Articles, témoignages, infos sur la psychiatrie, la psychanalyse, la clinique, etc.

samedi 2 octobre 2010

Les Livres de Psychanalyse
http://les-livres-de-psychanalyse.blogspot.com/

L'énigme de la manie - La passion du facteur Cheval
Paul-Laurent Assoun

Ce livre comporte deux volets. Un retour à la manie, cet état euphorique, pathologie de l’excès de l’humeur et de l’agir. Freud lui-même la désigne comme le point de butée de la théorie de la mélancolie : comment le sujet bascule-t-il dans cet état de grâce catastrophique, qui fait fusionner le moi avec son propre idéal, surmontant triomphalement la perte ?

Un examen métapsychologique et clinique permet de situer les différents « états maniaques » (kleptomanie, toxicomanie, etc.) ainsi que les moments maniaques du collectif.

Ensuite, l’examen d’un « cas », espèce de « passion construiseuse », celle du facteur Cheval (1836-1924), personnage énigmatique que son « Palais idéal » a fait passer à la postérité. Suppléance monumentale dans une logique psychotique sous-jacente, elle prend sens comme « arc de triomphe » sur la perte. L’énigme de la manie donne ainsi accès à la vérité du sujet et du collectif – comme l’indique la fête primitive de l’« après-Meurtre » du Père. Liberté folle qui jouit de triompher de la mort et de la castration.

mercredi 29 septembre 2010





Édition : Contes de la folie ordinaire

Les usagers, absents, au cœur des débats sur la psychiatrie
Par guy Baillon29 septembre 2010

Les usagers, absents, au cœur des débats sur la psychiatrie, voici ce que nous n’avons pas souligné lors du meeting des 39

Pourtant, au lendemain de la troisième rencontre du collectif des 39, le contenu du débat sur la psychiatrie nous paraissait clair, et nous en étions fiers, encouragés par notre unanimité.

L’assemblée réunissant plus de 600 personnes (jusqu’à 1000 des 30.000 signataires des 39) composée de la ‘base’ des divers acteurs de la psychiatrie, de la Santé Mentale et de la société civile a débattu dans le calme et l’unité du projet de loi actuel inhumain. Elle a affirmé son refus de la loi et a demandé son annulation sans amendement. Elle s’est dite prête à travailler l’avenir autour des valeurs fortes de la psychiatrie de secteur.

La tribune avait été offerte à trois grands acteurs : élus, professionnels et usagers :

-les divers élus de gauche sont venus. Nous avons constaté qu’ils étaient tous décidés à demander l’annulation de la loi sans amendement, tout en soulignant que cette loi faisait partie des multiples applications actuelles d’une politique violemment sécuritaire, inacceptable. Enthousiastes.

-les professionnels de la psychiatrie ont fait contraste. Cinq syndicats de psychiatres et plusieurs de personnel de santé ont défilé montrant que chacun défendait d’abord son originalité et son identité. Leur position envers la loi a été floue et discordante. Ils n’ont eu aucune conscience de la portée négative de leurs positions égoistes. Accablés.

-les associations nationales de familles et d’usagers n’ont pas accepté le rendez vous. Muets devant cette absence douloureuse.

L’assemblée de cette journée a tiré deux conclusions mais n’a rien dit de cette absence.

La première conclusion, l’objectif commun, c’est qu’il est clair aujourd’hui qu’il nous faut parler autrement de la psychiatrie. Nous constatons que les mots et les concepts employés sur la psychiatrie nous divisent tous et obscurcissent souvent les autres au lieu d’éclairer. Notre tâche commune est donc de penser autrement, de créer de nouveaux mots, denouveaux concepts. Notre objectif commun, cela a été répété, est de « penser » d’abord, puis d’agir, penser avant d’agir.

Penser la souffrance psychique, les troubles psychiques, c’est avoir la certitude que l’homme ne se conçoit que dans son unité, sa globalité et que simultanément il est membre de groupes et de collectifs divers fondant le politique. La conséquence de cette position c’est l’action politique.

Agir, c’est d’abord faire acte de ‘penser’, c’est s’inscrire dans une action politique ; notre cadre de pensée se soutient d’un projet de société.

La psychiatrie actuelle se montre ‘soumise’ au Pouvoir régnant (c’est parce que l’establishment, qu’il soit professionnel ou usagers, s’est enferré dans ses liens avec le Pouvoir, qu’il a peur et n’ose s’en détacher, ni penser) bientôt il va l’utiliser pour servir son emprise, comme dans les pays totalitaires. Le juge Portelli a clairement détaillé tous les caractères qui font que notre Etat devient un Etat policier, étape qui précède tout Etat totalitaire. L’urgence est donc la reconquête politique de la liberté pour notre pays, cette liberté qui en fera un Etat solidaire et fraternel.

Une troisième conclusion doit être tirée, même si l’assemblée n’a pas su l’exprimer, toute à son euphorie, refusant les ombres : le contact n’est toujours pas établi avec les Associations nationales de familles et d’usagers. Nous savons qu’en absence de leur participation aucune de nos actions, de nos pensées sur la psychiatrie n’a de validité. Mais il est clair que familles et usagers ne peuvent eux seuls élaborer une politique de santé mentale, il faut que les professionnels fassent le pas, soient modestes, et changent leur discours qui se veut dominant. La question là aussi est d’abord politique, l’accueil de la parole des usagers et des familles n’est possible que dans un Etat solidaire. Aujourd’hui cette parole est captive du Pouvoir.

Bravo aux 39 d’avoir permis de mettre en évidence que tant qu’il n’y a pas de projet politique fort pour notre société, il ne pourra y avoir une psychiatrie humaine. Cependant soyons courageux et exigeants envers nous-mêmes, car pendant tout ce temps actuel il est indispensable de résister chaque jour aux côtés des familles et des usagers pour faire face à la violence de leurs souffrances et rester humains à leurs côtés.

Nous mesurons l’ampleur de ce qu’il reste à faire, en premier lieu demandons l’annulation de la loi, ensuite élaborons l’avenir, entretemps « soyons présents auprès des usagers ». Nous gardons cette certitude : aucun débat sur la folie ne peut se tenir et se clore sans demander ce qu’en pensent les usagers et les familles réunis en association nationale.

Un espoir existe pour la psychiatrie, nous savons mieux de quoi il est fait :de la parole de tous.

