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samedi 20 mars 2010




La psychiatrie « sort de ses murs », et révèle... des artistes

samedi 20.03.2010








Jannick Taramazzo: «L'atelier, c'est un endroit de liberté.»

Jusqu'au 1er avril, l'hôtel de ville de Seclin accueille une exposition des oeuvres réalisées par des patients du secteur psychiatrie* de Seclin, dans les ateliers de Jannick Taramazzo. La plasticienne anime chaque semaine ces ateliers où les patients sont des élèves, comme les autres.

PAR ANNE-SOPHIE HACHE

Jannick Taramazzo ouvre de grands yeux sombres, s'étonne : « Plus difficile avec des patients ? Non, à vrai dire je n'y vois pas grande différence... » Chaque semaine, Jannick Taramazzo anime des ateliers artistiques dans les secteurs de l'Établissement public de santé mentale (EPSM) Lille Métropole. Dont Seclin. La jeune femme a une formation en arts plastiques mais « aucune de soignante ». Une plasticienne dans un univers pas comme les autres : la psychiatrie. Ses élèves, des patients « toutes pathologies confondues », mais surtout « des élèves comme les autres ». Et tant pis pour les préjugés : « La seule différence, c'est au début : quand on donne des cours du soir, les gens viennent parce qu'ils sont sensibles à l'art. Là, ils viennent dans le cadre d'un soin, ils n'ont pas, au départ, de sensibilité particulière aux arts plastiques, ils sont intimidés : il faut que je leur donne l'envie. Et ça va très vite. » La différence s'estompe, les murs de l'hôpital aussi. « L'atelier, c'est l'endroit où on essaie de ne pas trop parler des soucis, de s'ouvrir au monde. On parle de ce qu'on a vu à la télé, des gamins, de cuisine, de tout... C'est un lieu de liberté. »

Les soucis sont oubliés

Pointant du doigt une œuvre plus noire que les autres, n'allez pas non plus y chercher les marques d'une quelconque pathologie. « Vous ne trouverez rien, sourit Jannick Taramazzo. Ce collage par exemple, à l'univers un peu hitchcockien, a été réalisé par une dame très gaie qui a fait tout autre chose. J'en ai moi même réalisé un sur le même thème. Ils peignent, travaillent des choses par rapport à leurs ressentis, à leur culture télévisuelle, cinématographique, culturelle. Encore une fois, comme tout le monde... » Et montrant un autre des collages exposés : « Regardez celui-ci, l'univers représenté est très drôle, il a été fait par une personne qui a beaucoup d'humour. Ne cherchez pas la pathologie, elle n'y est pas, répète la plasticienne. C'est une idée reçue. Je suis juste là pour les ouvrir à un monde, l'art, auquel ils n'auraient peut-être pas forcément pensé. » Pour preuve, Marie-Josée, élève enthousiaste de Jannick Taramazzo, venue au vernisssage. Elle explique « apprendre beaucoup de choses » dans ces ateliers et peindre chez elle, maintenant. Frédéric, autre élève, « adore ». Après la craie grasse, il est passé à l'huile. Frédéric dit en souriant s'être « découvert un don » et aussi que « pendant deux heures, on laisse les problèmes à la porte, ils sont oubliés. » « Comme vous et moi, ils ont des idées préconçues sur leurs possibilités artistiques, des inhibitions, explique le Dr Nourry, responsable du secteur de Seclin. On n'est pas dans de l'art-thérapie. Il s'agit de donner aux patients la possibilité de sortir leur potentiel créatif. On ne peut se sentir que mieux quand on crée et qu'on envisage le beau. Et c'est vrai pour tout le monde. » •

Le secteur psychiatrie de Seclin est rattaché à l'établissement public de santé mentale (EPSM) Lille Métropole.





CRITIQUE TELERAMA


Schizophrènes : entre l'enfer et la lumière
Documentaire d'Olivier Delacroix et Hugo Lopez (France, 2009).
55 mn. Inédit.

Parce qu'elle reste méconnue et associée à des faits divers sanglants, la schizophrénie fait peur. Les malades sont souvent assimilés à des agresseurs potentiels, ou réduits au cliché trompeur de la « double personnalité ». C'est en croisant par hasard la route d'un schizophrène que le journaliste Olivier Delacroix a décidé de mener l'enquête. Loin des discours institutionnels, il donne la parole à des malades et à leurs familles, partage un peu de leur quotidien et de leur combat, confronte données médicales (recueillies à l'hôpital Sainte-Anne) et ressenti personnel.

Adepte d'un journalisme subjectif, il impose à l'image une présence chaleureuse et un regard entre curiosité et empathie. En confiance, Dominique lui raconte la descente aux enfers de son fils, Xavier, mort seul à 33 ans dans une chambre d'hôtel : les hospitalisations à répétition, les crises ingérables, le dialogue de sourds avec des institutions débordées... Transformées en « équipes soignantes », les familles pallient les défaillances des structures d'accueil et de soins, au prix d'un immense sacrifice. Entouré des siens, David confie sa peur du monde extérieur, sa lutte de tous les instants pour contrôler « la plante qui pousse dans [s]a tête » et qui lui fait entendre des voix. Les mots intimes et lucides des malades offrent la plus éloquente des réponses aux idées reçues et à la stigmatisation. Et, pour certains, laissent entrevoir au bout du chemin - fait de l'acceptation de la maladie et de traitements lourds - un espoir d'indépendance.

Isabelle Poitte

DIFFUSIONS
FRANCE 4 VENDREDI 19 MARS 2010 DE 20H35 À 21H30 (55')

Rediffusions : Dimanche 21 mars 2010 : FRANCE 4 13h25 Mercredi 24 mars 2010 : FRANCE 4 22h05

INFOS TECHNIQUES
Showview : 78090068
Sous-titrage malentendant (Antiope)
Stéréo
Inédit







Bagnols.
Société


Comment parler de la santé mentale ?

Le pharmacien lance tout fort dans l'officine : « Ah, c'est une ordonnance du Mas Careiron ». Le patient est repéré, le malheureux ne sait plus où se mettre. En découvrant un atroce fait divers impliquant un schizophrène à la Une de leur journal , des clients du tabac vocifèrent : « Il faudrait les enfermer tous ces malades, y a qu'à les pendre ! ».
Voilà un petit aperçu des petites phrases trash, humiliantes, voire insultantes qui rendent le quotidien des malades atteints de troubles psychiques insupportable. A Bagnols, l'association Cézame a choisi de crever l'abcès, mardi, autour d'une table ronde organisée dans le cadre de la semaine nationale de la santé menta le (du 15 au 21 mars). Les partenaires de Cézame que sont le centre médico-psychologique (CMP), l'unité psychiatrique de soins et de réadaptation (UPSR), l'hôpital de jour, le SAVS (le Service d'accompagnement à la vie sociale), la mairie ou encore l'unité de soins en réadaptation du château de Coulorgues.
« Comment en parler sans stigmatiser ? » C'est la question que posent les usagers de la psychiatrie, les soignants, les institutions, les associations et les familles au sein d'une société qui, selon eux, « confond trop souvent violence et maladies mentales, alors que ce sont les personnes touchées par ces maladies qui sont avant tout victimes de violences », témoigne Philippe Delbos l'animateur du Groupe d'entraide mutuelle (GEM) bagnolais Cézame.
Le psychiatre Jean-François Thiebaud, du Point psy de Bagnols, rattaché au centre hospitalier du Mas Careiron, défenseur du « droit de cité » des usagers de la psychiatrie, ne mâche pas non plus ses mots et va encore plus loin : « Je suis effaré, dit-il, par la diabolisation qui est faite de ces maladies à des fins d'instrumentalisation au service du tout sécuritaire ». Les médias sont notamment pointés du doigt, accusés d'entretenir une dangereuse ambiguïté autour des schizophrènes, entre autres.
Mais comment agir concrètement pour changer les regards, les décrisper ? La solution, « c'est d'abord d'identifier l'autre comme une personne et non comme un malade », assure Chantale Brun, la présidente de l'association Epiphyte qui parraine les trois GEM du Gard. Une mission que s'est donnée le GEM de Bagnols au sein de sa maison du 5 rue des Clos de l'Ancise (lire ci-dessous). Il ne s'agit pas d'un lieu de soins. Mais d'un endroit de rencontre et de libre expression, où l'on vient pratiquer des activités, s'inscrire à des sorties, partager un repas en vue de recréer des liens sociaux. Cézame est également convaincu que participer à la vie de la cité et à ses animations à l'instar de la journée des femmes, le 8 mars dernier (lecture de textes), ou à la journée du handicap, événement festif et convivial prévu le 17 avril, peut y contribuer encore plus fortement.

Hélène AMIRAUX


http://www.ladepeche.fr/
PUBLIÉ LE 19/03/2010| B. DV.

En sortant de l'hôpital psychiatrique, les malades sont à la rue


Semaine d'information sur la santé mentale.









Avec 1 438 lits d'hospitalisation sur un total de 3166, la Haute-Garonne concentre à elle seule près de la moitié de la capacité d'accueil des malades psychiatriques de Midi-Pyrénée. Très dense à Toulouse et dans le nord, mais totalement absente du sud du département, cette couverture médicale permet d'accueillir et de soigner les malades en crise aiguë. Mais pour l'UNAFAM et La Demeure de l'Oasis, deux associations qui militent pour la prise en charge des malades à leur sortie de l'hôpital psychiatrique, le compte n'y est pas. Car lorsqu'ils quittent leur chambre après un long séjour hospitalier, les malades n'ont le plus souvent le choix qu'entre deux possibilités : « Vivre dans leur famille avec tout ce que cela comporte de difficultés, ou vivre seuls au risque de se murer dans une dangereuse solitude », constate Martine de Saint-Sernin, responsable de La demeure de l'Oasis.

65 PLACES

Fin 2009, la Haute-Garonne n'avait que 65 places en logements accompagnés à proposer comme sas de retour à la vie ordinaire aux patients des services de psychiatrie. « Mais qu'ils soient communautaires ou thérapeutiques, ces logements ne sont pas pérennes », souligne Michel Lacan, le président de l'Union nationale des familles et amis de malades (UNAFAM). Dans un mémoire de Master réalisée fin 2009 à la demande de l'UNAFAM, par Domiane Oliveras établie à 400 le nombre des places en résidence d'accueil qui devraient être créées pour répondre aux besoins départementaux. Conscient de cette carence le centre hospitalier Gérard-Marchant a signé en janvier dernier une convention avec la Patrimoine Languedocienne SA HML pour la construction de cinq logements HLM destinés aux malades ayant terminé leurs traitements. L'hôpital précise « que cette initiative devrait être reconduite. » À ce rythme, Il faudra donc encore beaucoup de temps pour couvrir l'ensemble des besoins.

