Articles, témoignages, infos sur la psychiatrie, la psychanalyse, la clinique, etc.

samedi 26 mars 2011

La loi sur la psychiatrie est l'indice d'un État qui préfère punir que guérir
Daniel Zagury, psychiatre, médecin-chef au Centre psychiatrique du Bois-de-Bondy (Seine-Saint-Denis), expert auprès des tribunaux
21.03.11

Le projet de loi relatif aux "droits et à la protection des personnes faisant l'objet de soins psychiatriques" provoque à juste titre la colère et l'indignation des associations professionnelles. On dénonce la création d'un casier judiciaire psychiatrique ou d'une garde à vue psychiatrique. On pointe la dimension exclusivement sécuritaire du projet de loi, dont le vocabulaire et la logique relèvent plus du ministère de l'intérieur que de celui de la santé. Ce n'est pas tout à fait vrai. C'est pire : il est sanitaire pour les entrées et sécuritaire pour les sorties, ce qui rendra un peu plus infernale la situation sur le terrain, en engorgeant les unités d'hospitalisation temps plein et en entravant la réalisation des soins urgents, notamment pour les malades susceptibles de commettre un acte violent.

On critique l'absence de moyens qui rend ce projet irréalisable et la mauvaise foi de ceux qui feignent de l'ignorer. Tout cela est exact mais ces objections sont singulièrement naïves : comme si le projet du législateur était d'adopter une loi effective ! Il y a belle lurette que les lois ne sont plus faites pour être appliquées ou pour améliorer la situation de ceux qui auront à en subir les effets, mais pour afficher la force de l'Etat-gendarme.

En un mot, pour comprendre le contexte de ce projet de loi, il faut surmonter l'indignation, prendre la mesure d'un certain nombre de bouleversements et de changements de paradigme. On se donne alors une chance de saisir ce qu'il peut y avoir de commun entre des phénomènes apparemment aussi divers que la souffrance au travail, avec son lot de suicides, la plainte diffuse de corps professionnels comme les policiers, les enseignants, les chercheurs, les magistrats, les médecins hospitaliers... ou la recherche systématique de boucs émissaires.

Il est d'usage d'opposer l'Etat-providence à l'Etat-gendarme et de reléguer le premier à un passé révolu. Mais l'on n'a pas suffisamment pris la mesure des effets psychiques qui ont accompagné la façon dont s'est opérée cette mutation dans notre pays : c'est une chose de ne plus se sentir protégé par une instance bienveillante ; c'en est une autre de vivre dans toute leur cruauté les attaques de ce qui exerçait autrefois une fonction tutélaire. C'est ce retournement malveillant qui est au coeur d'un grand nombre de souffrances diffuses : le sujet ne se sent plus seulement "lâché", mais se sent attaqué violemment par l'Etat, qui se défausse sur lui. Pourquoi ?

C'est que les politiques doivent résoudre une équation singulièrement complexe : concilier le maintien, voire l'accroissement des attentes, la pression des lobbies associatifs et la diminution des moyens, sans déclencher la colère populaire avec ses conséquences électorales.

Force est de constater qu'il y a également des solutions perverses. Elles ne sont pas réductibles au mensonge. Elles reposent sur les mêmes mécanismes que ceux que l'on décrit dans la clinique des perversions et de la perversité : le déni ; le clivage ; la projection (on chasse le lampiste et on choisit le bouc émissaire, généralement parmi les plus vulnérables) ; le défi (on fustige tout argument critique) ; l'inversion des valeurs (les plus démunis deviennent les plus dangereux) ; la fuite en avant (tel un vulgaire escroc empêtré dans la course folle de sa cavalerie, l'Etat vole de loi inappliquée en loi inapplicable)....

En bout de course, ce sont les acteurs de terrain qui se voient désignés comme étant à l'origine du mal et qui en portent le poids. Qui dira la douleur de ceux qui ont choisi de donner un sens collectif à leur engagement et qui se voient, au coup par coup, au petit malheur la malchance, designés à la foule comme fauteurs de troubles à l'ordre public ; de ceux qui se débattent pour sauver ce qui peut l'être ? Policiers, magistrats, fonctionnaires de justice, enseignants, chercheurs, médecins hospitaliers... ils se reconnaîtront.

Mais là encore, pour bien saisir ces changements, il faut prendre la mesure de deux bouleversements de nos représentations. C'est sur eux que s'appuie la solution politique perverse : aujourd'hui, la question n'est plus "Que faire ?" mais "A qui imputer ?". Il ne s'agit plus tant de construire ensemble que de savoir qui est responsable des dysfonctionnements.

La bureaucratie managériale en est l'agent. Elle s'infiltre partout et nous commande ce qui doit être et comment faire plus avec moins. On réglemente. On établit des procédures. On impute. On communique. Mais il n'est pas certain que l'on construise ensemble l'avenir du pays.

Le second bouleversement est la désuétude de l'éthique de la responsabilité, qu'il ne faut surtout pas confondre avec la recherche permanente d'un responsable. Cette dernière relève d'une logique d'adjudant en quête de bidasse chargé de corvée. Comme Michel Foucault l'avait clairement pressenti, on a glissé du paradigme du sujet responsable (ou irresponsable s'il est malade) à celui de l'individu dangereux porteur de risques. Malade ou non, il est la nouvelle figure de la peur.

Le vrai responsable, celui à qui il convient d'imputer l'origine du crime, ce n'est donc plus celui qui l'a commis, mais le juge qui l'a libéré, le psychiatre qui a décidé de sa sortie de l'hôpital, ou l'agent de probation qui ne l'a pas suffisamment surveillé... Il suffit de réfléchir quelques secondes pour mesurer combien ce nouveau regard qui déresponsabilise l'auteur pour surresponsabiliser celui qui l'encadre est lourd de conséquences, puisque l'homme criminel n'est plus sujet de ses actes, transférant sur les acteurs du champ social l'opprobre de son geste.

On reconnaît la rhétorique habituelle de notre président : il n'y a pas de fatalisme ; il y a bien un responsable ; il faudra payer ; c'est la règle... Après le musulman, le Rom, c'est le tour du fou dangereux. C'est à lui d'incarner cette peur dont l'Etat sécuritaire a besoin pour s'auto-affirmer. Tous les pervers le savent : c'est aux plus faibles qu'il convient de s'attaquer si l'on veut être certain du résultat.

Dès lors, on comprendra que tous les arguments sensés, tous les développements sur notre histoire prestigieuse, nos valeurs de civilisation, soient de peu de poids. Au contraire, ils renforcent la détermination de ceux auxquels ces critiques s'adressent. Cette loi en discussion, si elle est votée, ne sera que le dernier avatar, affligeant, misérable, d'un système original qui avait fait ses preuves pendant près de deux siècles.