Guy Baillon, psychiatre des Hôpitaux




La loi enfermera-t-elle encore davantage ?

La violence est ailleurs que chez les fous, les étrangers, les Roms…

Par Pierre Paresys, Vice-président de l’union syndicale de la psychiatrie

L’esprit de la loi de prévention de la délinquance (5 mars 2007), rédigée à quatre mains par madame Dati et monsieur Sarkozy, sa volonté évidente de constituer par association une « image type du supposé nuisible », de « l’ennemi intérieur » où chacun trouvera le sien sans pour autant s’y reconnaître, trouve à nouveau sa parfaite illustration dans l’actualité. Le chapitre 3 de ce texte (les dispositions tendant à limiter les atteintes aux biens et à prévenir les troubles de voisinage) associait dans sa dernière mouture les gens du voyage, les chiens méchants et les malades mentaux.

Il s’agissait d’instrumentaliser les travailleurs sociaux et les éducateurs, les enseignants, la psychiatrie et l’ensemble du secteur sanitaire afin de contrôler la population sous couvert de délinquance habilement associée à la précarité, à la fragilité, à l’absentéisme scolaire, à la santé mentale voire à l’immigration.

La partie concernant les malades mentaux a été retirée du projet définitif et les Roms ont temporairement relayé les fous, les autres étrangers et les gens du voyage comme instruments de la propagande sécuritaire.
Certes, un pousseur dans le RER, cela choque, fait peur, d’autant plus que cela paraît incompréhensible et semble pouvoir toucher n’importe quel innocent, mais faut-il pour autant instrumentaliser cette peur, la commercialiser ? Il s’agit là d’actes dramatiques mais exceptionnels, qui paraissent nous envahir par leur surmédiatisation et leur instrumentalisation, là ou la violence d’État se développe à bas bruit.

La plume qui, par les lois et décrets qu’elle signe, pousse la population à ne pas se soigner, les hôpitaux et les médecins à faire du chiffre, à se résigner pour certains à « adapter leur éthique », à sélectionner les actes et les patients, à réduire ces patients à des clients et à des sommes d’actes, le professionnel de la santé à un producteur d’actes, n’est-elle pas beaucoup plus dangereuse que les images qu’on exhibe pour nous faire peur ? La voix qui prétend classer les hôpitaux en fonction du taux de mortalité ne peut ignorer la sanction qui peut en résulter pour les patients âgés, fragiles, trop lourds, etc., priés de mourir avant l’admission, après leur sortie ou leur transfert. L’évaluation tous azimuts, le culte des chiffres tue en éloignant les équipes soignantes de leur objet : l’humain. La plume qui transforme le travailleur social en délateur, le policier en chasseur de sans-papiers, de gens du voyage ou de pauvres en situation d’expulsion n’est-elle pas responsable de la dégradation de l’image de ces agents de l’État et de la mise en danger de ceux-ci au même titre que tous les représentants de l’État ?

La réponse à la précarité des conditions de vie doit être une politique de simple gestion des débordements et c’est dans ce contexte que le projet de loi relatif aux droits et à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques favorise la généralisation des soins sous contrainte en ambulatoire.

Cette loi n’aurait pas d’autre résultat que d’éloigner les patients des soins, de favoriser leur marginalisation et leur abandon. Il s’agit, par une généralisation de la contrainte, de faire des équipes de psychiatrie une menace pour la population et, par là même, de retarder l’accès aux soins par la méfiance et la peur qu’elles susciteront.

Là où l’accueil, le temps de l’écoute étaient possible, l’effet d’ambiance, la crainte, la méfiance rendront toute véritable alliance thérapeutique impossible. Plusieurs dizaines d’années de travail vont être annihilées là où l’accueil et l’écoute étaient encore une exigence.

L’échec inévitable de cette politique conduira à l’extension de l’enfermement pour le plus grand profit des bétonneurs sans pour autant, bien au contraire, parvenir à l’impossible risque zéro, confortant là encore, pour le plus grand bonheur de nos stratèges, le sentiment d’insécurité.

Pierre Paresys








 Foucault et la psychanalyse "Il faut être juste avec Freud"

(Tout) contre Foucault !

Résumé : A partir des critiques de Foucault contre la psychanalyse, un florilège de réflexions pour raviver la discipline : véritable jubilation de la pensée de l’inconscient ! 


Psychanalyse et philosophie vont en bateau !
Bien avant que n'éclate le raz-de-marée face à l'attaque de Michel Onfray contre le père de la psychanalyse, dans le numéro 4-5 de la revue Incidence, sur un littoral certes beaucoup plus calme et bien moins éclairé des sunlights médiatiques, mais non moins luxuriant pour autant, se nouait un dialogue fécond entre des embarcations de philosophes et de psychanalystes. Près de la plage (sans doute celle où s'effacent les visages de sable ?)1, mouillait une douzaine de petits navires théoriques. Tous sont allés à la pêche à la pensée de l'inconscient dans l'oeuvre de Michel Foucault avec une seule règle, héritée de Jacques Derrida, qui sert de sous-titre à la revue, "il faut être juste avec Freud" 2. Nos théoriciens ne pratiquent pas une pêche au gros ou industrielle mais, plutôt, un art de patience où des lignes précises sont lancées pour hameçonner quelques poissons ou découvrir quelques perles au beau milieu des filets théoriques et des viviers d'idées que Foucault nous a légués dans ses livres, ses cours et ses articles. Loin du remous et des tonnerres éditoriaux, l'équipage vogue donc doucement, convaincu qu'à faire trop de bruit on ne (s')entend plus penser. A l'inverse de certains  pirates du savoir, nos "pêcheurs" semblent tout prêts à relâcher leurs proies car à trop s'attacher à ses convictions, on finit par croire qu'elles sont les seules à être vraies et par perdre de vue la boussole de la liberté...      