En attendant, l'UNAFAM travaille de conserve avec les maisons des jeunes de Castanet pour créer dans l'agglomération un deuxième groupe d'entraide mutuelle (GEM) qui permette aux malades psychiques de se retrouver et de se réinsérer ensemble dans la vie ordinaire. Au cabinet du préfet de la Haute-Garonne, on reconnaît que « l'agglomération toulousaine est plutôt dans une situation non satisfaisante par rapport à Renne, Lille ou Lyon » et que « l'enjeu est de sensibiliser les opérateurs pour améliorer la situation. »

Appartements communautaires

À l'heure actuelle, il existe trois principales possibilités d'accueil des malades. L'orientation du patient vers un appartement thérapeutique se fait sur avis médical. Il s'agit d'un T4 ou T5, partagé entre 3 ou 4 personnes, avec pour chacun son « chez soi », la chambre et une zone ou l'on partage. Il y a une présence infirmière continue. Les appartements communautaires fonctionnent dans le même esprit, mais les résidents sont sous locataires de l'association qui gère ces logements ; la présence des infirmiers est discontinue. Les familles gouvernantes (qui n'existent pas en 31) sont plus éloignées du soin, avec simplement une personne qui voit quotidiennement chaque patient dans l'appartement partagé.

GAP / PSYCHIATRIE

23e rencontres de l'AFREPSHA : Faut-il distinguer le lieu de vie du lieu de soin ?


par La Rédaction du DL | le 16/03/10
http://www.ledauphine.com/psychiatrie-23e-rencontres-de-l-afrepsha-faut-il-distinguer-le-lieu-de-vie-du-lieu-de-soin--@/index.jspz?article=275999

Déjà la vingt-troisième ! Jeudi 18 et vendredi 19 mars, l'Association de formation et de recherche des personnels de santé des Hautes-Alpes (AFREPSHA) organisera au théâtre La Passerelle à Gap sa 23e session d'enseignement et de formation. Cette année, le thème en sera "Liens de vie, lieux de soins". La question du lieu de l'expression de la maladie mentale et de la rencontre thérapeutique se pose toujours. Parce que le lieu où se déroule cette rencontre témoigne des attitudes de la société et de sa conception de la folie.

La psychiatrie de secteur a constitué le projet le plus significatif il y a plus de 50 ans. L'actualité de la notion d'équipes mobiles de psychiatrie ne manque pas à son tour de faire débat. D'une part les professionnels et les familles sont en forte demande de soutien des professionnels, de l'autre il y a une pression sociale sécuritaire.

Les équipes mobiles et leurs responsables peuvent ainsi témoigner de la difficulté à soigner hors les murs de l'hôpital, soulignant combien une réflexion critique sur les soins ambulatoires s'impose. Et ce d'autant plus que l'idée du bracelet électronique fait son chemin, qui met le soin ambulatoire sous contrainte. Pas question cependant de remettre en cause l'accompagnement et le soin dans le milieu social "ordinaire", qui « restent des invariants nécessaires de la psychiatrie de secteur » pour l'AFREPSHA.

Mais le travail de soin psychique pratiqué dans la réalité sociale ne cesse d'interroger les soignants. D'autant que les déploiements des dispositifs d'accompagnement brouillent les lignes de partage entre les professionnels, entre les fonctions de soin et d'accompagnement social. Et que les dispositifs sanitaires sociaux et médico-sociaux bouleversent la psychiatrie publique.

Deux jours denses et passionnants attentent les participants à ce congrès. Différents intervenants se succéderont, des médecins beaucoup, des infirmiers, des représentants des familles, mais aussi un architecte.

Paru dans l'édition 05A du 16/03/2010 (c9e8bd68-303e-11df-9bfa-8d88787130ed)





20 Mars 2010
Par Guy Baillon

L’accueil est né d’une évaluation de notre travail par les usagers : l’évaluation est indispensable pour la psychiatrie

Hervé Bokobza, lors de la seconde rencontre nationale du collectif des 39 à Montreuil en novembre 2009, a eu le courage de souligner pour conclure les débats la pertinence qu’a l’évaluation pour notre pratique. Hervé Bokobza a ainsi pris le risque de prendre le contre-pied de l’opinion majoritaire illustré par le colloque annoncé sous le titre excessif et donc démagogique : « l’évaluation tue ». La question n’est pas d’engager une polémique mais de savoir sauvegarder nos valeurs et nos outils, même si "notre ennemi" les utilise aussi ; limitons nous à en dénoncer les usages "pervers".

Nous sommes nombreux à penser que l’évaluation est une démarche indissociable d’une pratique de soin, comme d’une pratique sociale. D’abord pour consolider notre pratique personnelle, en en faisant une analyse régulière.

Mais si nous nous engageons dans un travail collectif nous sommes soumis à la nécessité d’une clarté pour nos différents interlocuteurs. Là nous avons à anticiper, à prendre les devants. Nous savons que si nous ne définissons pas nous-mêmes les objectifs, le cadre, les méthodes de nos projets et de nos activités, elles ne seront ni crédibles, ni valides ; tout en sachant certes que ceci a des limites : quand le "pouvoir" a décidé de nous mettre à genou il établit une évaluation qui est totalement à son service. Cependant si nous avons pris les devant et avons déjà établi une évaluation solide, dans un État de droit, nous avons l’opinion et la justice comme recours : le "tiers" peut mettre en évidence la malveillance de nos contrôleurs et nous donner gain de cause.

Je ne suis ni juriste, ni philosophe, j’ai seulement tiré sur ce point des enseignements de notre pratique de la psychiatrie de secteur, je les soumets à votre jugement. Je suis persuadé que si nous nous engageons clairement dans un projet précis et si nous veillons à en "inscrire" l’histoire nous mettons en place non seulement une ‘construction’ mais aussi les éléments qui vont en soutenir la progression, en veillant à dépister les failles, facteurs de malfaçons.

Notre équipe de secteur créée dans le "9-3" en 1971 parmi les 14 équipes de l’ancien asile de Ville-Evrard a reçu en dot trois pavillons asilaires, et un dispensaire à Bondy l’une des villes du secteur (l’autre étant les Pavillons sous Bois). Pendant 7 ans nous déployons un profond travail d’humanisation de l’hôpital, un travail de consultation au dispensaire, et intervenons dans plusieurs services du nouvel hôpital général que l’AP ouvre à Bondy en 1976.

Simultanément nous prenons l’habitude de rendre compte de notre travail, à qui ? : aux élus des communes en leur expliquant que nous espérons avoir des lieux de soin en ville.

Nous avons un premier retour de cette "évaluation", en mars 1977 lorsque le maire de Bondy fraichement élu nous offre pour un franc symbolique la jouissance du presbytère pour y créer un nouveau lieu de soin. Le directeur de l’hôpital accepte d’y ouvrir un hôpital de jour de 14 places en échange de la fermeture d’un pavillon hospitalier que nous avions libéré.

Avant son ouverture en 1979, à l’initiative des CEMEA voulant faire un stage de soignants à la pratique de secteur, nous faisons une réunion publique de quartier à Bondy pour savoir comment les habitants appréciaient ce travail ‘considérable’ réalisé en 8 ans.

A notre stupéfaction nous recevons une terrible "claque" avec "l'évaluation suivante" qui va marquer toute notre histoire : « Nous savons très bien ce que vous faites. Mais il faut que vous sachiez que nous n’accepterons jamais d’être hospitalisés dans votre service de l’ancien asile de Ville-Evrard, tous ceux qui y "passent" sont "marqués" Vous n’avez rien compris à l’imprévisibilité de la survenue de nos troubles. Vous ne serez crédibles à nos yeux que lorsque vous serez disponibles 24/24h en ville et lorsqu’il n’y aura plus un seul espace de soin à l’asile. Au revoir ! »

Désemparés par cette "évaluation" claire, nette et précise, mais aussitôt convaincus que nous avions notre feuille de route, nous n’avons eu de cesse pendant les 20 années suivantes de la réaliser : et de fait nous avons ouvert un centre d’accueil 24/24 en 1982, en fermant en échange le second pavillon, nous avons créé diverses structures de soin, et enfin transféré les 20 lits du dernier pavillon dans un immeuble banal créé en ville en janvier 2000. Tout cela à Bondy, l’autre municipalité restant toujours distante. Plusieurs autres "évaluations" sont venues scander ce parcours, car nous savions que ces ‘avancées’ étaient fragiles car innovantes, et que leur avenir dépendait des évaluations de nos tutelles. Alors nous les avons anticipées.

Ainsi quelques mois après avoir ouvert notre centre d’accueil et avoir constaté que ses effets dépassaient nos espérances sur le plan clinique, nous l’évaluons (nous avions informé avant l’ouverture tous nos correspondants que nous n’acceptions plus de demande d’hospitalisation directe ; nous recevons donc des personnes dont les troubles nous paraissent plus souples, non fixées, constamment autour d’éléments déclenchants à type de "perte", nous comprenons que ce sont les mêmes malades qu’avant mais rencontrés à des moments antérieurs à l’étape à laquelle ils étaient jusque là hospitalisés. Donc cette activité avait un effet thérapeutique très fort, qui avait des conséquences chiffrables ce qu’aiment bien les tutelles : nous avons constaté qu’en 6 mois nous avions un tiers des hospitalisations en moins, et que les autres hospitalisations mieux préparées duraient un tiers de temps en moins ; ceci s’est confirmé constamment). Ayant appris qu’un colloque de la Santé Publique se tenait à Macon en Mai 1983, et que le bureau de la psychiatrie y venait, nous avons tenu à y présenter notre travail avec de beaux tableaux agrémentés de graphiques. Cette "évaluation" a convaincu Jean-François Bauduret envoyé par MR Mamelet ; il est venu ensuite à Bondy et a intégré dans la liste du décret de mars 1986 « l’accueil » décliné sous plusieurs formes ! Nouvelle "évaluation" anticipatrice réussie.

Plusieurs équipes de secteur en France ont créé un centre d’accueil, Ginette Amado la première en 1978 ; nous créons avec elle une association pour promouvoir ces centres d’accueil. Mais il n’y en eu pas plus que 30 à 40 pour les 1127 équipes de secteur, et ceux qui les créaient demandaient des moyens supplémentaires au lieu de reconvertir un pavillon, si bien que JF Bauduret (ce fut son évaluation) devant ce risque décide d’en limiter les créations. Il y a eu là manifestement une analyse insuffisante des équipes de secteur n’ayant pas perçu la pertinence de l’évaluation des usagers de la psychiatrie ; les équipes n’ont pas cru à l’intérêt des centres d’accueil, de ce fait certainement l’évolution de la politique de secteur s’est ralentie ; cela est dû à mon sens à une évaluation insuffisante des équipes, peut-être (hypothèse audacieuse) parce que les équipes étaient plutôt attentives à l’évaluation des tutelles, et non pas à celle des usagers ?

Par contre la DASS du 93 a été convaincue de son intérêt et en a défendu l’existence auprès de la direction qui non seulement ne l’a pas arrêtée mais qui a accepté l’ouverture de quatre autres centres d’accueil dans le 93, toujours ouverts à ce jour.

Nous avons continué à apporter chaque année une "évaluation’"de notre activité à nos maires.

Et fin 1992 je suis convoqué par Claude Fuzier Maire sénateur de Bondy, et son futur successeur Gilbert Roger Président du CA de Ville-Evrard ; ils me demandent combien de m2 nous voulons pour installer les 20 lits restant à Ville-Evrard. Je transmets la proposition de vente de terrain à notre directeur C H Marchandet qui aussitôt lance le projet d’établissement de l’hôpital sur le projet de la relocalisation de 8 services dont le nôtre sur trois sites.