Elle sera appelée à être abrogée, pour ouvrir la voie à une judiciarisation des hospitalisations, comme dans tous les pays de développement comparable au nôtre. Les historiens se demanderont à quoi avait bien pu servir cet intermède législatif imposé contre le consentement de la profession. A des facteurs exclusivement conjoncturels. A pas grand-chose au regard des enjeux fondamentaux que sont, pour toute société, la façon dont elle traite les plus démunis de ses citoyens et l'équilibre fragile et délicat entre la nécessité de soins et le respect des libertés individuelles. C'est ce "pas grand-chose" qui semble caractériser la période que nous traversons.

La "philosophie" qui sous-tend l'ensemble de ce projet de loi est nauséabonde. Il faut le refuser.

20 Minutes

Psychiatrie : La peur gouverne

L'Assemblée a voté hier le projet de loi réformant la pratique des soins en psychiatrie. Encore une lubie sarkozyste, encore l’UMP au garde-à-vous, et encore la logique de l’exclusion.

De quoi parle cette loi ? 9782070765072.jpg
Ce projet de loi comporte deux volets. Il y avait d’abord les grands discours de folie de Sarko sur la société à protéger contre les monstres. La réponse est un volet sécuritaire, reléguant au second plan la réalité de la souffrance psychique et les compétences des soignants. C’est l'invention du « soin sans consentement ». Pétage de plombs total !

Là-dessus, est arrivée la décision du Conseil constitutionnel demandant l’intervention du juge pour les renouvellements des hospitalisations d’office, décidées par le préfet, et des hospitalisations sur demande d’un tiers, soit à l’initiative de la famille ou des proches. Ce volet est plus technique, et il en profite pour recadrer les psychiatres.

Fallait-il une loi ?
Sur le second volet, oui, car la décision du Conseil constitutionnel l’imposait.

Pour le premier volet, non car le droit fournit des outils suffisants. Il n’existe aucune problématique qui bloque parce que les outils juridiques manquent.

En quoi ce projet est-il mauvais ?
L’excès de lois fragilise le corps social, en validant l’idée d’une vulnérabilité sociale à un niveau tel que les acteurs de la psychiatrie et les professionnels du droit se trouvent en échec. Rien dans ce qui est vécu n’accrédite cette réalité et donc ces choix.

Quelles modalités sécuritaires ?
Le projet comporte maints aspects négatifs, qui s’organisent selon une philosophie simple : le renforcement des contraintes et le recul des thérapeutes. Les idées de compétences et de responsabilités passent au second plan derrière un mythique devoir social d’assurer la sécurité, comme si le trouble et l’angoisse étaient décrétés hors champ social par nature.
S’agissant spécifiquement de l’hospitalisation sous contrainte, le choix est clair : l’entrée rendue plus facile et la sortie plus difficile. Le psychiatre est encadré, et son avis se dissipe dans des commissions administratives, qui deviennent décisionnaires. Copie-2-de-ATTENTION-3724.jpg
Nourrie par les peurs sociales montées en épingle, la loi invite à raisonner de manière binaire : médecin ou malade, bon ou mauvais, légal ou illégal. C’est exactement affreux.
La loi va s’appliquer…
C’est la loi qui perdra, car les principes sont les plus forts. De ce point de vue, cette loi est peut-être un mauvais moment à passer pour pouvoir enfin purger une série d’idées tordues qui polluent le débat par les recours qui suivront.  
Qu’est ce que le soin sans consentement ?
Cette idée plait à ceux qui veulent voir leur pouvoir conforté, et qui ont plaisir à s’arrêter de penser de temps à autres. La loi décide pour vous, c’est un monde merveilleux. La loi dénie la complexité et installe, au cœur de pratiques, un terrain médical, naturellement bon et bienveillant. Cette loi abolit la réflexion : la décision médicale est bénie de la loi républicaine, et le refus du patient est une illégalité, qu’on ne supporte pas longtemps.
C’est donc la relation de soin qui est atteinte ?
La relation de soin, en psychiatrie sans doute plus qu’ailleurs, est asymétrique. Le projet de loi accroit cette asymétrie, et marginalise les interrogations. Il ne s’agit plus de construire une relation, qui laisse toujours une place pour le patient, mais de faire avaler la décision médicale, garantie légalement pure et bonne. politique_peur.jpg

L’idée qu’il puisse y avoir, par le fait de la loi, un soin sans consentement, accrédite la décision médicale comme ce qui doit être fait. Le consentement n’est plus une relation, mais le chemin à faire par le patient pour accepter la décision médicale. Et si le patient n’accepte pas, la loi lui impose.

Ainsi, le présupposé de la loi est que la décision médicale est ce qu’il faut faire. Vu qu’elle est juste, on la rend légale. C’est donc une destruction de la relation. Le consentement n’est plus une rencontre, mais une acceptation unilatérale qui dénie l’altérité. La loi heurte les principes les plus fondamentaux du droit, pour lesquels le consentement n’est qu’une conséquence directe du principe constitutionnel de dignité.

Mais pourtant on admet  l’hospitalisation sous contrainte ?
Cela n'a rien à voir.

D’abord, l’hospitalisation est une exception au principe, et donc tout le monde s’y retrouve. Avec le projet de loi, tout change, car l’exception ruine le principe, dès lors que le consentement peut être imposé !  

Par ailleurs, l’hospitalisation sous contrainte remet en cause la liberté d’aller et venir, et les équipes recréent les conditions d’une relation. Le cadre contraignant est limité à la liberté d’aller et venir, ce qui est beaucoup, mais ne remet pas en cause l’autonomie de la personne. Les soignants doivent créer une relation.

Enfin, l’hospitalisation est décidée par un tiers, sous le contrôle d’un juge, alors que le soin sans consentement est imposé par le médecin lui-même, et sans contrôle du juge, car aucun juge n’acceptera de discuter d’un traitement. 

Que faire devant un refus de soins avéré mais non raisonnable ?
Ce que les professionnels de la psy ont toujours fait : après analyse de tous les facteurs, et en équipe, le praticien prend les décisions qui lui semblent juste, en fonction de sa compétence et en assumant la responsabilité.

Qui décide dans le soin sans consentement ? Flichiatrie.jpg
C’est toute la question. Le patient ne participe plus à la décision que s’il l’accepte, donc il n’y a pas de participation réelle. Ce que réalise la loi, c’est un processus qui permet de décider à la place d’un autre. Le malade n’est plus sujet mais objet des soins. 