Les articles nous apprennent que dans les flots d'encre répandus par Michel Foucault, un rapport à la psychanalyse n'a cessé de s'écrire. Mais ce lien constant évolue au fil des ans dans une sorte d'eau trouble : aucun ouvrage de Foucault n'a fait le point de manière définitive sur sa position quant à la psychanalyse et chaque temps de son parcours semble plutôt questionner de façon nouvelle, et souvent tranchante, le "champ et la fonction-psy". De façon cohérente, les différentes contributions mettent en perspective les démontages que le philosophe a progressivement échafaudés face à Freud et ses disciples, leur donnant de plus en plus de fil à retordre. Mais l'ensemble du volume ne se limite pas seulement à rendre plus tangibles ou à classer les critiques de Foucault contre la psychanalyse. Chaque auteur, avec son style, ses références et sa pratique arrive à répondre, à contre-argumenter, à sortir le savoir de l'inconscient hors de l'impasse dans laquelle Foucault semblait l'avoir relégué. Plus même, au large des contributions  de ce volume d'Incidence, semble s'ouvrir un horizon pour une "psychanalyse mineure"3riche de l'enseignement de la clinique, des outils foucaldiens et de ses reprises contemporaines dans la pensée queer américaine 4.

Les quatre temps fondamentaux de la pensée foucaldienne
A lire Incidence, quatre temps principaux scandent la relation de Foucault à la psychanalyse. Ils nous permettent de reprendre le déploiement de son œuvre de manière assez précise. Foucault commence par s'intéresser, au début des années soixante, à l'histoire de la folie et dresse alors une image de la psychanalyse comme continuatrice éclairée du travail d'enfermement psychiatrique. L'air de rien, mais avec force et décision, l'œuvre de Foucault commence donc par mettre la tête sous l'eau à la psychanalyse en en faisant la suivante d'une discipline d'enfermement qui partage ce qui est raisonnable de ce qui ne l'est pas. Cependant, comme le remarque très justement Jacques Lagrange, la critique est ambiguë puisque Foucault voit bien que la psychanalyse renoue aussi un dialogue avec l'expérience de déraison. Ainsi, l'ennemie première et principale de Foucault n'est sans doute pas d'emblée la psychanalyse mais, plutôt, la psychologie en tant qu'elle croit à l'unité du sujet et du discours et en tant qu'elle masque le rapport avec le "Dehors"5 tel que l'expérience de la déraison peut l'indiquer.
L'époque des Mots et des choses est un second moment où le rapprochement  avec la psychanalyse et, sans doute aussi, avec le structuralisme au sens large du terme se fait plus évident6. Comme le pointe John Forrester au sein de l'œuvre de Foucault lui-même, la psychanalyse, tout comme la littérature, se présente alors comme le "principe d'inquiétude" des sciences de l'homme. Elle fait boire la tasse aux certitudes scientifiques dans la profondeur d'un non-dit. Elle éventre les vérités universelles pour les laisser tremblantes devant l'inscription de l'histoire de chaque sujet dans un enchaînement signifiant absolument singulier. Avec l'inconscient, une limite s'impose aux autres sciences humaines, un "Dehors" devant lequel elles s'arrêtent et avec lequel commence l'aventure analytique.
Une dizaine d'année plus tard, avec Surveiller et Punir et le premier volume de l'Histoire  de la sexualité, La volonté de savoir, Foucault, dans le sillon ouvert par la pensée anti-oedipienne,  semble s'éloigner définitivement de la psychanalyse et souhaite mettre à mal la domination qu'elle exerce - notamment grâce au triomphe de l'enseignement de Lacan - sur la vie des idées. Au sein du dispositif de la sexualité7, la psychanalyse se met au service d'un pouvoir diffus, qui s'exerce à même nos désirs et nos corps à la place de s'imposer d'en haut. Du coup, Foucault accuse la pratique freudienne de tous les maux : elle cadre le désir, nous assujettit au manque, règle nos corps et rate toute tentative de libération et de résistance à la domination en promouvant des normes de comportement et en nous faisant croire à la vérité du sujet ; autant d'accusations qui, encore aujourd'hui, peuvent continuer d'interroger les psychanalystes et le sens de leur pratique.
Les articles d'Incidence distinguent, enfin, un quatrième temps, dans lequel Foucault, après avoir déconstruit la "fonction-psy" tant d'un point de vue politique que théorique, finit par présenter des voies alternatives pour prendre en compte "l'inquiétude de soi" à laquelle est censée répondre la psychanalyse. Il s'agit du fameux retour de Foucault à l’Antiquité et à ses pratiques éthiques, aux exercices de soi qui permettent la mise au point d'une subjectivation en lieu et place de l'assujettissement analytique. Pourtant, comme le remarque Frédéric Gros dans une interview avec Roger Ferreri qui clôture le volume en beauté, dans les derniers textes, la référence à la psychanalyse semble avoir presque disparu, sa présence est en tous cas plus flottante. Mais les auteurs semblent tous s'accorder pour remarquer la proximité des thématiques du dernier Foucault avec les enjeux de la clinique psychanalytique, notamment en ce qui concerne l’abandon d’un discours vrai et universellement valide pour se tourner vers la construction de soi par un dire-vrai dont la finalité est "moins de comprendre que de prendre le temps de dire".

Contre Foucault ?
Si, grosso modo, l'ensemble des textes s'accordent sur cette périodisation, aucun d'entre eux ne se limite vraiment à un simple exercice de repérage et d'explicitation des critiques foucaldiennes à l'encontre de la psychanalyse. Il ne s'agit là que d'une première étape pour répondre aux différentes remises en questions politico-théoriques que Foucault a pu élaborer au cours de son trajet intellectuel. Chaque article s'efforce ainsi de mettre en relief les apories internes au discours de Foucault quant à la psychanalyse ou, plus exactement, de montrer comment, malgré les analyses foucaldiennes et les difficultés qu'elles entraînent pour une pensée de l'inconscient, il est encore possible d'œuvrer à la psychanalyse. L’ensemble des travaux contribue ainsi, de façon originale, à "être juste avec Freud" tout en prenant en compte les mises en garde foucaldienne. On n'y ménage ni la chèvre ni le chou, mais la pensée se met au travail entre Foucault et la psychanalyse. Faute de place nous ne reprendrons pas le détail de chacune des argumentations. Qu'on nous permette toutefois de rappeler, avec Jacques Lagrange, que Foucault a souvent eu tendance à gommer le lien entre sexuel et inconscient pour faire valoir son propre discours : c'est ce qui en fait à la fois la force et la limite. En  dissociant l'axiome de base de la découverte freudienne, le philosophe a détourné la psychanalyse de sa spécificité et est parvenu, c'est ce que confirme également l'article de Patrick Lacoste, à la situer soit dans la continuité de la psychiatrie, soit à la poser, plus largement, comme un aboutissement des techniques normatives qui s’appliquent directement sur le corps des sujets. 
Qu'on nous laisse aussi brièvement faire état de l'éblouissant travail de Pierre-Henri Castel qui, pour renouveler les possibles de la psychiatrie et de la psychanalyse, en vient à démonter l'un des concepts les plus fascinants et les plus suggestifs de l'édifice foucaldien : celui du "Dehors". Dans une démonstration implacable, textes à l'appui, Castel finit par pointer comment Foucault a absolutisé ce concept tout au long de son œuvre au point d'en faire une sorte d'a priori, une abstraction, un hors norme de principe qui empêche de voir le cas  par cas qui intéresse la clinique.  
Si Foucault a réussi à tendre des pièges redoutables à la psychanalyse, le raisonnement de Castel   vient minutieusement dynamiter les rouages complexes de l'édifice foucaldien en partant du réel de l'expérience clinique. Mais, par ailleurs, comme on peut le lire dans la conclusion du bel article de Mauro Basaure, il faut bien reconnaître que ce sont les choix méthodologiques de Foucault qui lui interdisaient "d'être juste avec Freud".   