Toute la communauté médicale, syndicale, ouvrière de Ville-Evrard fait cause commune pour ce projet, grâce aux propositions des élus locaux ayant évalué la dynamique de la psychiatrie de secteur dans le 93, et arrive à convaincre la DASS et la Région.

Ainsi en 2000, grâce à l’énergie et la fidélité de CH Marchandet directeur les 8 services quittent l’ancien asile pour se relocaliser sur St Denis (3 équipes), Aubervilliers (3), Bondy (2).

Et là nous avons le plaisir de voir enfin réellement se développer là une vraie psychiatrie de secteur, puisque tous les espaces de soin sont en ville, hors hôpital (la présence quotidienne d’un généraliste permettant de résoudre les besoins somatiques rend inutile la proposition de relocaliser les services dans un hôpital général, et rend la psychiatrie libre), et qu’ainsi les liens avec l’environnement relationnel de chaque patient était l’appui de tous les soins. Même l’hospitalisation n’était plus un temps de séparation, mais au contraire un moment privilégié pour rencontrer avec chaque patient sa famille, et les membres de sa "constellation" (ce qui était quasiment impossible à l’ancien asile). Ce temps devenait un moment "d’activation des liens " Enfin une psychiatrie simple, non stigmatisée se développe avec l’appui des habitants.

Je pars en retraite émerveillé de cette pratique dans laquelle je vois les membres de l’équipe prendre un grand plaisir entre l’Accueil et ces différents espaces de soin en ville, l’équipe faisant corps avec mon successeur ancien interne, Patrick Chaltiel qui a l’intelligence de soutenir l’équipe dans la continuité de ce même travail en apportant sa compétence supplémentaire et fort bienvenue de thérapeute familial, et en poursuivant les liens avec les élus locaux, dans la continuité depuis 40 ans.

Hélas une méchante ombre au tableau va survenir ; en 2004-5 un nouveau directeur n’ayant aucun intérêt pour la psychiatrie remplace CH Marchandet, et contrairement à ce qui s’est passé entre mon successeur et moi, s’empresse de faire le contraire de son prédécesseur. Il arrête la relocalisation des autres services, quatre autres devaient suivre dans les quatre ans. Il fait revenir dans l’ancien asile l’un des centres d’accueil du 9-3, ce qui selon lui permet de faire des économies de personnel, mais ce qui revient à le tuer. De plus, comble de la bêtise, il se met à faire une évaluation comptable des dépenses internes de chaque service des 14 secteurs de Ville-Evrard ; selon lui ces dépenses seraient plus élevées dans les services relocalisés, en particulier à Bondy, où il n’y a que deux services, que dans les 9 qui sont encore à l’asile. Alors il décide l’été dernier qu’il "va" fermer Bondy, répartir ses 2 services sur un autre groupe ou pire à Ville-Evrard, ce qui constitue une véritable catastrophe, détruisant tous les liens de proximité sur lesquels s’est bâtie la pratique des soins pour ces secteurs. Clairement il ne fait aucune évaluation sur l’amélioration des soins, qui pourtant se chiffre en diminution des hospitalisations, raccourcissement des temps de soin en général, donc une très forte amélioration globale. Il ne fait pas plus l’évaluation des aggravations et leurs conséquences en coût pour la Sécurité Sociale. Bien sûr il fait une totale abstraction des souffrances accrues : tout cela lui a été expliqué, même par l’UNAFAM à laquelle il ne répond pas. Il explique alors que ce n’est qu’une menace ! Mais une menace de mort est reconnue comme un délit ! De toute façon cette ‘simple’ menace entraine depuis octobre une angoisse chez les familles, les patients, les soignants et constitue un véritable harcèlement qui ont tous des conséquences fâcheuses sur la vie de ces différentes personnes.

Certes nous entrons là dans cette autre évaluation que tout le monde critique car elle n’est que comptable, et ne prend pas en considération les différents aspects de la réalité concernée, ce qui est d’une bêtise inadmissible : les troubles psychiques, les besoins thérapeutiques ; elle ne tient pas compte du tout de la dimension humaine (et en définitive de son coût). D’aucuns disent que ne monsieur qui harcèle veut être ‘bien évalué’ par le futur Directeur de l’Agence Régionale de la Santé d’Ile de France, qui arrive le 1er avril.

Cet acte est pour tous les français une démonstration du danger que représente le nouveau pouvoir sans limite des Directeurs d’hôpitaux avec la nouvelle loi. Quelle place donnera-t-il aux évaluations et lesquelles ?

Cela ne change pas notre avis sur les évaluations : quand celles-ci sont pratiquées pour écraser des équipes ou des établissements, les équipes doivent se défendre jusqu’au bout.

Mais dans la pratique quotidienne, les évaluations sont les étapes pour chacun de nous pour apprécier notre propre "évolution", pour analyser les écarts entre nos projets et nos réalisations. C’est un élément fondamental pour envisager les changements qu’en psychiatrie nous devons constamment réaliser pour nous adapter aux besoins des personnes au service desquels nous avons choisi de nous mettre, les réactions corporatistes doivent toujours se situer à distance et d’abord respecter les besoins des patients. Par ailleurs nous avons vu qu’il faut préparer des échanges avec les usagers et accepter de rencontrer leur évaluation, car nous sommes certains d’en tirer des enseignements majeurs, sans pour autant les sacraliser, mais en se rencontrant avec eux.

Nous avons vu le rôle primordial des élus et des usagers dans l’évaluation.

L’évaluation est une discipline première de rigueur, d’honnêteté, de modestie, qui nous est utile pour le travail psychothérapique de base, comme dans l’analyse du travail d’une équipe ; elle ne doit pas non plus être dévoreuse du temps du soin, sinon son effet s’inverse.

Enfin sur le plan de la clinique nous ne devons pas esquiver, en particulier pour le moment que nous abordons, celui de l’accueil, la question du diagnostic et nous demander quelle est sa nature, est-il une évaluation ? Quelle est sa place dans l’accueil, … cela c’est, …

(à suivre)

Guy Baillon

(ce texte est envoyé avec anticipation, aujourd’hui plutôt que lundi, laissant la place à l’évaluation que nous allons tous signifier par notre vote, et dont nous dégusterons les résultats lundi)





16/03/2010

Souffrance psychique : innover pour « refaire société »


Lors d'un colloque, travailleurs sociaux et soignants se sont interrogés sur les nouvelles pratiques d’accompagnement des patients.

Il est loin le temps où l’on cachait à la vue de tous les personnes en souffrance psychique! Après l'effacement du consept d’asile, celui d’hospitalisation est en recomposition. La plupart des patients étant désormais suivis «dans la cité » (1), il faut réinventer l’accompagnement, en travaillant en équipe, pluridisciplinaires. Dès lors, pour les soignants, les proches, les employeurs… se pose cette question : comment agir sur plusieurs leviers pour aider le malade à « refaire société » ? Un enjeu soulevé lors d'un récent colloque de L’Œuvre Falret (2).

« Une famille sur quatre est concernée par un problème de santé mentale, relève Annick Hennion, directrice générale de cette association. Avec la montée de la précarité, les troubles augmentent. Il y a une véritable urgence sociale à améliorer les pratiques. Il faut créer de nouvelles passerelles entre les secteurs pour mieux aider les malades à intégrer la société civile. »

« Il est vrai qu’il y a une certaine frilosité des soignants à aller dans le social »
, concède le Dr Alain Mercuel, responsable du réseau psychiatrie précarité à l’hôpital Sainte-Anne. « On pense que cela ne nous regarde pas, on ne veut pas faire dans le sentimentalisme. Pourtant, le patient gagnerait à une meilleure articulation du travail des secteurs éducatifs, médico-sociaux, sociaux et sanitaires. » Mais où trouver le temps et les lieux qui permettraient à des équipes pluridisciplinaires d’échanger sur chaque patient plutôt que de succomber à une standardisation des soins ? Ces lieux et ces pratiques, si certains existent déjà, sont encore rares.

Logement, emploi, formation : des modèles à inventer
« En matière d’architecture, qu’il s’agisse de lieux de soin ou de vie, il est nécessaire de créer des structures qui fassent tomber les barrières », estime le Dr Denis Maquet, chef de service à l’hôpital de Maison-Blanche, à Paris. De nouveaux bâtiments, comme la résidence du Docteur-Arnaud (3), citée comme exemple dans le colloque, ouvre alors des perspectives. « Avoir un trouble mental, c’est précisément ne pas trouver sa place », souligne l’un des psychologues de la résidence. « Il est donc primordial d’aider le patient à investir un lieu, à avoir un chez-soi ».

Côté formation, il y a aussi à faire. Pour les infirmiers, l’idée d’une spécialisation psychiatrie en master, annoncée l’année dernière, est toujours dans les cartons, explique le sénateur Alain Milon (4). Y restera-t-elle ? Nul ne le sait. Idem pour l’autorisation donnée aux infirmières d’exercer la psychiatrie en libérale, toujours en suspens. Et quid de la formation du malade pour retrouver un emploi ? Là aussi, le chantier est vaste.

Claire Angot

1- Ces cinquante dernières années, le nombre de séjours en hôpital pour raison de santé mentale est passé de 120 000 à 60 000 lits, et leur durée a été divisée par sept (300 jours contre 40 jours), a rappelé Serge Kannas, directeur de la Mission nationale d’appui en santé mentale (MNASM), citant des chiffres de la Drees.

2- Créée il y a près de 170 ans par le Dr Jean-Pierre Falret, L’Œuvre Falret a pour mission d’aider les personnes touchées par la maladie mentale ou en situation de difficultés psycho-sociales. Elle s’occupe de plus de 2 000 personnes au sein de 23 établissements et services. Le colloque s'est déroulé le 11 mars au conseil régional d'Île-de-France.

3- La Maison d’accueil spécialisée (MAS) du Docteur-Arnaud héberge 54 adultes handicapés psychiques. Elle est située dans Paris.

4- Auteur en 2009 d'un rapport sur la prise en charge psychiatrique, l'élu UMP en prépare un nouveau, portant sur l'accueil et l'accompagnement des malades.


Mes notes du cours de Jacques-Alain Miller des 17-02 et 17-03

mbelilos


http://mbelilos.wordpress.com/2010/03/17/notes-du-cours-de-jacques-alain-miller-du-17-mars/











Jacques-Alain Miller,
au Théâtre Dejazet à Paris,
le 17 février 2010


17-02 « Vie de Lacan »
J’essaie d’attraper Lacan par le trop, par le plus, et maintenant j’essaie de l’attraper par le un, le un dont il a fait abondamment enseignement.A vrai dire, j’ai toujours essayé d’attraper Lacan. J’ai essayé de l’attraper pendant des années de l’attraper par son enseignement, conçu comme ce qui demandait à en être transmis, dans la mesure où cet enseignement – qui avait fait sensation sur le moment- offrait néanmoins un certain nombre d’obstacles à être entendu comme je pensais qu’il devait l’être. Et j’ai été moi-même attrapé dans cette explication de Lacan.