Le médecin gagne en confort et en pouvoir à court terme, mais il solde sa compétence et sa responsabilité.

Alors pourquoi cette loi ?
Il ne s’agit pas de répondre aux besoins de la psy, mais de créer du consensus social en présentant comme dangereux les plus vulnérables. Les patients psy et les Roms sont traités sur le même mode.

C’est le rouleau compresseur de l’ordre social. La résistance du patient, sa liberté d’être, est bousculée par la loi au nom de la peur. Le malade perd la reconnaissance de sa complexité, la seule option étant de fuir ou de se rendre sur le terrain, juste et bon, du médecin.

C’est le refus d’admettre la différence ?
Le gouvernement parle d’identité pour nous faire avaler la pilule du conformisme. Le conflit est naturel, et la question est moins la recherche valeurs communes, captées à travers des concepts si vastes qu’ils ne veulent plus rien dire, mais de reconnaitre les différences, d’accepter les conflits et de trouver les moyens de les réguler.

Le mot de la fin ?
La multiplication des lois tend à créer un canevas étroit de ce qu’il faut faire et ne pas faire, et parce que le respect du à la loi, s’instaure pas à pas une véritable école sociale de l’obéissance. La loi n’est plus le cadre qui trace des limites pour garantir l’exercice des libertés. Elle dit ce qu’il faut faire. C’est une loi contre l’intelligence.
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Hospitalisation à la demande d'un tiers : les infirmiers d'urgence en première ligne

24.03.2011 
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Près de 8% des demandes d'hospitalisation à la demande d'un tiers ont été signées par un infirmier aux urgences psychiatriques, selon une étude menée au Centre psychiatrique d'orientation et d'accueil (CPOA) à Paris.

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Budget de l'Hôpital : « On va dans le mur ! »
25 mars 2011
Budget de l'Hôpital : « On va dans le mur ! »

Les présidents des commissions médicales des établissements de CHU sont en colère. Pourquoi ?
Depuis quatre ou cinq ans, les hôpitaux sont engagés dans une démarche de performance avec des finances équilibrées puis stabilisées. Les CHU ont répondu globalement à ces enjeux : au niveau des aménagements techniques et du fonctionnement de nos équipes. L'activité a augmenté, ce qui a permis de parvenir à l'équilibre. Mais maintenant, l'Etat nous annonce une baisse des tarifs à l'acte de l'ordre de 3 %. Par ailleurs, les budgets des missions d'intérêt général vont être diminués comme ceux des gardes. Aussi, les établissements devront régler 50 % des salaires des internes. Avec tout ça, comment va-t-on maintenir un service de santé de qualité ? On nous conduit dans le mur. Le malaise est présent dans toutes les équipes hospitalières. Nous tirons le signal d'alarme.


Un malaise ancien dans des services en souffrance, 'non rentables' comme la gériatrie ou la psychiatrie. C'est d'ailleurs le cas au CHU de Nîmes avec des mouvements sociaux liés aux conditions de travail. N'était-ce pas des signes avant-coureurs ?
Dire que l'on va rendre l'argent public plus efficient, ce n'est pas rédhibitoire. Il a fallu apprendre à travailler différemment, se réorganiser. Pour la psychiatrie, il n'y a jamais eu de problème de budget et quant à la gériatrie elle va être réorganisée à Nîmes... En même temps, je comprends le questionnement de certains personnels soignants et aide soignants. Les alertes, on les avait en gériatrie, en psy, aux urgences, mais 20 autres services allaient bien. On pouvait espérer équilibrer tous les services d'ici trois ans. Avec ces nouveaux financements, on ne va pas y arriver.

Qu'allez-vous faire ?
Une motion a été adoptée par tous les présidents de CME de France. Mercredi, nous avons fait une conférence de presse à Paris. Nous irons bientôt au ministère. Il faut qu'on avance, l'enjeu est trop important.
Recueilli par RICHARD BOUDES
Photo STÉPHANE BARBIER


Emma la Clown et Catherine Dolto - La Conférence - spectacle



Une drôle de psychanalyse…L’une est clown, l’autre est thérapeute... Mais qui est quoi ? Si Emma, sortie de sous le divan, se risque à la psychanalyse, l’haptothérapeute Catherine Dolto prend le clown pour sujet d’étude. Entre actes manquants et lapsus répétés "ad libido" ce duo aussi scientifique que jubilatoire risque de vous en boucher un coin !Abordant les questions de la place des clowns dans la société, la naissance, l’haptonomie.... et des sujets aussi divers que variés, cette conférence déjantée est avant tout un grand moment de complicité entre deux personnalités qui vous fera prendre conscience de la force du rire collectif.
Le lundi 23 mai 2011 de 20:30 à 22:30
Plus d’information sur l’adresse de l’événement :L'Européen

Comment les métaphores programment notre esprit
LEMONDE.FR | 25.03.11 | 


E
ncore un coup dur porté à l’idée de l’homme “animal rationnel” et une brique de plus à l’édifice de l’économie comportementale. Notre vision du monde – et par conséquent nos décisions – seraient en grande partie modelées par notre système de métaphores, lesquelles n’appartiennent décidément pas qu’aux poètes. C’est ce qui ressort de l’expérience menée par Paul Thibodeau et Lera Boroditsky, à l’université de Stanford, relatée par un article de Discover magazine.

Ces deux chercheurs ont proposé à leurs sujets deux rapports sur le crime dans la ville d’Addison, chacun des cobayes n’en lisant bien sûr qu’un seul. Dans le premier texte, le crime était décrit comme une bête sauvage, un dangereux prédateur. Résultat, 75 % des lecteurs de ce rapport ont préconisé des mesures punitives, comme la construction de nouvelles prisons, par exemple. Seulement 25 % ont suggéré la mise en œuvre de mesures économiques, sociales, éducatives ou sanitaires.

L'ILLUSION DE L'OBJECTIVITÉ

La seconde version reprenait exactement les mêmes éléments que la première, statistiques comprises. A ceci près que le crime y était montré comme un virus infectant la ville et contaminant son environnement. Cette fois, les lecteurs n’étaient plus que 56 % à se prononcer pour le renforcement des sanctions et des moyens d’action de la police ; 44 % d’entre eux suggéraient des réformes sociales.

En bref, lorsque la criminalité est considérée comme une "maladie", on est plus disposé à chercher à "soigner" plutôt qu’à "combattre" et "punir".

Interrogés sur leurs choix, seulement 3 % des sujets semblent avoir eu conscience de l’influence de la rhétorique sur leurs recommandations. La plupart étaient persuadés que ces dernières étaient dictées par les statistiques du rapport. En clair, ils se croyaient "objectifs".