L’avenir de la psychanalyse sera mineur !
On s'en doutera, la lecture de ce numéro sur Foucault et la psychanalyse s'avère aussi jubilatoire que complexe. On n'y glanera aucune réponse définitive mais des suggestions de travail, des pistes pour continuer à penser avec la philosophie contre la psychanalyse et à exercer la psychanalyse contre la philosophie. Mais peut-être ce "contre" renvoie-t-il plus à la proximité qu’à l’opposition (comme deux corps se blottissent l'un contre l'autre). En ce sens, les deux articles de Butler ainsi que l'admirable relecture qu'en donne Ferhat Taylan laissent entrevoir un champ de recherches à la fois vaste et inédit pour une "psychanalyse mineure" où ne se répéterait pas le sempiternel assujettissement à l'Autre mais où se développeraient plutôt une "puissance d'agir" (agency) éthique et des stratégies de soi en prise sur les mécanismes de conformation du désir qu'induit la globalisation triomphante. Pareille psychanalyse n'est pas une vaine chimère, elle constitue plutôt l'"honneur politique" (pour reprendre l'expression de Gros) de l'inconscient, sa matrice de résistance à l'époque du triomphe des thérapies cognitivistes et de la standardisation des réponses au mal-être humain.
Les lecteur les plus difficiles regretteront peut-être l'absence de textes cliniques témoignant plus directement et plus concrètement des effets de cette analyse en devenir entre Foucault, Freud et Lacan8. Cependant on pourra difficilement contrer l'effet enthousiasmant que provoquent ces textes qui repensent les territoires de la philosophie et de la psychanalyse, inventent une résistance (micro-)politique à partir de la cure et de la prise en charge de l'inconscient et nous invitent, in fine, à augmenter notre puissance d'agir. Bref, alors qu'après lecture, les grandes vagues éditoriales finissent toujours un peu par noyer le poisson, les soi-disant eaux dormantes, elles, abritent des trésors d'autant plus rares qu'ils nous invitent à replonger dans l'océan du Travail de la pensée.

rédacteur : Fabrice BOURLEZ, critique à nonfiction.fr

Notes :1 - cf. La dernière ligne de la très célèbre conclusion de M. Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966
2 - Telle est en effet la critique que Derrida énonce à l'égard de Foucault quand il étudie sont rapport à la psychanalyse cf. J. Derrida "Etre juste avec Foucault", in E. Roudinesco (et al.), Penser la folie. Essai sur Michel Foucault, Paris, Galilée, 1992
3 - au sens du devenir-mineur de Deleuze et Guattari c’est-à-dire en dehors de toute position de domination, s’évertuant à demeurer dans le champ de l’impouvoir, de la limite, de l’écart à la règle c’est-à-dire à refuser d’exercer le pouvoir de la norme majoritaire sur l’autre
4 - dont la plus célèbre représentante, Judith Butler, contribue à l'ouvrage par deux articles qui viennent questionner la portée de la Volonté de savoir de Foucault et son incitation à faire valoir les "corps et les plaisirs", pour une pensée de l'inconscient
5 - c'est encore vers ces années-là que Foucault théorise ce fameux Dehors à partir de l'oeuvre de Sade et de Blanchot dans M. Foucault, La pensée du dehors, Fata Morgana, 1966
6 - sur les rapports de Foucault avec le structuralisme, on lira la démonstration, érudite et bien construite, de Gildas Salmon qui soutient, grâce au concept de "transformation", que les théories de Lévi-Strauss ne sont ni équivalentes ni opposées mais complémentaires à celles de Foucault
7 - cette expression décrit l'émergence de la subjectivité dans son inextricable et infernale triple prise en compte par le savoir, le pouvoir et la sexualité. Pour une description excessivement détaillée de l'évolution historique de ce dispositif et de sa relation à la psychanalyse cf. l'article d'Emmanuel Gripay
8 - A ces lecteurs, on ne saura trop conseiller la lecture des ouvrages de Sabine Prokhoris, grande absente de cet ouvrage. Cf. S. Prokhoris, Le sexe prescrit, Paris, Flammarion, 2000 et S. Prokhoris, La psychanalyse excentrée, Paris, Puf, 2008


Titre du livre : Revue Incidence 4-5 : Foucault et la psychanalyse "Il faut être juste avec Freud"
Auteur : Mauro Basure, Emmanuel Gripay, Ferhat Taylan
Éditeur : Le Félin
Collection : Incidence
Date de publication : 01/03/09

MORLAIX VILLE

Hôpital de Morlaix (29). Le personnel psychiatrique en grève
29 septembre 2010

Hier, plusieurs psychiatres du Centre hospitalier ont participé à la journée d'action nationale. Le personnel entend ainsi dénoncer «la dégradation continue de leur outil de soins et la qualité du service rendu aux usagers».

«La psychiatrie est en danger». C'est le constat alarmant dressé par l'intersyndicale (*) des psychiatres du secteur public (IPP). Hier, l'organisation a mis en place une journée de mobilisation nationale «pour obtenir une loi Psychiatrie et de santé mentale». Cette loi constituerait «unemeilleure garantie de sécurité pour les patients, leurs proches et les citoyens... Tout en affirmant les objectifs humanistes etde progrès de santé pour notre pays».