Le moment était venu de m’affronter à ce qui reste intransmissible par l’explication, à savoir une singularité que j’ai toujours reconnue, admise, à laquelle je me suis plié, dans la dimension de la relation personnelle : « Ca c’est Lacan, je ne le changerai pas ».

Donc je l’ai profondément admis, admis dans sa fantaisie, comme le prix à payer pour ce qu’il pouvait délivrer de savoir et de révélation.

C’est un fait que, si je me retourne sur le passé, j’ai été hostile à ceux qui lui faisaient des problèmes, j’ai dû penser qu’il méritait qu’on ne lui en fasse point, et qu’on dégage la voie sur laquelle il s’avançait.

J’ai donc adopté ses détestations, ses animosités et je me suis, moi-même, efforcé – je ne pourrais dire mieux que par cette expression commune – je me suis efforcé de lui simplifier la vie. J’ai aspiré certainement à ne pas être pour lui un problème. Évidemment, il n’était pas en mon pouvoir de m’effacer concrètement comme problème. Si j’y repense, j’en fus un, fugitivement.

Un soir de la Saint Sylvestre, à Guitrancourt, nous roulions dans une voiture conduite par sa fille. C’est une nuit où un certain nombre de personnes sont avinées, il faut croire. Le véhicule où je me trouvais fut percuté violemment par l’arrière et moi, qui occupais la place du passager, je fus projeté contre le pare-brise. Pendant que le chauffard s’éclipsait, la partie droite de mon occiput se mit à gonfler, jusqu’à atteindre des proportions importantes, et quand la police arriva, on jugea indispensable de me conduire à l’hôpital, alors que j’étais parfaitement conscient, histoire de s’assurer d’éventuels dégâts qu’avait causés le choc.

On me laissait entrevoir que, peut-être, j’avais un traumatisme fatal à mon intelligence. On me déposa donc dans la nuit dans une salle où hurlaient un certain nombre d’infirmes victimes de tels traumatismes, et je me dis que je n’en avais peut-être plus pour très longtemps à être lucide, ce qui fait que je m’emparai d’un ouvrage que je promenais avec moi, l’Ethique de Spinoza – je lisais ça à 20 ans- et je me dis que ce serait une belle fin que de s’éteindre au milieu du LivreI I .

La conductrice du véhicule alerta son père de ce qu’il m’était advenu, que j’étais retenu entre la vie et la mort de mon intellect, à l’hôpital de Mantes-la–jolie. Elle me communiqua la réaction du-dit Lacan sur le moment, la réaction « ex tempore », réaction qui me resta gravée jusqu’à aujourd’hui et qui fut la suivante : « Tout pour m’emmerder ».

Le Docteur Lacan, arguant de sa qualité de médecin, se déplaça à mon chevet quelques moments plus tard et, m’observant en train de lire L’Ethique de Spinoza, recommanda que je sois immédiatement libéré. Et, avec mon énorme bosse, et en dépit de celle-ci, je fus relâché.

Depuis lors je n’ai pas gardé de séquelles de cet incident, je n’ai pas gardé de séquelles qui du moins m’empêchent de paraître devant vous.

Mais j’en ai gardé l’idée que ce n’était pas la compassion qui était le premier mouvement de Lacan, et que ce type d’incident, il le rapportait avant tout, sinon à lui-même, au moins à savoir si ça constituait ou non un obstacle ou une aide dans le chemin qu’il traçait.

Tout le temps que je l’ai connu, c’est-à-dire, 16 années, je me suis employé à ne pas l’emmerder, et à faire en sorte que beaucoup d’événements qui avaient lieu autour de lui – je l’ai connu à ce moment-là dans son école- lui fassent le moins de difficultés possible. J’ai été en rapport actuel, vivant, avec quelque chose du un de Lacan, avec un certain « unisme » de Lacan, qu’au fond j’ai non seulement parfaitement supporté, mais que j’ai trouvé allégeant, allégeant de me véhiculer dans une zone où l’altruisme était envisagé comme illusion. Et pour tout dire ça m’a donné à un certain goût du réel.

Si j’ai donné d’abord, à l’orée de ce cours, un moment aux « Vies de Plutarque », c’était pour déjouer l’attente d’une biographie à la mode scientifique ou pseudo- scientifique, qui aurait déroulé une chronologie . Une Vie à l’antique est faite pour fixer une position subjective, dans le registre de l’éthique. Qu’est-ce que l’éthique ? C’est un rapport aux valeurs, comme on dit , mais au fond l’éthique c’est un rapport à la valeur de jouissance. Ce rapport, c’est celui que je vise sous le nom de « Vie de Lacan ». Seulement, il y a un os. C’est que « L’éthique de Lacan » s’inscrit en faux contre l’éthique que nous héritons de notre tradition antique et chrétienne. L’éthique de Lacan, si on la juge, si on l’étalonne au regard des siècles, c’est une éthique déviante, elle est – je l’ai souligné- à l’opposé de l’éthique traditionnelle. Car l’éthique de Lacan repose sur la négation de l’axiome « mèden agan »[ Μηδέν Άγαν], rien de trop.

Et de ce fait, se dessine une autre voie qu’on pourrait vouloir emprunter, et qui consisterait à tenter une psychanalyse de Lacan. Comment ne pas y penser puisque Lacan est psychanalyste ? comment ne pas être titillé par l’idée d’interpréter Lacan, il faut reconnaître qu’il s’y prête. Sans doute, n’a-t-il rien laissé qui ressemble à une autobiographie, mais à partir de 1951 et jusqu’à sa mort- 30 ans plus tard-, il a fait séminaire.

Il s’est voué à parler pendant près de 20 ans toutes les semaines, et puis ensuite à partir du séminaire XVII, tous les 15 jours.

Je me souviens du moment où, devant moi, il soupirait de la charge que lui donnait ce séminaire, je lui suggérai qu’il ne tenait qu’à lui de le donner tous les 15 jours. Il ne me répondit pas, mais je constatai à la rentrée suivante qu’il avait détendu son rythme.

Nous avons de ce qu’il pouvait penser un témoignage hebdomadaire, sur presque 30 ans.

Ces Séminaires se déroulaient comme une quasi-improvisation, sur la base d’un canevas, préparé, encadré, il lui arrivait souvent de préparer autre chose, et quand c’était dans le même fil, de laisser de côté un certain nombre de développements qu’il aurait pu faire.

Peut-on parler durant 30 ans en improvisant sur un canevas sans se trahir ? Et c’est sans doute ce qui a lancé sur sa trace un certain nombre d’élèves qui font la chasse à ses lapsus ou à ses erreurs. Comment n’y en aurait-il pas ? Ils m’en veulent aussi de gommer ces lapsus et ses erreurs dans la version que je donne de cet enseignement.

Il est très singulier que la pensée de Lacan ait pris la tournure du Séminaire, bien qu’on y soit aujourd’hui habitué. C’est qu’il avait le désir, qu’il a explicité, d’apporter à chaque fois du nouveau, de ne jamais répéter ; ce qui veut dire que l’enjeu pour lui à chaque fois était de surprendre. Il se campait dans la posture, qui était celle dans laquelle on l’attendait, d’un fauteur de surprises. Et surprendre, c’est déjouer la prise. Jusqu’à 80 ans, depuis l’âge de 50 ans, il a à la fois voulu se présenter devant un public, s’exprimer, et rester insaisissable. Il y avait là une attente d’autant plus intense qu’on le savait imprévisible. Sans doute, il n’y avait pas que son Séminaire, il lui arrivait d’écrire, mais son Séminaire était néanmoins son exercice majeur, son mode d’expression privilégié, au point que lui-même a pu présenter ses Écrits comme un sous-produit de son Séminaire ; comme des rebuts de son élaboration qu’il avait déposés dans son écriture, ou bien parce qu’il n’avait pas trouvé le temps de les développer en public, ou parce qu’il avait eu le sentiment qu’à les développer, ils seraient accueillis avec réticence, et qu’il lui fallait insister, qu’un point sensible était touché qui demandait à être cerné par l’écriture. Et donc, s’il a été parfois son propre Platon , c’est tout de même le mode oral de l’enseignement qui a marqué la vie de Lacan à partir de ses cinquante ans, et le mode oral implique que c’était devant un public. Il n’était pas tenu de s’exprimer devant un public, ce n’était pas un universitaire. Il y avait là un choix, un choix de penser en public, de rapporter en public, pour un public ce qu’il avait pu penser, et je prends au sérieux l’expression qu’il avait pu avoir pour qualifier ce qu’il accomplissait là, quand il parle de l’exploit – c’est son mot- que représente chacune des leçons de son Séminaire. L’exploit, il faisait un exploit hebdomadaire, ce mot le montre attaché à une position que je qualifierai de triomphe. Il y avait chez Lacan un goût, un appétit de triomphe, dans ce que représentait le public. Ce public, je dirais c’était le sens commun. Ce fut d’abord le sens commun des psychanalystes, quand l’auditoire était concentré sur ses élèves, les membres de la Société française de psychanalyse – la SFP- et quelques petits apports extérieurs. Ensuite, quand il déplaça son séminaire à l’Ecole Normale supérieure, ce fut le sens commun de la masse cultivée, la masse intellectuelle, – disons le sens commun du Quartier latin. Le public où il s’agissait d’obtenir un triomphe, contre une masse de préjugés, c’est à ça qu’il s’adressait : la concrétion du prêt-à-penser, c’est cet Autre-là qu’il s’agissait de stupéfier, de bousculer, de déjouer. Une fois qu’il avait apporté le nouveau qui n’était pas préinscrit dans les préjugés et qu’à sa façon il avait fait passer, après-coup le public se trouvait habité d’un massif « Je n’en veux rien savoir », comme animé d’une mauvaise volonté, comme le lieu du refoulement. Le public de Lacan, c’était pour lui l’incarnation du refoulement. Ce qui veut dire que sa position à lui, était celle du « retour du refoulé ».