Poursuivant plus avant leurs expériences, les chercheurs ont également pu faire d’autres observations intéressantes. Ainsi, inutile de “filer la métaphore” en poursuivant la comparaison de manière trop pesante. Mentionner une seule fois la notion de “bête sauvage” ou de “virus” sans insister plus avant suffit à modifier les résultats. En revanche, placer la métaphore à la fin du rapport, et donc ne pas la laisser imprégner le contexte, tend à annuler son effet.

Évidemment, il faut aussi prendre en compte les opinions préétablies des sujets. On sait qu’aux Etats-Unis les Républicains sont plus prompts à réclamer des sanctions plus sévères, tandis que les Démocrates sont plus favorables aux mesures sociales ou que les femmes sont en général plus compatissantes que les hommes. Mais, surprise encore, les différences d’opinions générées par ces critères ne semblent jouer que dans 9 % des cas, alors que les métaphores seraient responsables de 18 à 22 % de l’élaboration des opinions.

Dans ces travaux, les chercheurs se sont probablement inspirés des travaux de George Lakoff (dont ils citent d’ailleurs les textes dès l’introduction de leur article). Selon ce linguiste cognitif, l’ensemble de la pensée est basé sur la métaphore. Lakoff est devenu pendant un temps le “gourou” des Démocrates. Dans son livre Don’t think of an elephant (Ne pensez pas à un éléphant, cet animal étant le symbole du parti Républicain) il a conseillé à ces derniers de mettre au point un système cohérent de métaphores, art dans lequel, selon lui, les Républicains excellent, au lieu de se contenter de “listes de blanchisserie”, c’est-à-dire de séries de mesures individuellement attractives, mais sans assise métaphorique, sans storytelling, pour employer un mot à la mode.

DE L’IMPORTANCE DU "STORYTELLING"

Il cite ainsi un questionnaire
datant de l’époque où Arnold Schwarzenegger s’opposait à Gray Davis pour le poste de gouverneur de Californie. La plupart du temps les personnes interrogées marquaient leur préférence pour les mesures annoncées par le candidat Démocrate. Mais lorsqu’on leur demandait finalement pour qui ils allaient voter, bien trop souvent, et en contradiction avec leurs propres réponses, il répondaient : “Arnold Schwarzenegger”.

Pour Lakoff, toute notre pensée est basée sur des métaphores, y compris pour ses formes les plus abstraites, comme les mathématiques. Ed Yong, l’auteur de l’article de Discover va lui aussi dans le sens de Lakoff, en mentionnant le rôle important de la métaphore en science, ne manquant pas de signaler par exemple le fait bien connu qu’une comparaison trop simple entre le cerveau et l’ordinateurtravail universitaire (.pdf) qui montre comment le fait d’envisager les réseaux électriques comme des systèmes de plomberie ou des foules en mouvement peut influencer la compréhension d’étudiants en ingénierie.
peut bloquer la réflexion. Yong mentionne également un

Le dernier élément intéressant de cette étude ne porte pas sur son contenu, mais sur sa forme. En effet, si certaines expériences ont été menées de manière “classique” sur des étudiants, d’autres ont fait appel à des sujets recrutés via le service du “turc mécanique” d’Amazon. Il s’agit donc d’une étude en psychologie en partie “crowdsourcée”. Mais savoir si de telles méthodes révolutionneront les recherches psychologiques ou seront critiquées pour leur manque de fiabilité… c’est une autre question.
Rémi Sussan

Association de Risperdal(R) Consta(R) à un risque d'hospitalisation plus faible chez les patients atteints de schizophrénie, en comparaison avec les traitements utilisant d'autres antipsychotiques
25 Mars 2011 

BEERSE, Belgique

Les nouveaux résultats d'une étude prospective indépendante, présentés la semaine dernière lors du 19ème Congrès européen de psychiatrie (EPA 2011), montrent que le traitement à base de Risperdal(R) Consta(R) (injection à action prolongée de rispéridone (IAPR)) est associé à un risque d'hospitalisation plus faible chez les patients atteints de schizophrénie, en comparaison avec les traitements utilisant d'autres antipsychotiques, durant une période de 12 mois. Ces résultats ont été obtenus dans le cadre de la Cohorte française pour l'étude générale de la schizophrénie (CGS), qui visait à évaluer l'impact de médicaments antipsychotiques injectables à action prolongée sur le risque d'hospitalisation en situation réelle, en comparaison avec d'autres médicaments antipsychotiques.

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Bilan positif d'une structure de HAD en psychiatrie dans le Tarn-et-Garonne
25.03.2011


Elle regroupe médecin, infirmiers, cadre, psychologue, secrétaire et assistant socio-éducatif. Elle accueille des patients d'accord pour être suivis et soignés à leur domicile ou sur leur lieu de vie.

La structure d'hospitalisation à domicile (HAD) en psychiatrie du centre hospitalier de Montauban a présenté un bilan positif après deux ans de fonctionnement, selon une étude exposée au neuvième congrès de l'Association de recherche et de soutien de soins en psychiatrie générale (ARSPG - Paris, du 22 au 25 mars 2011).

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Troubles mentaux, entre changement individuel, problèmes de société et mutations politiques

Sociologie

Appel à contribution
Samedi 30 avril 2011

Résumé
Dans le cadre d'un numéro spécial intitulé « troubles mentaux, entre changement individuel, problèmes de société et mutations politiques », la revue Lien social et politiques lance un appel à contribution autour de trois thématiques: 1) troubles mentaux et perturbations sociales ; 2) politiques et dispositifs de régulation de la maladie mentale et des troubles du comportement ; 3) portée politique des principes d'intervention en santé mentale. Les déclarations d'intention d'une page doivent parvenir avant le 30 avril 2011 à Roch Hurtubise (roch.hurtubise(at)usherbrooke.ca) et à Livia Velpry (livia.velpry(at)univ-paris8.fr).
Annonce
No 67 Printemps 2012 – Troubles mentaux, entre changement individuel, problèmes de société et mutations politiques