«Loi HPST délétère»

Au Centre hospitalier des Pays de Morlaix, l'une des particularités tient à l'existence d'un important pôle psychiatrique situé rue de Brest pour la population adulte et rue de Kersaint-Gilly pour les enfants et les adolescents. Le pôle rassemble plus de 560agents et 18 médecins. Selon le Dr Hémery, médecin psychiatre et chef de service au centre hospitalier, l'application de la loi HPST (Hôpital, patients, santé et territoires) est «délétère» car «elle ne garantit pas la continuité des soins au pôle psychiatrie». Le projet de loi présenté par le ministre de la Santé en mai doit être examiné par le Parlement à l'automne. Pour le médecin psychiatre, les différents secteurs sont gérés comme «des entreprises, le principe de rationalisation ayantsupplanté un véritable projet de soins», déplore le chef de service.

«Affirmer notre indépendance»

Parmi les revendications, les grévistes souhaitent notamment «affirmer l'indépendance des psychiatres dans leur mission de juges du besoin de soins ?». «La réforme confond les malades difficiles et les malades dangereuxet encourage ainsi le maintien des personnes dans une structure fermée», explique le Dr Hémery. «Il ne faut pourtant pas se baser sur les potentialités des personnes mais sur les actes qu'elles commettent». Pour les psychiatres mobilisés, «cette orientation sécuritaire est contre-productive car la multiplication des hospitalisations coûte cher». Les grévistes dénoncent également la «mauvaise répartition des moyens». «Depuis de nombreuses années, nous perdons régulièrement des postes», soulève le DrAuerhaan, «les autorités considèrent que le pôle est surdoté mais cela est incompréhensible. Il est regrettable qu'aucune des spécificités locales (tissu économique et social fragile, faible présence de psychiatres libéraux) ne soient prises en compte».

* L'intersyndicale représente 80% des psychiatres hospitaliers.

* Steven Lecornu





Neuroleptiques typiques ou atypiques, quelle différence !
Publié le 10/09/2010    

Ces dernières années, les neuroleptiques dits atypiques (ou de seconde génération) sont venus compléter l’arsenal pharmacologique contre la schizophrénie. The Bitish Journal of Psychiatry rouvre le débat sur l’utilisation de ces neuroleptiques atypiques comme traitement de première intention lors un premier épisode psychotique : sur quel(s) critère(s) s’appuyer pour adopter les nouvelles molécules ou, au contraire, pour rester attaché aux molécules plus classiques ?

Les auteurs commentent une méta-analyse d’essais thérapeutiques contrôlés en phase débutante de psychose, et examinent en particulier l’évolution des symptômes à court terme, et la survenue d’effets latéraux (prise de poids et effets extrapyramidaux). Ces essais ont été identifiés notamment dans les principales bases de données informatiques (Cochrane Central, EMBASE, MEDLINE et PsycINFO).
Quinze essais contrôlés randomisés avec un total de 2 522 participants ont été retenus pour cette recherche. Aucune différence entre les neuroleptiques atypiques et les neuroleptiques typiques n’a été observée, en termes d’efficacité sur la symptomatologie traitée, ni de risque d’interruption du traitement. Quant aux effets indésirables, les patients sous neuroleptiques atypiques ont eu une prise de poids supérieure en moyenne de 2,1 kg (Intervalle de confiance à 95 % : 0,1 à 4,1 ). À l’inverse, les patients sous neuroleptiques typiques ont éprouvé davantage d’effets extrapyramidaux  (Différence moyenne standardisée  = –0,4 ; IC 95 % : 0,5 à –0,2. Les auteurs estiment donc que les neuroleptiques typiques et atypiques présentent globalement une efficacité comparable, mais que leur profil diffère cependant en termes d’effets latéraux.

Dr Alain Cohen

Crossley NA : Efficacy of atypical v. typical antipsychotics in the treatment of early psychosis : meta-analysis. Br J Psychiatry 2010; 196: 434-439.




Le Courrier International rapporte les résultats d'une enquête menée par le Comité Helsinki, une ONG veillant au respect des droits de l'homme, sur les établissements spécialisés pour enfants handicapés mentaux en Bulgarie. Cette étude révèle que ces institutions sont un véritable enfer : 238 enfants sont morts durant les dix dernières années du fait de maltraitances et non à cause de leurs pathologies comme les autorités du pays l'ont longtemps soutenu. De nombreux documents prouvent formellement que ces enfants ont été assassinés : 31 enfants sont morts de faim du fait d'une malnutrition systématique, la nourriture n'étant pas bonne, insuffisante ou proposée de telle sorte que les enfants ne pouvaient l'ingurgiter. Certains enfants étaient aussi incapables de se nourrir parce que trop abrutis par les tranquillisants qu'on leur administrait massivement.

L'enquête montre que la plupart des décès surviennent dans ces établissements pendant l'hiver où il fait le plus froid, et non à l'hôpital : ce qui signifie qu'ils n'ont pas été hospitalisés malgré leur état alarmant. Aucune enquête n'est jamais ouverte sur ces cas et les actes de décès mentionnent des explications absurdes d'un point de vue médical : "paralysie cérébrale", "retard mental"... Aujourd'hui encore, "103 enfants et adolescents souffrent toujours de malnutrition, ils sont épuisés, fragiles et peuvent succomber au moindre virus".

L'hygiène étant très mauvaise dans ces asiles, 622 cas de maladies infectieuses graves ont été recensés, dont plusieurs ont abouti à un décès. Huit de ces établissements pratiquent "l'immobilisation physique : les enfants sont entravés (attachés à leur lit, chaise ou autre), parfois à l'aide d'une camisole. C'est illégal. Parfois, ils restent entravés pendant des mois, voire des années. c'est inhumain et criminel". 90 enfants ont été chimiquement immobilisés par l'administration de puissants neuroleptiques. De façon générale, peu d'attention est prêtée à ces enfants qui sont "juste 'stockés' sans que rien ne soit fait pour améliorer leur état mental ou donner un sens à leur existence". L'étude constate aussi un cruel manque de personnel spécialisé et parfois même de médecins dans ces établissements.

Des experts reconnus ont mené à bien cette enquête du Comité d'Helsinki qui y a associé dès le début le Parquet de Sofia. Les rapports ont été confiés au procureur général.