Quand je dis « public » cela demande à être nuancé, car le public c’était aussi lui-même, le public figurait aussi bien ce qu’il avait déjà pensé et enseigné. Le public matérialisait en quelque sorte sa propre conversion de sa pensée en inertie. En triomphant du public, de sa réticence, de son incompréhension, en médusant le public, c’était avec lui-même qu’il débattait, ce qu’il m’est arrivé d’appeler jadis « Lacan contre Lacan ». Un séminaire de Lacan, c’était la déprise de Lacan, ce par quoi Lacan n’était pas lacanien. Comme il l’a dit lui-même, être lacanien, il laissait ça aux autres, à ceux qui se nourrissaient de ce qu’il avait pensé avant. Le triomphe, c’était le résultat espéré de ce que chaque séminaire comportait de forçage, Lacan ne s’occupait pas de donner à penser, il se vouait à interrompre la routine de la pensée. Au fond, répéter à l’identique lui paraissait toujours être marqué d’un oubli. Et donc, ce n’est pas répétition que de repenser, en revenant à l’origine. Si son enseignement a pu à un moment se placer sous le slogan de retour à Freud, c’est un mouvement qui s’inscrit comme démenti à la répétition. Retour à Freud n’était aucunement répéter Feud, retour à Freud voulait dire repenser Freud. Dans cette « repensée », il y avait un élément qui ne peut pas complètement être voilé, un certain triomphe sur Freud, repenser Freud mieux que Freud n’avait pensé. De telle sorte que chaque leçon du Séminaire, que la forme du livre invite à lire, comme dans la continuité avec ce qui précède et comme un préliminaire à ce qui suit, chaque leçon de séminaire est un franchissement. C’est en quoi la forme livre n’est qu’un dépôt de ce qui se jouait semaine après semaine. C’est bien cette allure de franchissement donné à l’enseignement, qui autorisait Lacan à dire qu’il faisait la passe constamment. Chaque leçon du séminaire vaut comme clôture de ce qui a été dit, comme point de vue d’après-coup, par rapport à quoi Lacan ne s’oblige pas du tout à la continuité mais jouit des libertés que l’après-coup délivre. Autrement dit, chaque prise de parole de Lacan était supportée par un « Je me sépare », « je me sépare de ce que j’avais pensé et dit . »

Pour le suivre il faut recomposer ce processus par quoi il avance par ruptures incessantes, qui sont camouflées, qui sont camouflées par la revenue des même signifiants. De telle sorte qu’il peut paraître qu’il redit la même chose, parce qu’il emploie les mêmes mots, si on est plus attentifs, on s’aperçoit que la disposition de ces mots, leur articulation, leur mode de faire système, est incessamment modifié.

Ce n’est pas une psychanalyse de Lacan qu’il s’agit de tenter, c’est de cerner sa position d’énonciation, et si on la cerne au plus juste, on est amené à dire ce qui m’est venu la dernière fois, que cette position est celle d’un seul contre tous, et ce tous, contre lequel il se dresse, inclut lui-même . L’insistance avec laquelle il revient sur ses axiomes électifs -la structure de langage de l’inconscient, le signifiant qui représente le sujet pour un autre signifiant- toutes ces formules où il ressere sa visée, l’insistance même qu’il met à forger des formules et à les faire revenir, tout cela dénonce, démontre, le caractère ondoyant, labile, de son approche. Les Ecrits viennent comme des fixations, qui sont comme des repères, dans ce qui est tissé, de coupures et de revirements et modifications incessantes. Son énonciation de « seul contre tous, y compris moi-même » est essentiellement polémique, elle se pose contre. Elle va jusqu’à le diviser contre lui-même. Ce qui a faire surgir, pour qualifier la position d’énonciation de Lacan, le terme de solitude. Lacan n’a nullement aspiré à être chef d’école. Si on a cette illusion, si c’est le Lacan qu’on décrit le plus souvent, le Lacan directeur de l’Ecole Freudienne de Paris, entre 1964 et en 1980, qu’il fonda et décida de dissoudre, – si c’est ce portrait que l’on conserve, c’est qu’il a accédé à la notoriété, à la très grande notoriété en 1966 avec la parution de ses Ecrits, le déplacement de son séminaire à l’Ecole normale supérieure en 1964, et la fondation de l’Ecole freudienne en juin 64. C’est dans cette conjoncture que Lacan a été livré au public, qu’il est devenu un homme public. Et donc, si on le photographie à ce moment-là, si on le filme pour les années qui ont suivi, on en fait un portrait en chef d’école, en roi, ou en dictateur.

Le Lacan que je présente, celui dont je crois pouvoir recomposer la position n’est cela que secondairement. Mon Lacan, si je puis m’exprimer ainsi, c’est d’abord un solitaire et j’en vois le témoignage, dans la phrase fameuse, par laquelle il commente la création de son Ecole. Je ne dis pas l’Ecole Freudienne de Paris, car il l’avait nommée d’abord -vous pouvez vous reporter aux textes parus- l’Ecole française de psychanalyse, mêmes initiales EFP. Il ne l’avait pas nommée tout de suite l’Ecole freudienne de Paris, car il se méfiait. Il n’avait pas la moindre confiance, au départ, dans ceux qui allaient se placer sous ce drapeau. Comme il l’a dit : « J’avais gardé ça en réserve », histoire de voir ce que ça allait provoquer, cet appel qu’il lançait. Il avait pris toutes les précautions surtout pour que ce ne soit pas du tout démocratique. Il en avait déposé les statuts, avec un conseil d’administration tout à fait extérieur au milieu analytique, sur lequel la foule- la foule réduite, ça faisait 500 (?)personnes – qui allait peupler cette invitation, n’avait aucune prise. Ce n’est que quelque dix ans plus tard, que quelqu’un s’aperçut, en effet, que le conseil d’administration était composé de la première femme de Levi-Strauss, de Merleau-Ponty qui était décédé et de quelques autres noms tout à fait étrangers au milieu, et qu’entretemps l’on s’était gardé de toutes les procédures des lois et réglements de la loi des associations de 1901. Ca a fait tout un ramdam et ce n’est que plus tard que furent rédigés des statuts conformes aux lois en vigueur. Lacan avait commencé son école par la méfiance, la méfiance à l’égard des autres, et il tenait avant tout à préserver sa liberté d’action, sans se lier les mains par des formes très strictes.

Ce qu’il a pu formuler de sa volonté d’être Autre malgré la loi se vérifie au moment même de la fondation de l’Ecole freudienne de Paris, quand il dit : « Je fonde l’Ecole française de psychanalyse de Paris », alors qu’il fonde l’Ecole freudienne de Paris. Là se place une incise qui a retenu mon attention : « Je fonde, aussi seul que l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique… ». « Aussi seul que je l’ai toujours été », c’est une incise qui avait à l’époque – en juin 1964-, sa valeur d’actualité. Certains de ses élèves parmi les plus notables, – ceux qui se considéraient eux-mêmes comme de jeunes maîtres – étaient sur le point de s’associer entre eux, pour fonder l’école où serait abrité Lacan. Ils avaient renoncé à être membres de l’Association Internationale de Psychanalyse, l’IPA, à passer par les fourches caudines qui avaient été disposées à cette fin, et ils admettaient qu’il ne le seraient jamais. Mais en retour, ils entendaient, eux, petite oligarchie, fonder une école.

L’Acte de fondation de Lacan, ce fut un court-circuit, ça avait la valeur « de moi, pas vous », « c’est moi qui fonde, pas vous ». « Aussi seul que je l’ai toujours été, vous ne me faite pas compagnie, je ne le fais pas avec vous ». J’en assez senti l’accent pour, par la suite, insister sur le syntagme « L’Ecole de Lacan ». Parce que Lacan avait présenté son Ecole comme fondée par lui, aussi seul qu’il l’avait été, j’avais considéré que ce qui s’inscrivait dans cette dynamique, ne devait pas me la faire considérer comme l’école de ceux qui sont dedans , mais comme procédant de l’Acte de fondation de celui que j’appelais un « solitaire ».

Dans les Autres Ecrits, son « Discours à l’Ecole freudienne de Paris », fin 1967, rédigé en 1968, où Lacan plaide pour sa proposition de la passe, répercute sa solitude initiale, puisque ce qu’il énonce à ce moment est en rupture avec toutes les formes convenues aux yeux de ceux qu’on appelait « les titulaires de société ». Dans le débat qui précède son discours – un document que je pourrais peut-être publier, Lacan s’en était servi pour composer son discours, et, n’en ayant plus usage il me l’avait donné à tire documentaire – dans ce débat quelqu’un lui faisait reproche. Et Lacan répond, page 263 : « Si j’étais seul, seul à fonder l’Ecole [....]me suis-je cru le seul pour autant ? Je ne l’étais plus, du moment même où un seul m’emboîtait le pas, pas par hasard celui dont j’interroge les grâces présentes. » Il visait celui qui lui faisait reproche de s’être dit aussi seul. « Avec vous tous pour ce que je fais seul , vais-je prétendre être isolé ? »

Ce passage, je l’ai trouvé sophistique. Lacan dit, « Je ne suis plus seul dès lors qu’un autre dit, je te suis. » Au fond, ça ne dément pas, mais ça confirme que ce qu’il fait, il le fait seul. C’est précisemment parce qu’il le fait seul qu’on est porté à croire à être le seul à le suivre, et le reproche fait à Lacan d’être seul , de se croire seul , recouvre l’infatuation d’être seul à le suivre. Lacan a beau jeu de formuler :« Il n’y a pas d’homosémie entre le seul et seul ». Homosémie, ça veut dire, ça n’a pas la même signification. Ca ne dément pas sa position d’avoir été seul, et de l’avoir toujours été dans la psychanalyse. En quoi, n’y a-t-il pas homosémie ? L’énoncé « Je suis seul », veut dire « il n’y en a pas d’autre ». L’énoncé :« Je suis le seul » ne peut se poser que dans la mesure où je suis en rapport avec tout ce qu’il y a , et par rapport à ce nombre, je me distingue comme « le seul à faire ceci , le seul à être capable..». Ce que Lacan souligne, c’est qu’en effet, en fondant une école, il est passé de la solitude à la primauté. « Ma solitude, c’est justement à quoi je renonçais en fondant l’Ecole ». Là, je me contente de prendre Lacan à la lettre. Je ne piste pas un lapsus, je suis un écrit de Lacan, tous les termes confirment que c’est ainsi qu’il pense sa position. Fonder une école pour lui, ça a été échanger la solitude vraie pour la primauté. Jusqu’en 1964, Lacan a pensé et a agi dans la solitude. On peut dire que c’est à cette date que commence la calomnie, qu’elle prend son essor, et que l’on décrit un Lacan attaché à écraser les autres.

Rien n’est plus loin de ce que l’on peut percevoir du désir de Lacan, sinon de sa passion, sa passion, ce dont lui-même a pâti. La calomnie a commencé avant. Il ne faisait rien comme les autres. Il faut apercevoir que pour un Lacan, devenir chef c’est un renoncement. Pensez à ce personnage, certes un peu kitsch, mis en scène par Nietzsche, ce Zarathoustra qui vit dans sa caverne dans la montagne, et qui à un moment se met en route pour enseigner les autres. Il renonce à la solitude et ça lui coûte. Je m’appuie là-dessus pour dire que je ne repère pas chez Lacan la passion de dominer, de diriger en écrasant. La seule direction qui l’intéressait, c’était celle de son propre entendement.

La passion de Lacan, moi, j’en trouve l’index, l’indice dans les premières phrases de son écrit intitulé « Propos sur la causalité psychique », dans le recueil des Ecrits, page 152. Cet écrit, je ne sais pas s’il a été rédigé avant ou après les événements , marque le retour de Lacan devant un public au retour de la 2ème guerre mondiale. Pendant l’occupation, il avait gardé le silence. A la Libération, il livre deux petits écrits à caractère marginal l’un, « Le temps logique », et l’autre sur « La logique de la suspicion », qui figure dans les Autres Ecrits. C’est en 1946, avec: « Propos sur la causalité psychique » qu’il renoue avec un public en discutant avec son vieux camarade d’études Henri Ey de la causalité psychique. C’aurait pu être le début de son enseignement, mais ça attendra encore cinq ans.