Argumentaire

En matière de santé mentale, les gouvernements se sont dotés en France (Plan psychiatrie et santé mentale 2005-2008), au Québec (Plan d’action en santé mentale 2005-2010) et dans d’autres sociétés de politiques publiques de réorganisation des services. Ils reposent sur plusieurs principes : 1) la concertation des acteurs au travers de dispositifs d’intersectorialité visant la mise en œuvre d’actions à plusieurs niveaux et en continuité 2) la volonté affichée de mettre la personne et sa souffrance au centre des dispositifs 3) la promotion, plus ou moins formalisée, de « nouvelles » approches d’intervention telles que, par exemple, le rétablissement qui consiste à favoriser le bien-être de la personne par la reconstruction d’une identité positive et d’une vie sociale qui reconnaît ses limites (plutôt que de les masquer). Dans ces deux sociétés la prévalence des problèmes de santé mentale estimée est supérieure à la moyenne observée dans des pays comparables. De plus, au-delà de l’énoncé d’une politique, on a observé depuis dix ans un développement de pratiques et de services qui visaient à transformer la manière de penser l’action en santé mentale. Le rôle du politique y est revu et tend à faire de la prise en charge des personnes une responsabilité partagée par plusieurs acteurs plutôt que la seule responsabilité de l’État (comme dans les systèmes asilaires ou hospitalocentrés). Parallèlement, des dispositifs à visée plus sécuritaire sont mis en place, dans lesquels la dangerosité des personnes ayant des troubles mentaux, la nécessité du maintien de l’ordre public et la protection de la société occupent une place prépondérante.

L’appel à propositions comprend trois thématiques principales :

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Victimes. Une psychologue au commissariat de Brest
25 mars 2011

À l'écoute des victimes au commissariat de police de Brest, Marine Le Gallo, psychologue, a aussi pour mission l'amélioration de leur accueil et prise en charge.

S
es études auraient pu la conduire à mener des investigations policières mais Marine Le Gallo a choisi en second cursus la psychologie. Depuis un an, elle est la psychologue chargée des victimes au commissariat de police de Brest. Une soixantaine de commissariats en France ont désormais un psychologue, dont deux en Bretagne (Rennes et donc Brest).

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Palestine, rêves et identité d'un peuple opprimé

Raed Andoni face à son psychothérapeute.
Légende: Raed Andoni face à son psychothérapeute. (unifrance.com)
Par Stefania Summermatter

Dans son premier long métrage, le réalisateur palestinien Raed Andoni s’attaque au sujet délicat de l'identité à travers...sa propre psychothérapie. Présenté au Festival international de films de Fribourg, «Fix Me» raconte une quête intime et pourtant profondément collective.


Tout a commencé par une banale migraine. Une douleur à la fois réelle et symbolique. Depuis des années, en effet, Raed Andoni vit avec cette blessure métaphorique d'un peuple opprimé et d'un passé difficile à accepter.

Armé d'une bonne dose d’ironie et d’humour, le réalisateur palestinien décide d'affronter son mal par la psychanalyse et de partager ce cheminement avec le public. «Fix Me», coproduction française, suisse et palestinienne, se présente donc comme un assemblage de séances avec son médecin en alternance avec des scènes de la vie quotidienne.

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École de la Cause freudienne

Psychanalyse lacanienne et psychothérapie
Par Fabian Fajnwaks

Fabian Fajnwaks, membre de l'ECF

A écouter ici

mercredi 23 mars 2011

Vote de la réforme contestée des soins sous contrainte en psychiatrie
23 Mars 2011

La réforme des soins psychiatriques non consentis par le patient a été votée à l'Assemblée Nationale le 22 mars, malgré les contestations des professionnels de la psychiatrie, mais aussi d'acteurs de la société civile. Cette réforme crée de nouvelles conditions d'hospitalisation et de soins sous contrainte, ce qui concerne une minorité de patients et ne résout pas les nombreuses difficultés actuelles de la psychiatrie. Cependant la secrétaire d'Etat à la santé, Nora Berra, a promis lors des débats un "plan santé mentale" à l'automne qui pourrait compléter ce texte.

Des débats houleux jusqu'au vote
Une manifestation de professionnels de santé, en particulier du collectif des 39 "contre la nuit sécuritaire", a eu lieu le 16 mars, lors du début des discussions sur cette réforme contestée (voir notre reportage devant l'Assemblée).

Puis les orateurs se sont succédés au Parlement, les uns défendant une approche équilibrée d'un texte à la fois protecteur et offrant de nouvelles possibilités, comme l'administration de soins sous contraintes à domicile, les autres contestant une approche qualifiée de sécuritaire, à l'instar de l'ensemble des syndicats de psychiatres publics et privés (voir notre article : Réforme de la psychiatrie à l'Assemblée : les professionnels s'indignent). Le 22 mars, plusieurs amendements ont été proposés aux députés, émanant de l'UMP comme de l'opposition.

Les soins à domicile sous contrainte et l'hospitalisation pour "péril imminent" entérinés

La possibilité de soins sous contrainte à domicile, et non à l'hôpital, a été maintenue dans le texte de loi, ce qui créé donc une nouvelle possibilité thérapeutique. Cependant en pratique il n'est pas évident d'imaginer comment ces soins vont être administrés, et si cette mesure va compenser le manque de structures d'accueil ouvertes, qui représentent pourtant une solution intéressante de suivi des patients non internés (certains risquent de nier leur maladie et donc de cesser leur prise en charge thérapeutique, un suivi ouvert peut donc les aider à maintenir le contact).

Autre nouveauté, la création d'une possibilité d'hospitalisation sans consentement pour "péril imminent". Jusqu'à présent, l'hospitalisation forcée était possible à la demande d'un tiers (proche, famille) ou en cas de danger pour autrui (hospitalisation d'office). Cette nouvelle notion donne donc la possibilité aux médecins de faire interner un patient qu'ils estiment en danger pour lui-même, mais non dangereux pour les autres, que sa famille ne souhaite pas hospitaliser et qui ne souhaite pas lui-même être hospitalisé.

Le "droit à l'oubli" conservé

La notion de "droit à l'oubli", ajoutée en commission des affaires sociales afin d'éviter d'accoler à vie les pathologies psychiatriques au dossier d'un patient, a été maintenue malgré les velléités de suppression de plusieurs députés. Mr Jean-Paul Garraud, magistrat et député UMP, a pourtant soutenu que "les personnes déclarées pénalement irresponsables ou hospitalisées en unités pour malades difficiles peuvent rester dangereuses" et qu'il était donc important de pouvoir les suivre.

Il souhaitait donc, au titre de cette dangerosité potentielle, un maintien du suivi (une sorte de fichier psychiatrique) sans limitation de durée, négligeant de fait les possibilités de guérison (ou de vie normale avec la pathologie) qui heureusement existent, comme pour de nombreuses maladies non psychiatriques. Son amendement a été repoussé.