Le Figaro.fr fait aussi état de la découverte de Jesper Vaczy Kragh, un historien danois de la médecine qui s'apprête à publier un livre au sujet de nombreux Danois handicapés mentaux qui ont été lobotomisés entre 1947 et 1983, date à laquelle la lobotomie a été interdite au Danemark. Les chiffres officiels rapportent que près de 4500 Danois ont subi cette opération durant ces années mais l'on ignorait que les personnes handicapées mentales en faisaient partie. Jesper Vaczy Kragh explique que "ce qui s'est passé dans le milieu des handicapés mentaux était en fait pire que dans la psychiatrie", et il fait référence "aux nombreuses opérations sur les enfants dès l'âge de 6 ans" bien que leur cerveau n'était pas encore complètement développé. "On ne comptait pas pouvoir les guérir complètement, mais les pacifier (...) voire améliorer leur état [...] Les résultats des opérations n'étaient généralement pas bons, et certains - 7,6% - n'ont pas survécu".
« Le psy, l’artiste et le cuisinier »
Installation de Pierre Bismuth

Spectacle

Paris - 03° arrdt
MAHJ - Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme

Samedi 2 octobre 2010 de 19 h à minuit : Nuit Blanche 2010 . « Le psy, l’artiste et le cuisinier »


Samedi 2 octobre 2010 de 19 h à minuit
Nuit Blanche 2010

Le psy, l'artiste et le cuisinier est une performance publique imaginée par Pierre Bismuth, durant laquelle se succèdent, sur une même scène, deux types d'activités, appartenant au départ à la sphère privée.

D'un côté, une véritable séance de psychanalyse entre l'artiste et Jean-Pierre Winter et de l'autre, une séance de cuisine, orchestrée par Andrée Zana-Murat. Le public devient le spectateur d'une séance atypique entre l'artiste - allongé sur le divan - et le psychanalyste, dans la mesure où seules les œuvres seront analysées et non l'artiste lui-même.

À intervalles irréguliers, les projecteurs se déplacent sur la deuxième partie de la scène, où une cuisine est installée. Andrée Zana-Murat prépare des plats séfarades typiques devant le public, tandis que Pierre Bismuth et le psychanalyste commentent et posent des questions au chef.

La distance entre la scène et les spectateurs procure au public la sensation de regarder la télévision le son baissé.

Zappant entre un programme de téléréalité et une émission culinaire, cette performance étonnante fait référence, avec humour, à ce qui reste parfois d'une identité juive. Alors que le cabinet de psychanalyse et la cuisine laissent à penser que nous entrons dans l'intimité de l'artiste, le caractère inaccessible des dialogues, qui reprend la problématique classique " espace public/espace privé ", questionne en réalité la position de l'art dans l'industrie du spectacle et celle de la place du spectateur.

Né en 1963 à Neuilly-sur-Seine, Pierre Bismuth utilise et interroge la pratique artistique et le statut de l'œuvre d'art comme moyen d'examiner notre perception de la réalité, notamment dans notre relation aux productions culturelles. Son travail tente avec humour et un minimum de moyens de déstabiliser les codes de lecture afin de redonner au spectateur une position incrédule même à l'égard des éléments de notre culture les plus acquis. Sa démarche se développe autour de l'idée que c'est en manipulant simplement la définition communément donnée aux choses que l'on en change la perception. Ancien étudiant à l'École des arts décoratifs de Paris, il vit et travaille entre New York, Londres et Bruxelles. Avec Michel Gondry et Charlie Kaufman, il a reçu l'Oscar du meilleur scénario original en 2005 pour le film Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Il exposera prochainement au New Museum de New York et présente actuellement plusieurs pièces dans l'exposition Chefs-d'œuvre au Centre Pompidou Metz.

Jean-Pierre Winter est psychanalyste. Philosophe et juriste de formation, ancien élève de Lacan, il est membre et président du Mouvement Freudien, issu de la dissolution de l'Ecole freudienne de Paris. Il est l'auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels : Les hommes politiques sur le divan (Calmann-Lévy, 1995), Les errants de la chair. Etudes sur l'hystérie masculine (Calmann-Lévy, 1998 et Payot, 2000), Choisir la psychanalyse (Editions de la Martinière, 2001), Les images, les mots, le corps. Entretien avec Françoise Dolto (Gallimard, 2002), Stupeur dans la Civilisation, (Pauvert, 2002) et Homoparenté (Albin Michel, 2010).

Andrée Zana-Murat est l'auteur de nombreux livres de cuisine, dont La cuisine juive tunisienne (Albin Michel, 2000).

Dans la cour d’honneur du musée

Entrée libre sans réservation

Musée d'art et d'histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple
75003 Paris

Téléphone : (33) 1 53 01 86 60
Administration :(33) 1 53 01 86 53
Télécopie : (33) 1 42 72 97 47
Mél :nous écrire

Métro : Rambuteau, Hôtel de Ville
Bus : 29, 38, 47, 75
RER : Châtelet-Les Halles
Parking : Pompidou, Beaubourg, Hôtel de Ville






Dans la peau de Tintin
Jean-Marie Apostolidès

Jean-Marie Apostolidès n’en est pas à son premier livre sur Tintin. Cela fait presque trente ans qu’il psychanalyse le personnage et ses aventures. Une démarche qu’Hergé lui-même aurait sans doute suivi avec intérêt : si le dessinateur ne s’est jamais prononcé sur les interprétations que les savants et les curieux ont donné à son œuvre, il s’est lui-même passionné pour la psychanalyse et l’ésotérisme, autorisant involontairement les manipulations posthumes les plus surprenantes.
Pour son troisième livre sur le sujet, passionnant et passionné, Jean-Marie Apostolidès a concentré son approche sur les rapports entre Tintin et la vie réelle : rapports mouvants et ambigus. Entre le personnage et le créateur d’abord, selon la façon dont Hergé a pu s’investir dans son œuvre tout au long de sa vie ; le tintinophile décrypte les aléas de sa biographie qu’on peut y lire en miroir, depuis la rivalité avec le frère cadet jusqu’à l’installation en joyeux propriétaire. Mais il se penche aussi sur le mythe Tintin, sur la religion totémique qu’il a pu susciter chez ses fans, et sur la gestion affairiste ou cultuelle des ayants droit après la mort d’Hergé.

