom mais pour qui c’était plus simple de se faire appeler François. Leurs avocats parlaient de volonté d’intégration, mais on voyait bien que c’était juste de l’ordre du pratique, d’avoir un prénom lisible.
L’idée qu’il y a un caractère politique dans le choix du prénom est-elle erronée ?
Vous trouverez peut-être des personnes qui appellent leur fils Staline car ils sont profondément communistes, mais la plupart des communistes vont choisir plutôt des prénoms qu’ils aiment. Ce n’est pas par hasard si un prénom est choisi, mais ce n’est généralement pas dû à une opinion politique. Certains préfèrent appeler leur fils Mohamed ou Samir car ils sont musulmans, partent en vacances en Algérie et imaginent que leurs enfants travailleront à Dubaï ou en Egypte, mais ça ne veut pas forcément dire qu’il y a une revendication. Peut-être qu’ils trouvent juste Augustin moche et imprononçable par les grands-parents ! Si les gens choisissaient des prénoms par lien à la nation, tout le monde s’appellerait Louis, François et Gertrude, pas Erwan, Kévin, Enzo… Demandez aux gens qui votent RN s’ils ont fait un choix politique en prénommant leurs enfants comme ça… Probablement pas. Il y a des prénoms qui sont le support d’opinions politiques, comme Mao, mais ça reste rare. On voit aussi une mode des prénoms bretons en Bretagne, à un moment où la langue régionale cesse d’être parlée. Mais tous les petits Gurvan ne sont pas des fils d’indépendantistes.
Pourquoi les Français sans histoire migratoire appellent plus volontiers leurs enfants Enzo ou Julia que Fatoumata ou Abdel ?
Les deuxièmes sont des prénoms plus portés par la population en bas de l’échelle sociale, or on ne donne pas un prénom à connotation d’une classe sociale plus basse que la sienne. Le marqueur de l’ethnicité joue aussi : les prénoms italiens sont devenus français quand il n’y a plus eu d’immigration italienne alors que les prénoms d’Afrique du Nord restent des «prénoms d’immigrés».

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