L'intervention du juge maintenue pour les renouvellements d'hospitalisation forcée

Le Conseil Constitutionnel a décidé en novembre 2010 d'instaurer l'intervention d'un juge dans les 15 jours pour les renouvellements des hospitalisations sous contrainte, ce qui évitera que ce soit uniquement le préfet qui décide, en particulier si les médecins ne sont pas de cet avis.

En effet, comme l'a souligné le député et médecin socialiste Serge Blisko, "depuis la publication d'une circulaire en janvier 2010, nous sommes confrontés à une situation aberrante : des personnes considérées comme aptes à sortir, à condition de bénéficier d'un suivi, encombrent les lits, pourtant rares en hospitalisation complète, parce que le préfet n'a pas daigné répondre à la demande que lui ont adressée les psychiatres de l'hôpital".

Suite à cette décision du Conseil Constitutionnel, la Commission des Affaires sociales a introduit un amendement permettant cette intervention du juge dans les 15 jours, ce qui pourrait être utile en cas de désaccord entre le psychiatre (qui veut autoriser la sortie du patient) et le préfet (qui souhaite le maintien de son enfermement). Les amendements de limitation de cette disposition, également proposés par Jean-Paul Garraud, ont été repoussés.

Une majorité en faveur de cette réforme

Le texte de loi a été voté par 266 voix (députés UMP et Nouveau Centre) contre 147, en première lecture le 22 mars. Deux ans après le drame de Grenoble et le souhait présidentiel de renforcer la sécurisation de la psychiatrie, de nouvelles possibilités de soins sous contrainte pour les pathologies psychiatriques les plus lourdes sont donc créées, sous réserve de vote similaire des Sénateurs bien sûr. Les amendements votés en Commission des Affaires Sociales et confirmés lors des discussions à l'Assemblée ont permis de corriger les aspects les plus unidirectionnels de ce texte, avec en particulier une limitation du rôle des préfets et des possibilités de "fichage".

Par ailleurs il est permis de s'interroger, comme l'a fait le député du Nouveau Centre Jean-Luc Préel lors du vote de cette loi, sur la possibilité de mettre en œuvre cette réforme qui "multiplie le nombre de certificats requis alors que la démographie des psychiatres est problématique" et que les juges des libertés sont déjà débordés...

Un plan santé mentale annoncé pour l'automne 2011

Cet aspect soulevé par Mr Préel a été évoqué par plusieurs intervenants lors des discussions sur ce texte, qui ne concerne que les soins sous contrainte (13 % des cas seulement) : quid d'une véritable nouvelle loi sur la santé mentale, alors que la France manque en particulier de psychiatres, de pédopsychiatres, de lits en psychiatrie ? A cause de cette situation, de nombreux patients, bien qu'en crise, ne peuvent être soignés avant "plusieurs semaines, voire plusieurs mois pour les adolescents", comme l'a rappelé Serge Blisko.

Le secteur psychiatrique a été exclu de la dernière grande réforme de la santé (la loi HPST), malgré les engagements initiaux de Madame Roselyne Bachelot. Mais Nora Berra, devant les demandes et interrogations répétées des députés, a promis le 16 mars à l'Assemblée nationale un "plan santé mentale pour l'automne prochain".

L'occasion de faire un premier bilan de la réforme votée le 22 mars, de mettre à plat tous les problèmes, actuels et à venir, de la psychiatrie en France et de proposer de nouvelles solutions afin de répondre aux enjeux et besoins majeurs soulevés depuis des années par les professionnels de cette spécialité médicale.
Jean-Philippe Rivière

Sources :
"Droits et protection des personnes faisant l'objet de soins psychiatriques", compte-rendu intégral des différentes sessions, accessibles sur le site de l'Assemblée Nationale : 1ère séance, 2ème séance et vote solennel

Photos:

- (illustration) Déplacement d'un patient dans les couloirs du service Psychiatrie du Centre hospitalier Belair, Charleville-Mezieres, 2005, © MULLER FREDDY/SIPA
- Jean-Paul Garraud, 2010, © OBARD/SIPA
- Serge Blisko, 2006, © IBO/SIPA

Police  et cetera

23 mars 2011
Les policiers sont parfois appelés pour maîtriser un individu qui a visiblement perdu la raison. C’est une opération délicate, l’une des rares, d’ailleurs, où l’utilisation du Taser peut se justifier. Mais une fois cette mission menée à bien, les questions surgissent. Que faut-il faire de l’individu arrêté ? Garde à vue ? Procédure ? Ou au contraire, la mission de police administrative doit-elle prendre le pas sur la mission de police judiciaire…
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Hier, l’assemblée nationale a adopté en première lecture le projet de loi sur les soins psychiatriques. Cette réforme, voulue par le Président à la suite d’un meurtre commis par un schizophrène en cavale, est fortement contestée dans le monde médical et même chez les magistrats. Certains parlent d’une dérive sécuritaire, tandis que d’autres, plus terre-à-terre, notent qu’il s’agit d’un artifice pour masquer « la misère » des services psychiatriques (deux fois moins de lits qu’il y a vingt ans).

Mais le projet de loi prévoit également d’apporter des modifications à l’hospitalisation d’office – autrement dit l’internement sans consentement.  On parle de 70 000 personnes retenues ainsi contre leur gré. Dans le même temps, dans un avis publié au JO du 20 mars , Jean-Marie Delarue, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, tire la sonnette d’alarme. Il s’inquiète de l’accroissement préoccupant dans les hôpitaux de personnes dont la maladie n’exige plus qu’elles soient privées de liberté. Et il dénonce aussi (et surtout) les modalités de l’internement d’office lorsque la décision est prise par les préfets.

Quelles sont aujourd’hui les conditions requises pour procéder à un internement d’office ? Tout est dans le Code de la santé publique, lequel a fait l’objet d’un sérieux relookage dans les années 2000 (art. L3212 et suivants).

Le plus fréquemment, il s’agit d’une décision qui fait suite à la demande d’un tiers, souvent un parent. Cette demande doit être manuscrite et signée par la personne qui la formule. Elle est accompagnée de deux certificats médicaux datant de moins de quinze jours.