Le programme est vaste. C’est donc un livre somme, de la part d’un érudit qui a beaucoup écrit, et beaucoup lu, sur le jeune homme à la houppette. Apostolidès fait référence à tous ses confrères, il fait le point sur les théories existantes, et propose finalement un essai qui se rapproche de la synthèse entre biographie, interprétation et journalisme contemporain. Dès lors le lecteur lambda, plus habitué aux hors séries de magazines sur Tintin qu’à la recherche universitaire, sera ravi d’en apprendre autant sur l’icône de la ligne claire. Les moments de crise sont particulièrement mis en valeur : les relations tumultueuses entre l’abbé Wallez, Georges Rémi et celle qui va devenir sa femme, ou les conflits entre Nick Rodwell et les médias.

Mais il n’est pas question ici de faire un simple travail de compilation. L’auteur ose de nombreuses interprétations, nous raconte à sa manière des événements qu’on croyait connaître, éclaire des moments mal interprétés. Bien sûr, on aimerait parfois plus de clarté, ou plus de chronologie dans le cheminement. Axer les rêveries d’Hergé sa vie durant sur un double fantasme, la gémellité et la petite fille, paraît un peu gratuit, même s’il permet quelques idées neuves comme le regard porté sur Les Bijoux de la Castafiore.
Mais le plus souvent, on est vraiment frappé par le brio des analyses de Jean-Marie Apostolidès. Il tente par exemple un éclairage chronologique des aventures de Jo et Zette, passant du petit Jo confronté avec sa jumelle à la violence des hommes au jeune adolescent à même de faire des projets. Il redonne aussi toute sa force au personnage du capitaine Haddok, apparu dans le désir et la cruauté avant de s’assagir. Ou encore il démonte la construction de la légende hergéenne, y compris du vivant du maître, avec le retour de Tchang, et l’élaboration de ce qu’il appelle le Moi médiatique. On pourrait citer de nombreux autres points, ne serait-ce que le retour récurrent des thèmes de la folie et de l’orphelin.
On croyait connaître Tintin. Mais il semble bien qu’il reste bien des choses à dire, et bien des choses à apprendre sur le héros le plus célèbre de la bande dessinée belge.

Clément Lemoine


Cannabis : polémique sur les tests salivaires
 
"Seul le contrôle sanguin permet de confirmer l'usage de stupéfiants", rappelle l'Académie nationale de pharmacie.

Les tests salivaires utilisés par les forces de l'ordre lors de contrôles routiers pour détecter l'usage de drogues, notamment de cannabis, sont-ils fiables ? Non, affirme l'Académie nationale de pharmacie. Oui, répond le ministère de l'intérieur.

Dans un communiqué daté de mercredi et repris par le site d'informations Slate.fr, l'Académie estime que "le seul test salivaire utilisé [depuis août 2008 par la police ou la gendarmerie] pour le dépistage du cannabis ne fournit pas les performances requises".

"Plusieurs études récentes ont montré que sa mise en œuvre est à l'origine d'un grand nombre de résultats faussement positifs ou faussement négatifs", dit encore l'Académie nationale de pharmacie, prévenant que "seul le contrôle sanguin permet de confirmer l'usage de stupéfiants".

PRISE DE SANG

Les recommandations de l'Académie font suite aux travaux d'un toxicologue du CHU de Poitiers, Patrick Mura, concluant que 10 % tests salivaires positifs au cannabis se révèlent en fait négatifs au moment de la prise de sang. Depuis août 2008, le test salivaire Rapidstat remplace ainsi sur les routes de France les tests urinaires utilisés jusqu'alors.

"Nous sommes parfaitement sur la même ligne que l'Académie nationale de pharmacie : chaque test salivaire positif est obligatoirement suivi d'une prise de sang et, sur l'ensemble de ces tests salivaires positifs, les prises de sang sont concluantes dans 90 % des cas", a répondu samedi un porte-parole du ministère de l'intérieur.

Pour les "quatre premiers mois de 2010, sur 11 105 dépistages de drogues, 37 % ont été positifs", avait déclaré début juillet, lors d'une opération de contrôle routier, Etienne Apaire, président de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt).
Héros contemporains et psychanalyse

Watchmen ou le super-héros humain ?
Par Nicolas

Watchmen est un roman graphique scénarisé par Alan Moore et dessiné par Dave Gibbons paru en 1986/1987. Une adaptation cinématographique, réalisée par Zack Snyder, est sortie au cinéma en 2009.

Nous sommes en 1985. Il est minuit moins dix sur l’horloge de la fin du monde. Une troisième guerre mondiale semble être imminente entre le bloc de l’est et le bloc de l’ouest.

En 1959 est apparu un être supérieur: le Dr Manhattan nait d’un accident. Un chercheur en physique nucléaire est désintégré. Il se restructure quelques mois après. Le Dr Manhattan semble être dans l’auto-engendrement, et l’humanité de l’ex-physicien semble disparaitre. Il est l’égal d’un Dieu: omniscient et omnipotent. Ce personnage va changer le cours de l’histoire : les États-Unis parviennent à remporter le conflit vietnamien, et Nixon est réélu sans difficulté jusqu’en 1985. Le Dr Manhattan ne semble plus ressentir les émotions et son implication dans le groupe de justicier “Watchmen” sera brève, tant le sens moral n’existe plus pour lui. Il sera rejeté par la société, l’accusant de tuer ses proches à cause des radiations qu’il dégage. Il est le seul héros à avoir des super-pouvoirs. Il a une relation avec le spectre soyeux, mais elle le quitte, apeuré par son inhumanité.

Les autres super-héros n’ont pas de pouvoirs, vieillissent et sont également rejetés par la société. Watchmen tente de montrer un visage plus humains des super-héros.

Le “comédien” décède dès le début de l’histoire. Il meurt après une altercation avec un inconnu: il est projeté à travers la fenêtre de son appartement, et chute du building. Le comédien est un personnage violent, qui ne semble pas avoir de remords: il tue une vietnamienne qu’il a mise enceinte, tente de violer la mère du spectre soyeux (nous comprendrons ensuite que le comédien est le père de cette dernière).

Le hibou est un passionné d’ornithologie. Son principal atout réside dans l’équipement qu’il a mis en place pour l’équipe des Watchmen. Il arrête ses activités de super-héros en 1977 dès l’instant où les super-héros sont interdits.  Il vit seul chez lui. Il reprend contact avec le spectre soyeux au début du récit. Elle semble redonner un sens à sa vie.