C’est le moment où il sort de son silence. Il n’a pas été un héros, il a caché des résistants, mais ne n’a pas été lui-même. Dans la solitude, il a recomposé son savoir des mathématiques, son savoir du chinois, et il a pensé la psychanalyse, à quoi désormais il se vouait.

Une petite phrase m’a toujours frappé, comme étant l’indication d’une passion à lui, une phrase qui qualifie son attitude dans les années précédentes : « Je suis abandonné- d’après Fontenelle- à ce fantasme d’avoir la main pleine de vérités pour mieux la refermer sur elles. » Je ne vais pas développer sur la personne de Fontenelle [ 1657-1757] deuxième partie du XVIIème siècle, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, à qui l’on doit ces mémorables Entretiens sur la pluralité des Mondes, présenté de manière galante. J’avais à l’époque recherché le texte où figure "avoir la main pleine de vérités". Lacan confesse le ridicule de ce fantasme, il admet même que ça marque ses limites, il n’exclut pas que ce soit de sa part une défaillance par rapport aux exigences du mouvement du monde, et que sa recherche ait pu pâtir de cette position, de cet enferment dans la solitude du savoir, c’est pourquoi il parle de passion.

Cette notation indique la position primordiale de Lacan, comme étant la solitude dans son rapport à la vérité et au savoir. Le partage de la vérité que seul on a acquise, ce partage qu’on appelle l’enseignement de Lacan, c’est une concession faite aux autres en leur permettant d’assister à l’élaboration qui se fait seul.

Lacan qui crée une Ecole, Lacan qui crée des cartels, ce Lacan est aussi bien celui qui pense que ce qu’il fait, il le fait seul. Celui qui, à l’endroit du nombre, garde une méfiance d’aristocrate. Page 285, ( ?) des Ecrits, on a cette notation que j’ai évoquée la dernière fois, j’ai dit que je vous la donnerai comme citation, où Lacan dit « Faire état du petit nombre de sujets qui supportent la création serait céder à la perspective romantique ». Il se défend de céder à cette perspective, mais il l’énonce. C’est un petit nombre de sujets qui supporte la création. La création est d’un autre ordre que la répétition et la routine. Il a un mouvement de recul devant cette perspective, c’est romantique. Ce serait croire aux grands hommes, il n’y a pas à mettre en balance ce qui est de l’ordre de la qualité et ce qui est quantité. L’enseignement de Lacan prend justement sa valeur, dans ce mouvement contrarié d’ ouvrir la main pour savoir dispenser les vérités qu’on a élaborées seul. Quand il commence à enseigner, cinq ans plus tard, avec « Fonction du champ de la parole et du langage », il consacre un moment de son texte, à la fonction de l’enseigneur, et on ne peut pas se défendre d’entendre ici, seigneur de l’enseignement.

La fonction de l’enseigneur des notions qui s’amortissent, quand elles sont utilisées par le nombre, il faut en dégager le sens et pour en dégager le sens, il faut faire retour sur leur histoire.Faire retour sur l’ histoire, cela prendra la forme de son retour à Freud, d’un retour à l’origine de l’actualité, réflexion sur le sujet dans l’actuel, au présent. Son enseignement sera tendu entre ces deux pôles : Freud et l’aujourd’hui, ici et maintenant C’est ainsi que cette solitude, la solitude de Lacan, c’est une solitude qui s’est déployée avec Freud, ou sous l’égide de Freud.

Quel commentateur a-t-il été ? Il s’est mesuré à Freud. Il a d’emblée cherché ce qui manquait à Freud, ce que Freud avait manqué. Autrement dit, il n’a suivi Freud que dans la dimension de ce qu’il appelé, dans les derniers temps de sa vie- un « transfert négatif ». C’est déjà le casdans son écrit des « complexes familiaux » , où il utilise la notion de complexe, qu’il reprend de Freud, pour la généraliser. Quand il écrit « Au delà du principe de réalité », il reproche à Freud de restreindre l’objet de la psychologie, au fait du désir ; d’essayer d’écrire une relativité générale de l’objet de la psychologie. Ensuite, il cherchera à donner à la psychanalyse, un nouveau fondement avec le langage. Aussi, je vois la passion de Lacan traverser son enseignement, la passion qu’il subit d’être seul, et en même temps, son mouvement propre est celui d’échapper à la clinique, que promet la passion d’être seul.

Si Lacan a commencé par une clinique de la paranoïa, dans sa thèse de psychiatrie – c’est peut-être le premier concept sur lequel il a enseigné -, s’il a ensuite promu le thème de la connaissance paranoïaque, s’il a choisi dans Hegel de donner cette valeur au moment de la reconnaissance, c’est précisément parce que sa pensée s’est dressée contre la paranoïa. Sa passion d’être seul est précisément une « paranoïa renoncée », et son enseignement, sa doctrine du sujet, est précisément ce par quoi, il y a comme une cure de Lacan, et c’est la valeur également que je donne à la scission qu’il opère du moi et du sujet : le moi tel qu’il l’a cerné est gros de paranoïa, et le sujet tel qu’il a d’abord amené, est fonction de l’Autre, est fonction intersubjective.

J’en infère que le débat foncier de Lacan est son débat avec sa passion d’être seul, et à cet égard, de la même manière qu’il peut dire que Gide s’est accompli avec le message de Goethe, Lacan s’est accompli avec le message de Hegel, c’est-à-dire , avec une dialectique qui lui a permis de renoncer à la passion d’être seul, dès avant la fondation de l’Ecole freudienne de Paris, de renoncer à la méconnaissance qui va avec la passion d’être seul.

Je vous retrouverai le 17 mars.

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17-03
« Vie de Lacan »
Je me suis la dernière fois arraché cette phrase « la paranoïa renoncée de Lacan ». Ce sont des choses qui ne viennent pas ex-tempore devant vous, c’est quand je réfléchis à ce que je vous dirai. J’ai décidé de lâcher ça.

Ce mot de paranoïa accolé au nom de Lacan ne pouvait qu’inquiéter, certains s’en sont indignés. Je rassure les inquiets. Lacan n’était pas paranoïaque. Je prends tous les risques car la mémoire de Lacan est entourée de toutes les calomnies, fait partie du discours de Lacan ; elles sont moins suspectes que l’éloge de Lacan, qui repose sur des malentendus. Les calomnies ne vont pas assez loin, ce sont des calomnies au petit pied. Lacan mérite mieux. Il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps. C’est un espoir qu’il reste inavalable, ingérable, dans la mort, comme il le fut dans sa vie. On s’en plaignait assez qu’il ne se laissât point manœuvrer, qu’il conduise les différends jusqu’ au point de rupture, qu’il soit immodéré, qu’il repousse les arrangements. Son enseignement est scandé par ses refus.Il ne prend pas son parti des résistances qu’il éprouve pour justifier quelque tempérament que ce soit. Il relance sa mise initiale en la maintenant indéfiniment au niveau de la même incandescence.

Le très beau vers classique « tel qu’en lui-même l’éternité le change ». Cette vie achevée révolue, on pense à ça ce changement en soi-même.Si on y réfléchit ce qu’on appelle une analyse a à voir avec « se changer en soi-même ».

Une analyse est faite pour vous « changer en vous-même », c’est la visée d’une analyse, de lever les refoulements, on entrevoit des vérités pour qu’émerge le « tel qu’en soi-même » qui se laisse cerner en 5 heures de temps, 5 heures d’énoncés clairs dans ce qu’on appelle « la passe » où l’on tire les leçons de ce qu’elle vous a appris, ce qu’elle vous a changé.

Bien au-delà d’un diagnostic, qui n’est qu’un fait de classement.

La clinique n’est , qu’un ensemble de tiroirs névro-psycho, faite pour rassurer le thérapeute.

L’analyse on peut le constater au-delà de la clinique, on rabat, on lamine, ce que l’expérience psychanalytique a de plus aigu. C’est la valeur que je donne au « tout le monde est fou », ça porte vers un au-delà de la clinique ; ça dit que tout le monde est traumatisé. Il y a quelque chose qui et pour tout le monde, pour l’ensemble de ce qui parle. Pour ceux qui ont la parole « fonction et champ ». ce qu’il y a pour tout cela c’est un trou.

Lacan n’a pas cessé de le présenter, c’est au niveau de tout le monde, de l’universel, de la nécessité. Et ça on peut le démontrer, quand on pose les axiomes de l’ordre du démontrable. Lacan a utilisé le tableau pour démontrer cette nécessité d’un trou dans ce qu’il a appelé « l’univers du discours »

Il m’est arrivé d’exposer ce que la logique du signifiant de l’univers du discours, que cet univers manque de fondements, tremble sur sa base.

Trou discursif se répercute comme ouverture. Trou et ouverture sont corrélatifs. Quand vous écoutez quelqu’un en analyse, vous repérez ce trou, différent pour chacun. Cet énoncé universel se différencie au niveau de chacun, pas du registre de la nécessité, mais de la contingence, ça se constate, pour le sujet ca se rencontre pour tout le monde. Il y a cette place faite au hasard dont une rencontre primordiale qui s’inscrit à la place de ce trou nécessaire et ensuite développe ses effets.

Ceux qui viennent en analyse pâtissent d’un trou discursif nécessairement livrés à la contingence. Ce que je distingue du trou « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, c’est un impossible » et le contingent vient en opposition. Ce qui ne cesse pas,de ne pas s’écrire, ça diffère toujours, ça s’analyse, un par un, tout le monde est fou, ce n’est pas comme dire : « toutes les vaches sont grises ou noires ». Chacun l’est de façon singulière.

A proprement inclassable. Lacan n’a pas inventé la passe pour qu’on classe les sujets.

Il n’y a qu’un classement « le tout le monde est fou ».

De quelle façon c’est compatible avec ce que le sujet fasse,au niveau du « tel qu’en lui-même » pour que ça se dépose, chacun est une exception. Ce que nous appelons du nom propre de Lacan, Jacques Lacan, 1901-1981, c’est quelqu’un dont il est patent que de son vivant, il s’est assumé comme une exception, c’était sa façon de renoncer à la paranoïa.

C’est comme ça que je traduis : « il y a de l’Autre malgré la loi » ». Ça évoque pour moi, un couplet que je voulais placer, un mot d’esprit de Martin Heidegger sur Aristote : « Aristote est né, il a vécu, il est mort ». C’est l’essence d’une biographie.

Je vois là que ironie supérieure. Ce qui tient à la vie organique, animale, n’est rien à côté de la pensée, il ne se distingue pas des autres animaux. Ces 3 phrases disent implicitement que la pensée vient de surcroît à cette vie.

Rien n’est plus distinct de la perspective psychanalytique de ce qu’est une vie. Selon une modalité qui n’était qu’à lui, sa pensée avait affaire avec sa jouissance.
Aristote auquel Lacan n’a pas cessé de se rapporter. Aristote à portée de sa main, dans sa vie il n’y avait que ça.

Dans la bibliothèque du Dr Lacan, à un endroit, à côté de la porte d’entrée, il y avait les dictionnaires de langues, Bloch et Wartburg, et au même endroit Aristote en grec, en français, c’était du même ordre. Pour l’un, l’index de la doxa, à laquelle il se rapportait, passée dans St Thomas qui l’avait intégré à la doctrine canonique de l’Eglise, témoigne de la flexibilité du signifiant- Aristote n’en pouvait mais. Ni Kant ni Descartes ne se sont dépris de la pensée scolastique.