Dans les autres cas, lorsqu’il s’agit de malades dangereux ou susceptibles de troubler gravement l’ordre public (environ 15 000 par an), c’est le préfet (à Paris, le préfet de police) qui prononce un arrêté pour décider de l’hospitalisation d’office. Et, le directeur de l’établissement doit lui transmettre dans les 24 heures un certificat médical établi par le psychiatre maison. Tous ces mouvements, (entrée, sortie, etc.) sont inscrits sur un registre (que certains nomment “fichier des fous”). Le préfet a ensuite trois jours pour transmettre les informations concernant sa décision au procureur de la République. Au bout de deux semaines, le psychiatre doit établir un nouveau certificat médical pour faire le point sur l’évolution de la maladie. Au vu de ce document, l’hospitalisation peut être maintenue pour une durée d’un mois, renouvelable ad vitam aeternam selon les mêmes modalités. Pour ressortir, le patient doit obtenir le feu vert du psychiatre et une décision positive du préfet. Avec le principe de précaution, c’est pas gagné…

C’est donc dans ce genre de situation que le policier ou le gendarme intervient, puisque le comportement dangereux se manifeste le plus souvent dans un endroit public. Il s’agit donc bien d’un acte de police administrative effectué sous l’autorité du préfet.

Sauf à Paris, où le commissaire de police possède, en cas d’urgence, le même pouvoir qu’un maire. C’est-à-dire celui de faire procéder à l’internement d’office, à charge d’en référer au préfet de police dans les 24 heures. Pouvoir personnel du commissaire d’arrondissement, dont se fait l’écho le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, dans un rapport où il accable la séculaire « infirmerie psychiatrique de la préfecture de police ». Et de s’interroger pour savoir si cette organisation parisienne « qui tire son origine de la compétence donnée au préfet de police en 1800 » présente des garanties suffisantes…

Depuis la nuit des temps, le sort des malades souffrant de troubles mentaux a toujours été lié au sort de ceux qui peuvent être victimes de leur comportement. Avec des controverses sans fin. Et le plus souvent, à défaut de pouvoir les soigner, on a choisi de les écarter de la société. Ce qui a conduit parfois, sous prétexte de bienséance, à des internements arbitraires. Car, dans les faits, on donne au médecin et au préfet le pouvoir du juge : priver quelqu’un de sa liberté.

Il n’y a pas de solution miracle, mais en liant le juge et le médecin, on pourrait peut-être se rapprocher du « moins mal ». En tout cas, le renforcement des pouvoirs du préfet pour placer ou maintenir quelqu’un dans un milieu fermé peut difficilement passer la porte d’une démocratie. Dans ce domaine, le représentant de l’État n’est légitime que pour gérer l’urgence. Ensuite, il doit passer la main.

Une grève pour dire les maux de la psychiatrie à La Couronne

Les grévistes entendaient dénoncer des conditions de travail de plus en plus difficiles. Photo Quentin Petit
Les grévistes entendaient dénoncer
des conditions de travail de plus en plus
difficiles.
Photo Quentin Petit

"Des maux pour le dire": tel était le thème de la grève d'hier, à l'appel de la CGT, au centre hospitalier spécialisé (CHS) Camille-Claudel à La Couronne. L'objectif était de permettre aux salariés de dire ce qu'ils vivent au quotidien. «Je suis frustré dans mon travail face aux patients. Parce que je n'ai pas assez de temps», explique l'infirmier Joël Estival, le responsable de la CGT du CHS.

Les grévistes ont saisi l'occasion pour lancer une enquête afin d'évaluer le degré de satisfaction ou d'insatisfaction au travail des personnels. «Et puis les patients sont de plus en plus considérés comme des délinquants. On a remis des grillages, des caméras de surveillance, depuis l'an dernier», proteste un collègue.

En vrac, les salariés dénoncent «l'hôpital géré comme une entreprise», les moyens qui diminuent quand les missions se multiplient, les économies qui se font toujours sur la masse salariale, avec un recours de plus en plus important aux emplois précaires: ils représentent un quart des effectifs de l'hôpital.

«30% des psychologues sont employés en CDD de trois ou quatre mois,
cite l'une d'eux. Si on s'engage dans une thérapie longue, le patient va devoir changer de personne en cours de route.» Elle redoute une autre dérive: «On va nous obliger à faire des thérapies brèves pour être plus rentables.»«avec des salaires de misère, qui sont qualifiés et sans qui l'hôpital ne pourrait pas tourner».
Autres précaires, les contrats aidés,

La grève n'a concerné hier qu'une poignée de salariés, sur les 790 équivalents temps plein qui travaillent sur l'une ou l'autre des antennes de Camille-Claudel dans le département.
Les députés votent un texte controversé sur la psychiatrie
Publié le 22/03/2011

PARIS (Reuters) - Les députés français ont adopté mardi en première lecture le projet de loi sur les droits et la protection des personnes faisant l'objet de soins psychiatriques, un texte critiqué par les professionnels.

Ce texte, qui a été approuvé majorité contre opposition, devrait être examiné par le Sénat en mai ou en juin.

"C'est un texte d'affichage. C'est un leurre. C'est un texte contreproductif et dangereux", a dit la communiste Jacqueline Fraysse alors que son collègue UMP André Flajolet estimait qu'il s'agissait d'une réponse "attendue depuis longtemps".

Ce texte, qui modifie la loi de 1990 sur l'hospitalisation sans consentement, fait suite à un discours de Nicolas Sarkozy en décembre 2008 quelques jours après le meurtre à Grenoble d'un étudiant par un schizophrène en fuite.

Il prend en compte une décision du Conseil constitutionnel qui exige la présence d'un juge lorsque l'hospitalisation dure plus de deux semaines.

Le projet de loi propose notamment l'instauration de soins à domicile et institue une période d'observation d'une durée de 72H quand le malade est hospitalisé sans son consentement.

A l'appel d'un collectif qui a lancé une pétition ayant recueilli environ 21.000 signatures, quelque 200 personnes avaient manifesté contre la réforme la semaine dernière aux abords de l'Assemblée nationale.

La quasi-totalité des syndicats de psychiatres publics et privés, soutenus par des syndicats de magistrats et la Ligue des droits de l'homme, dénoncent ce projet de loi qu'ils qualifient "d'inadapté et d'inapplicable". Ils affirment que ce texte "assimile trouble mental à délinquance".

Emile Picy
, édité par Yves Clarisse

La loi sur la psychiatrie est l'indice d'un Etat qui préfère punir que guérir


L
e projet de loi relatif aux "droits et à la protection des personnes faisant l'objet de soins psychiatriques" provoque à juste titre la colère et l'indignation des associations professionnelles. On dénonce la création d'un casier judiciaire psychiatrique ou d'une garde à vue psychiatrique. On pointe la dimension exclusivement sécuritaire du projet de loi, dont le vocabulaire et la logique relèvent plus du ministère de l'intérieur que de celui de la santé. Ce n'est pas tout à fait vrai. C'est pire : il est sanitaire pour les entrées et sécuritaire pour les sorties, ce qui rendra un peu plus infernale la situation sur le terrain, en engorgeant les unités d'hospitalisation temps plein et en entravant la réalisation des soins urgents, notamment pour les malades susceptibles de commettre un acte violent.