Traitement préliminaire de la psychose, il s’efforce de sortir la clinique psychanalytique de la prison aristotélicienne, où elle réduite, laminée.

Un dialogue avec Aristote, une extraction d’avec Aristote, nous sommes encore trop aristotéliciens. La pensée et l’âme pour Aristote, la pensée tient au corps, elle n’en est que la forme. La séparation pour Lacan, la pensée comme ex-istante à l’âme par rapport à ce que l’on recherche dans l’harmonie de l’âme et du corps. La sagesse se règle sur cette harmonie supérieure de l’âme et du corps, cherche à la rétablir, cette hygiène est aristotélicienne, par les bouts de la gymnastique physique et spirituelle dont se multiplient les manuels.

Tout ça a pour principe cette illusion qu’il y a une totalité qui réunit les fonctions de l’âme et du corps, une harmonie, cette totalité même. Au fond la psychanalyse s’inscrit en faux contre cette sagesse du siècle. La pensée s’introduit de l’extérieur dans cette paire âme et corps. Dans « Télévision » pour cisailler le corps ; d’autre part pour embarrasser l’âme aristotélicienne, je ne peux pas m’empêcher de penser ça conduit à dire que la pensée épinglée vient en trop comme la jouissance. La pensée témoigne d’un embarras avec la jouissance, la pensée est un traitement de la jouissance.

De ce fait l’expression de « Vie de Lacan » conduit à s’interroger sur la pensée de Lacan. Dans « Vie de Lacan », autre sens, autre tonalité, angle inédit sur cette pensée.

Comme l’envers de ce que j’ai professé depuis le début.

J’ai professé la pensée de Lacan pour tous, je me suis évertué à dégager « sa vérité objective » quant à Freud, quant à la psychanalyse. En y repensant, je ne vois rien à renier à cet effort. Je passe à sa vérité subjective. La pensée de Lacan comme traitement de son embarras avec la jouissance, comme impliquant son sinthôme, son mode de jouir. Dans son tout dernier enseignement, Lacan fait une place à son sinthôme et ce que pourrait être l’incidence de son sinthôme tel qu’il était amené à le présenter.
Tout cela est scabreux, tenir le fil, je n’ai jamais pris les choses comme ça, n’y ai jamais songé. En relisant Lacan une fois de plus, j’ai laissé tomber ce qui n’était pas opératoire. La pensée de Lacan n’allait pas de soi, que ça prenne la tournure d’un enseignement, à partir de 1959 et tenir le coup pendant 30 ans, n’était pas une vocation de jeunesse. A toujours insisté sur le fait qu’on le lui a demandé, pouvait être une coquetterie, ce qui est un topos dans la la littérature gréco-latine , l’auteur vient s’excuser sur scène. S’agissant de Lacan, je ne vois pas pourquoi on lui refuserait que cette réticence ait été authentique.: solitaire du savoir. Chez les grands mathématiciens gardent leurs papiers et les sortent des décennies après: Gaus. On a chez Lacan dans « Propos sur la causalité psychique », la main qui se referme sur les vérités. Un certain »garder pour soi », pourquoi les autres auraient besoin de savoir, dans la chaleur du séminaire, Lacan enchaînant année après année. Pas d’enseignement jusqu’à l’âge de 50 ans, a commencé dans son salon du 3, rue de Lille, nous n’étions pas plus de 30, serrés. L’enseignement n’est pas une aspiration mais un renoncement à la jouissance solitaire du savoir. Pour chaque séminaire préparerait plus que ce qu’il pourrait présenter au public. Quand il évoque l’enseignement dans les « Écrits »- page 297, en 1970, il fait part de sa réticence. Le savoir est autre chose que ce que l’enseignement imagine. L’enseignement est un obstacle au savoir et en particulier pour l’analyste « à ce qu’il sache ce qu’il dit ». Ce que dit l’analyste en tant qu’analyste est interprétation n’est pas enseignement , peut espérer que ses principes lui interdisent d’espérer que son discours soit pris comme un enseignement. Quand il traite la question, l’analyste n’a rien à faire de l’enseignement. Lacan fait entendre « mon enseignement c’est une interprétation », grand effet de la conjecture, ne se laisse pas universaliser à tire-larigot. je me suis consacré à le transformer en enseignement ce qui était interprétation, à le détacher de la conjecture. Les autres faisaient enseignement de ce qui était matière à interpréter. Un enseignement qui est interprétation.

J’avais l’idée de ne pas répéter et de poursuivre une avancée. J’ai interprété.Ce n’est pas les autres qu’on interprète, c’est soi-même. Ce qui explique que Lacan ayant crée une école, ne s’est pas voulu de disciples, n’était pas animé de quel libido dominandi.
Il avait assez de ressort pour être un homme politique: un tyran. A moi, il a dit » Vous êtes gauchiste, alors soyez Lénine ».

Lacan ne s’est pas voulu de disciples; je rédige en ce moment "Logique du fantasme", je vois la répugnance de Lacan pour l’idée même de disciple.

En février, 1967, recevant Jakobson, il lui demande ce que c’est que se former à être linguiste, quelles conséquences ça a pour le sujet de se soumettre à une discipline de pensée. Jakobson se dérobe « Oh, la la ». C’est la réponse que contient la question. Une certaine inflexion, pas une ascèse « ca a un sens le mot disciple…pour moi ca n’en a pas »

Discipline psychanalytique n’a pas de disciples. Notre parole n’exige pas de disciples. Un disciple est formé à partir d’un enseignement. Vise un effet subjectif qui excède les limites de l’enseignement: la structure du langage. La linguistique et la psychanalyse, la formation ne donne pas de disciples « un cachet original ». Sur un mode distinct qui porte l’empreinte de sa discipline de pensée avec un cachet original.

Lumière crue sur le statut d’une école, comme formation. Chef d’école, a été une concession, a cédé aux effets de transfert. Le renoncement à la solitude, solitude renoncée, exception assumée. Octobre 67- page 245 des Écrits Avec la » Proposition de la passe ». Comment Lacan présente l’Ecole, la seule qu’il ait fondée, l’Ecole freudienne de Paris, au groupe de ceux pour lesquels est plus précieux que la reconnaissance de l’IPA. Exception précieuse unique dans la psychanalyse, ils ont dit Lacan, et Lacan, a dit l’Ecole. S’il y a ici du collectif, on ne joue pas à la démocratie, à l’exception que constitue son travail, au choix que constitue un certain nombre, leur fait la grâce de leur fonder l’Ecole, a pris consistance. La consistance d’un enjeu a fait l’objet d’un choix, sans rival, pas un autre , c’est un fait ailleurs on ne se soucie que de conformité à la doxa, à Aristote , conforme selon la loi, ce lui qui nous vaut au statut du « sans rival ». A fait de sa passion de l’exception « le statut de la psychanalyse ». Le sinthôme c’est celui de la solitude qui aurait pu prendre le symptôme de la paranoïa, effet de quart de tout., a fait glisser les sujet de la paranoïa à l’exception. Sa thèse consacrée à la paranoïa, son premier enseignement dont il a la charge de cours, le consacre à la connaissance de la paranoïa pure. C’est le stade du miroir où ce qui est clinique c’est la rivalité inaugurale, impossible à supporter(pp36-37, Autres Ecrits.) Intrusion lorsqu’il se connaît des frères , St Augustin, un des topos de Lacan.

Le stade du miroir, expérience de paranoïa primitive, sublimer dans le symbolique. Texte de Freud sur la jalousie, Agressivité, thème de l’époque de l’egopsychology. Conçoit la psychanalyse en termes paranoïaques, comme une « paranoïa dirigée ». Les différents imagos de l’autre qui ont été pour lui, premières orientations paranoïaques de la clinique de Hegel, comme référence plane, discours propre à transcender le délire de la bonne âme, le désordre qui la constitue et le rejette sur le monde. L’Autre est impossible à supporter, le semblable , l’Autre peut passer pour le traitement de la paranoïa avec passage de l’imaginaire au symbolique. Se réfère à Durkheim, sociologue de l’époque. Le socius est là. 1964 avant dernier texte des Écrits » La primauté.. » On ne lui parle pas ça parle de lui.Le style est continuellement polémique. Un sujet qui s’exprime avec la méconnaissance des conformismes. Continuelle polémologie, adresser en position hostile, apaisement dans le Discours de la Science. Le mathème comme remède à la paranoïa. A l’âge de 13 ans reproduisait l’Ethique de Spinoza. Postulation vers le mathème….

mardi 16 mars 2010




SOCIÉTÉ
Article paru
le 11 mars 2010


Quand l’anormal rejoint le criminel


L’ouverture prochaine à Lyon d’une unité réservée aux prisonniers au cœur de l’hôpital psychiatrique du Vinatier a suscité un riche débat autour de la criminalisation de la déviance.

Plus de trois cents personnes se sont pressées, mardi soir, dans la salle des organisations de l’hôpital du Vinatier, à Lyon, pour la « nuit blanche de résistance » à la première unité d’hospitalisation spécialement aménagée (UHSA) et à l’instrumentalisation de la psychiatrie au service de la politique sécuritaire. L’UHSA devrait officiellement améliorer les soins délivrés jusqu’à présent en prison aux détenus malades mentaux. L’administration pénitentiaire y contrôlera les entrées et sorties de prisonniers, le « maintien de l’ordre » et la surveillance. L’équipe médicale, selon le professeur Lamothe, responsable de l’unité, garderait la liberté de choix des patients et se verrait garantie la confidentialité des soins. Une structure hybride, dénonce la CGT, qui mélange des catégories professionnelles de traditions, de fonctions et de statuts différents et parfois contradictoires, et où le pénitentiaire a toutes les chances de prédominer.

L’apparition des UHSA aujourd’hui s’inscrit dans la logique, dénoncée par Michel Foucault, où le criminel et l’anormal se rejoignent comme ennemis de la société. Une logique que le Conseil national de la Résistance et ses héritiers ont tenté de battre en brèche, a expliqué le psychiatre Jean Darraud. « Mais aujourd’hui, tout cet édifice est menacé, ciblé par la politique de la peur et de l’hôpital entreprise, axée sur la liquidation des acquis du CNR… Et ce alors que, de toute façon, enfermer les schizophrènes n’a jamais rassuré les paranoïaques. » Représentant du PCF sur ces questions, Serge Klopp a rappelé les conséquences de « la criminalisation de la déviance ». « Elle fait considérer comme des délits des faits autrefois classés sans suite et octroie aux patients la peine maximum parce qu’ils ont des antécédents psychiatriques et qu’ils récidivent ».

Dans le public, les remarques se sont succédé sur la culpabilisation, la marginalisation des pauvres, la dégradation des soins hospitaliers, le besoin d’agir, d’élargir et d’approfondir le débat. « Parce qu’à travers les patients et la prison, c’est toute la société qui est malmenée aujourd’hui. » À telle enseigne qu’une jeune fille expliquait avoir dû abandonner son travail en soins somatiques parce qu’elle ne supportait pas qu’on la contraigne à se comporter en gardien de prison. Une éthique que n’aurait pas reniée Franz Fanon, qui passa au Vinatier avant de diriger l’hôpital de Blida puis d’abandonner la psychiatrie : cet anticolonialiste pensait ne pouvoir désaliéner que des hommes libres.

Émilie Rive






Une clôture fait débat au pôle de santé mentale - Mayenne
mercredi 10 mars 2010

Installée par la direction de l'hôpital, elle cerne deux pavillons de 27 places. Les syndicats s'insurgent contre une mesure « rétrograde ».








La polémique


Une clôture renforcée de trois mètres de haut qui cerne depuis quelques jours la cour des pavillons P3 et P4, au service de psychiatrie du centre hospitalier, boulevard Paul-Lintier. Une façon de protéger la population de la menace que constituent les patients ? « Cette clôture est destinée aux patients qui nécessitent une surveillance accrue, répond Véronique Hamon, directrice du centre hospitalier. Mais ils ne sont pas plus dangereux que d'autres, qui ne sont pas hospitalisés, ou pas reconnus comme malades. Cette mesure vise aussi, et surtout, à protéger certains patients contre eux-mêmes ».

La clôture est aujourd'hui activement critiquée par les syndicats. « La direction du centre hospitalier vient de franchir un nouveau pas dans la stigmatisation des malades mentaux, dénonce Jean Thouroude, secrétaire de la CFDT santé sociaux de la Mayenne. Elle transforme des services de soins en véritables lieux carcéraux. Les malades mentaux ne sont pas dangereux. Ils meurent davantage par manque de soins, en prison, par suicide, qu'ils ne commettent d'actes délictueux. »

« Du personnel, pas de grillages »

Une idée partagée par la CGT : « Nos patients sont plus souvent victimes que coupables, souligne Bernard Chemin, délégué syndical et infirmier psychiatrique. Cette clôture rétrograde est à l'opposé de notre approche humaine des soins. C'est choquant pour les familles en visite. Et vraiment triste pour le service de psychiatrie de Mayenne, érigé en modèle national dans les années 70. »

Et qu'en est-il de l'effet produit sur les patients eux-mêmes ? « Ce sentiment d'enfermement peut consolider une dépression, avance un membre du personnel. Nous accueillons aussi des personnes qui ont tenté de se suicider. Certaines sont là de leur plein gré. En voyant cette clôture, elles doivent se croire à l'asile. »

Pour la CFDT, cette réaction est « l'application du discours du 2 décembre 2008 du président Nicolas Sarkozy, qui réclamait une psychiatrie sécuritaire, en proposant aux établissements des financements spécifiques ». Les syndicats réclament au contraire « plus de personnel, formé à l'écoute des patients. Mais pas de murs, ni de grillages ». Réponse de la direction : « Nous avons des moyens pour du matériel seulement ».

Jean Thouroude accuse également la direction d'avoir pris cette décision « sans concertation avec le personnel ». « Faux, rétorque Véronique Hamon. Mais il est vrai que ces clôtures sont peut-être plus impressionnantes que certains ne l'imaginaient. Elles sont cependant nécessaires, puisqu'elles agrandissent les espaces fumeur des patients, devenus trop étroits. Et seront rendues plus agréables, mieux aménagées. »

Julien BELAUD.





Folie et cures de la folie chez les médecins de l'Antiquité greco-romaine

La manie

Jackie Pigeaud












Deuxième édition
Livre broché - 35,00 €
À paraître


Ce livre est le compagnon inséparable de La Maladie de l'âme. Il a une finalité : donner, de manière la plus claire possible, ce qui va être pour des siècles l'outillage de la réflexion des médecins sur la folie. L'histoire de la médecine est, pour une grande part, jusqu'à une période assez proche, une histoire des textes et de leur interprétation dans laquelle philologie et médecine collaborent. Le sens de manie est délicat. C'est le terme le plus général pour indiquer la folie. Mais, au cours du temps, la manie est devenue une maladie bien définie dans l'usage médical : de telle sorte qu'il faut toujours prendre garde au contexte et à l'époque où l'on se trouve. Parfois le sens large et le sens technique peuvent coexister. L'auteur pense déjà à Philippe Pinel, le fondateur, au tout début du XIXe siècle, de ce qui s'appellera la psychiatrie. On trouvera traduits et analysés les textes fondateurs de la médecine antique, mais aussi, accompagnant inévitablement la réflexion sur la folie, la question de la phantasia, renouvelée à l'époque hellénistique, et celle du traitement qui ne pouvait éviter un examen de la catharsis aristotélicienne.

Sommaire

Première partie : Hippocrate et la folie
Les troubles du comportement
La manie hippocratique
Régime et Maladie Sacrée

Deuxième partie : La manie comme concept médical
Introduction : nouveau sens du terme de la manie
La manie chez Arétée de Cappadoce
Quelques remarques sur l'hallucination et l'illusion dans la philosophie stoïcienne, épicurienne, sceptique, et la médecine antique
La manie chez Caelius Aurélien

Troisième partie : Les traitements de la manie
Introduction
Le traitement relationnel
Les traitements par les médicaments, les exercices, le régime dans la manie

Conclusion générale





CULTURE
Publié le 09/03/2010 à 15:12 Le Point.fr
ANALYSE


Éros et Thanatos, version Pérou : Et si les Mochicas éclairaient notre présent ? Par Michel Schneider







Illustration d'objets de l'exposition
"Sexe, mort et sacrifice dans la religion Mochica" au quai Branly.
À gauche et à droite : terres cuites sexuées.
Au centre : viatique funéraire. ©Daniel Giannoni et Steve Bourget


EXPOSITION

Mochicas, le sexe culte

L'art a toujours fait des deux grands tabous de l'humanité ses thèmes essentiels, depuis Niklaus Manuel Deutsch (vers 1484-1530), auteur du célèbre tableau La Jeune Fille et la Mort , jusqu'à Six Feet Under , l'une des séries télévisées américaines majeures de ces dernières années (qui a prêté son titre, il y a quatre ans, à une exposition au Kunstmuseum de Berne). De même, dans la biologie de la reproduction et les représentations que notre psychisme en donne, le sexe et la mort s'opposent et se conjuguent. Entrant dans la vie par l'Éros, il n'est pas illogique que l'homme en sorte, comme dans certains rites funéraires, en parant Thanatos des attributs sacrés et obscènes du sexe.

C'est le cas de la religion mochica. L'actuelle exposition des céramiques issues d'une civilisation du nord du Pérou, disparue au VIIe siècle, vient illustrer un troisième élément : le sacrifice. Certes, on trouvera, dans la culture moderne occidentale, des oeuvres littéraires (Baudelaire et les décadents "fin de siècle") ou plastiques (Schiele, Bacon) qui marient ces trois thématiques. Ainsi, fasciné par le sacrifice humain, Georges Bataille écrit : "L'érotisme accroît la conscience douloureuse de l'échappée hors du monde, mais c'est seulement à la limite de la mort que se révèle avec violence le déchirement qui constitue la nature même du moi." Il va même jusqu'à fonder une société secrète, Acéphale, dont le symbole est un homme décapité. Selon la légende, les membres auraient envisagé d'être chacun la victime d'un sacrifice. Mais aucun n'accepte finalement d'être l'exécuteur des hautes oeuvres. Jusqu'à la dissolution du groupe, avant la Seconde Guerre mondiale, qui, hélas, s'acquitta en masse de cette tâche... Mais ces créations ont-elles le sens que l'on croit trouver dans les traces de la civilisation mochica ? Certainement pas.

Il y a des "manières de mort" comme des "manières de table" dans toutes les cultures
On ferait un contresens en donnant aux représentations sexuelles un caractère érotique ou pornographique. Le mot "sexe" désignant la sexualité, et non le genre ou l'organe qu'elle met en jeu, n'apparaît que très tard dans la langue. En fait, peu avant la découverte de l'inconscient. Comme le montre Michel Foucault, la sexualité est une invention de l'humanisme moderne totalement ignorée des anciens et des sociétés holistes. Il y a des "manières de mort" comme des "manières de table" dans toutes les cultures, et elles ne sont pas transposables. Erreur que commet Freud dans Totem et tabou , paru en 1912, quand il s'interroge sur l'attitude de l'homme primitif face à la mort. Lorsqu'ils figurent l'acte sexuel, hors de toute visée d'érotisme ou de pornographie, les artisans mochicas pétrissent dans leurs poteries des thèmes rituels relevant d'une cosmogonie et d'une cosmologie dans lesquelles le sexe est une représentation d'un ordre de pouvoir, de sa permanence au-delà de ceux qui l'incarnent, de sa transcendance. Leur but n'est pas de représenter la part de sexe dans la mort ou de la mort dans le sexe. Il est de fonder une religion de la création-destruction du monde politique et social. L'apparition de la vie n'est qu'une métaphore de celle de l'univers.

Mais convenons qu'il est singulier d'entourer les morts d'objets évoquant ce qui reste la source même de la vie (du moins jusqu'à nouvel ordre, si le clonage s'y substituait un jour prochain) : le rapport sexuel. Psychanalyse et littérature nous éclairent au moins sur un point commun à toutes les cultures : la sexualité humaine comporte toujours une dimension de secret, de sacrifice de l'identité. Pas en tant que personne, sujet, moi. Le rapport sexuel est sacrifice du "je" par lui-même. "Quand elle est là, je ne suis plus là", disait Épicure. On peut le dire de la sexualité comme de la mort. C'est la leçon de Freud, la sexualité est "la maladie" humaine : l'animal humain est le seul à savoir qu'il doit mourir et le seul qui s'accouple en dehors des nécessités de la reproduction.

La vie est la vérité de la mort

Éclairant pour notre présent, cet autre constat : dans les sociétés anciennes et en Occident jusqu'à l'époque postmoderne, la mort s'accompagnait d'un rituel social, public, et le sexe relevait du secret, du privé. Aujourd'hui, des clubs échangistes aux débats de société en passant par le récit à voix haute de ses ébats sur portables, on exhibe sa sexualité dans l'espace public, mais on enterre ses morts en privé. Un dernier axe de réflexion suscité par l'art des Mochicas aide à comprendre l'étrange conjonction du sexe et de la mort. Des stoïciens à Heidegger en passant par Montaigne, la philosophie nous appelle à éclairer notre vie d'une lueur mortelle. La mort n'est pas qu'une ombre, un trou noir dont on ne sait rien. Elle fait aimer la vie, précisément parce qu'elle y met fin. En ce sens, opposée aux cultures du Mexique où la mort est la vérité de la vie, la civilisation mochica, dont l'écriture est absente, inverse les choses : la vie est la vérité de la mort.

C'est une belle leçon en un temps où l'on ne croit plus à la mort sans croire à l'immortalité. Comme l'écrit Freud dans son article sur "la fugitivité" : "Ce qui est frappé par l'éphémère prend une unicité rare dans le passage du temps." Regardons avec émotion la fugitivité des poteries péruviennes vieilles de douze siècles où s'enlacent Éros et Thanatos.