On critique l'absence de moyens qui rend ce projet irréalisable et la mauvaise foi de ceux qui feignent de l'ignorer. Tout cela est exact mais ces objections sont singulièrement naïves : comme si le projet du législateur était d'adopter une loi effective ! Il y a belle lurette que les lois ne sont plus faites pour être appliquées ou pour améliorer la situation de ceux qui auront à en subir les effets, mais pour afficher la force de l'Etat-gendarme.

En un mot, pour comprendre le contexte de ce projet de loi, il faut surmonter l'indignation, prendre la mesure d'un certain nombre de bouleversements et de changements de paradigme. On se donne alors une chance de saisir ce qu'il peut y avoir de commun entre des phénomènes apparemment aussi divers que la souffrance au travail, avec son lot de suicides, la plainte diffuse de corps professionnels comme les policiers, les enseignants, les chercheurs, les magistrats, les médecins hospitaliers... ou la recherche systématique de boucs émissaires.

Il est d'usage d'opposer l'Etat-providence à l'Etat-gendarme et de reléguer le premier à un passé révolu. Mais l'on n'a pas suffisamment pris la mesure des effets psychiques qui ont accompagné la façon dont s'est opérée cette mutation dans notre pays : c'est une chose de ne plus se sentir protégé par une instance bienveillante ; c'en est une autre de vivre dans toute leur cruauté les attaques de ce qui exerçait autrefois une fonction tutélaire. C'est ce retournement malveillant qui est au coeur d'un grand nombre de souffrances diffuses : le sujet ne se sent plus seulement "lâché", mais se sent attaqué violemment par l'Etat, qui se défausse sur lui. Pourquoi ?

C'est que les politiques doivent résoudre une équation singulièrement complexe : concilier le maintien, voire l'accroissement des attentes, la pression des lobbies associatifs et la diminution des moyens, sans déclencher la colère populaire avec ses conséquences électorales.

Force est de constater qu'il y a également des solutions perverses. Elles ne sont pas réductibles au mensonge. Elles reposent sur les mêmes mécanismes que ceux que l'on décrit dans la clinique des perversions et de la perversité : le déni ; le clivage ; la projection (on chasse le lampiste et on choisit le bouc émissaire, généralement parmi les plus vulnérables) ; le défi (on fustige tout argument critique) ; l'inversion des valeurs (les plus démunis deviennent les plus dangereux) ; la fuite en avant (tel un vulgaire escroc empêtré dans la course folle de sa cavalerie, l'Etat vole de loi inappliquée en loi inapplicable)....

En bout de course, ce sont les acteurs de terrain qui se voient désignés comme étant à l'origine du mal et qui en portent le poids. Qui dira la douleur de ceux qui ont choisi de donner un sens collectif à leur engagement et qui se voient, au coup par coup, au petit malheur la malchance, designés à la foule comme fauteurs de troubles à l'ordre public ; de ceux qui se débattent pour sauver ce qui peut l'être ? Policiers, magistrats, fonctionnaires de justice, enseignants, chercheurs, médecins hospitaliers... ils se reconnaîtront.

Mais là encore, pour bien saisir ces changements, il faut prendre la mesure de deux bouleversements de nos représentations. C'est sur eux que s'appuie la solution politique perverse : aujourd'hui, la question n'est plus "Que faire ?" mais "A qui imputer ?". Il ne s'agit plus tant de construire ensemble que de savoir qui est responsable des dysfonctionnements.

La bureaucratie managériale en est l'agent. Elle s'infiltre partout et nous commande ce qui doit être et comment faire plus avec moins. On réglemente. On établit des procédures. On impute. On communique. Mais il n'est pas certain que l'on construise ensemble l'avenir du pays.

Le second bouleversement est la désuétude de l'éthique de la responsabilité, qu'il ne faut surtout pas confondre avec la recherche permanente d'un responsable. Cette dernière relève d'une logique d'adjudant en quête de bidasse chargé de corvée. Comme Michel Foucault l'avait clairement pressenti, on a glissé du paradigme du sujet responsable (ou irresponsable s'il est malade) à celui de l'individu dangereux porteur de risques. Malade ou non, il est la nouvelle figure de la peur.

Le vrai responsable, celui à qui il convient d'imputer l'origine du crime, ce n'est donc plus celui qui l'a commis, mais le juge qui l'a libéré, le psychiatre qui a décidé de sa sortie de l'hôpital, ou l'agent de probation qui ne l'a pas suffisamment surveillé... Il suffit de réfléchir quelques secondes pour mesurer combien ce nouveau regard qui déresponsabilise l'auteur pour surresponsabiliser celui qui l'encadre est lourd de conséquences, puisque l'homme criminel n'est plus sujet de ses actes, transférant sur les acteurs du champ social l'opprobre de son geste.

On reconnaît la rhétorique habituelle de notre président : il n'y a pas de fatalisme ; il y a bien un responsable ; il faudra payer ; c'est la règle... Après le musulman, le Rom, c'est le tour du fou dangereux. C'est à lui d'incarner cette peur dont l'Etat sécuritaire a besoin pour s'auto-affirmer. Tous les pervers le savent : c'est aux plus faibles qu'il convient de s'attaquer si l'on veut être certain du résultat.

Dès lors, on comprendra que tous les arguments sensés, tous les développements sur notre histoire prestigieuse, nos valeurs de civilisation, soient de peu de poids. Au contraire, ils renforcent la détermination de ceux auxquels ces critiques s'adressent. Cette loi en discussion, si elle est votée, ne sera que le dernier avatar, affligeant, misérable, d'un système original qui avait fait ses preuves pendant près de deux siècles.

Elle sera appelée à être abrogée, pour ouvrir la voie à une judiciarisation des hospitalisations, comme dans tous les pays de développement comparable au nôtre. Les historiens se demanderont à quoi avait bien pu servir cet intermède législatif imposé contre le consentement de la profession. A des facteurs exclusivement conjoncturels. A pas grand-chose au regard des enjeux fondamentaux que sont, pour toute société, la façon dont elle traite les plus démunis de ses citoyens et l'équilibre fragile et délicat entre la nécessité de soins et le respect des libertés individuelles. C'est ce "pas grand-chose" qui semble caractériser la période que nous traversons.

La "philosophie" qui sous-tend l'ensemble de ce projet de loi est nauséabonde. Il faut le refuser.
 
Daniel Zagury, psychiatre, médecin-chef au Centre psychiatrique du Bois-de-Bondy (Seine-Saint-Denis), expert auprès des tribunaux