Rorschach est le fils non voulu d’une prostituée, et fut traumatisé par son passé d’enfant maltraité. Rorschach est violent et respecte les règles à la lettre. Il a une façon de parler particulière, et semble littéralement sentir la mort. C’est le seul à être rejeté de manière violente et incarcéré. Il porte en permanence un masque représentant des tâches noires symétriques (en perpétuelle mouvement), d’où son nom. Rorschach semble avoir une certaine problématique au niveau du moi-peau: il a de grande difficulté à se séparer de ses vêtements. Il décide de mener l’enquête sur le meurtre du comédien.

Le spectre soyeux est la fille de la première spectre soyeux, et du comédien. Elle a une aventure avec le Dr Manhattan, qu’elle quittera pour aller avec le Hibou. Elle est la seule femme, et constitue le lien entre tous ces hommes formant l’équipe des Watchmen. Elle a cependant une position assez passive dans l’histoire.

Enfin, Ozymandias est un homme mégalomaniaque (Son nom provient du pharaon Ramsès II). Considéré comme l’homme le plus intelligent du monde, il est le seul à donner sa véritable identité au grand public et produisit des produits dérivés à son effigie. Il a tué le comédien et décide de tuer des millions d’humains, en attribuant cette attaque à une espèce extra-terrestre afin qu’ils se regroupent tous face à un ennemi commun. Le bon groupe se constituant autour  d’un Autre inconnu.

Ce roman graphique s’articule autour du temps: une horloge est dessinée au début de chaque chapitre, s’approchant de minuit, l’heure de la fin du monde. Parmis ce panel de super-héros, des structures psychopathologiques se retrouvent, en passant d’un hibou névrosé réfléchissant au but  que sa vie prend, aux agirs psychopathiques du comédien, à la personnalité narcissique d’Ozymandias, ou encore le Docteur Manhattan et ses tendances psychotiques se détachant d’une réalité humaine.

Toutes ces personnalités relèvent la question des problèmes et des questions que peuvent se poser les supers-héros: que deviennent-ils après leur activité ? quelles limites peuvent se poser les super-héros lorsqu’on se sent tout puissant ? Quelle influence a cette notoriété sur le comportement? Est-on encore en contact avec la réalité ? Rorschach amène également la question qui est peu évoqué dans les comics : être détesté par l’autre.

Enfin, Watchmen se demande : “Who watch the Watchmen?”. La population est active et se manifeste face aux supers-héros, par contre elle semble être impuissante devant la fin du monde imminente. La fin du monde arrivera lorsqu’Ozymandias tuera des millions de personnes. De cette manière, les humains prendront en charge seuls leur destin. Cet événement  symbolise la rupture avec les super-héros.



VICHY
JUSTICE 

SAMEDI 25 SEPTEMBRE 2010

Tribunal : « Tout est dans le dosage ! »

Il s'était jeté sur une passante dans la rue et avait tenté de lui arracher sa culotte. Sans raison. De là à penser qu'il n'avait pas toute sa raison ?

Bruno n'est pas fou. Enfin pas complètement. C'est la médecine qui le dit. En des termes plus soignés. L'expert psychiatre qui l'a examiné l'a qualifié de débile léger et a conclu qu'il était responsable pénalement de ses actes. Tout en précisant que son discernement était « entravé » par ses pulsions.

Conséquence du diagnostic : il peut être jugé par un tribunal. C'est ce qui conduit Bruno à répondre de l'agression d'une passante, le 30 juillet 2009, dans une rue de Saint-Pourçain-sur-Sioule. Sans raison, il s'était approché d'elle, l'avait prise par l'épaule, avait relevé la robe et tenté d'arracher la culotte.

Bruno a répondu à la convocation. Accompagné de son frère qui est aussi son tuteur légal. Et d'un avocat. Il est présent physiquement. Mais semble ailleurs. Les yeux mi-clos, le teint livide, le regard dans le vague, la main gauche tremblante, cet homme de 44 ans en paraît au moins dix de plus.

« Vous vous souvenez ? », tente le substitut. Jusque là mutique, Bruno comprend soudain qu'on s'adresse à lui. Roule des yeux. Se retourne vers son avocat. Qui lui répète la question. « Non », répond-il après un moment d'hésitation. Le substitut n'insiste pas.

Un malaise s'installe. Le tribunal ne cache pas son embarras. Légèrement en retrait du prévenu, la victime a du mal à contenir son émotion. Elle n'a de cesse de triturer ses doigts. Ses yeux laissent deviner des larmes. On lui demande ce qu'elle réclame au titre de la partie civile. « Que cette personne ne ressorte plus de l'hôpital psychiatrique », marmonne-t-elle, timidement.

Plutôt que de se heurter à un prévenu emmuré dans sa pathologie, le président Labonne prend le temps d'expliquer à la victime les limites de la justice. « On ne contrôle pas la psychiatrie. Si le médecin considère qu'il peut vivre en dehors de l'hôpital, on n'y pourra rien. Vous pouvez seulement demander des dommages et intérêts ».

La marge de manœuvre du tribunal apparaît mince. La prison ? « Est-ce bien sa place ? », s'interroge le président. L'obligation de soins ? « Il a déjà fait tout ce qu'il fallait pour se soigner », souligne son frère. « La difficulté, relève également le juge, c'est que, dehors, c'est lui qui gère son traitement, sachant qu'il peut très bien oublier de prendre ses médicaments, sans même s'en rendre compte ».

La castration chimique ? « Ce pourrait être la solution la plus adaptée à son cas », suggère le président. « Encore faut-il que le traitement soit compatible avec son état de santé ». Et le frère d'observer : « Il a fait une occlusion intestinale il y a trois ans. Il ne supporte plus les médicaments ». « Tout le problème est dans le dosage. Quand on le baisse, ses pulsions reprennent le dessus, renchérit Me Laurent Gard. Et quand on l'augmente, on prend le risque de nuire à sa santé ».

« La justice est bien désarmée par rapport à ce genre de comportement », se désole le substitut du procureur. Il suggère une peine d'encadrement, soit un an de prison assorti d'un sursis et mise à l'épreuve et d'une obligation de soins. Le tribunal suivra ses réquisitions en fixant la période d'encadrement à trois ans. La victime a obtenu 800 ? de dommages et intérêts.

Bruno est ressorti du tribunal comme il y était entré. Mutique. Il a réintégré l'établissement psychiatrique où il est actuellement placé.

Jean-Pierre Ducros





La FIV n’altère pas le QI

Que les futurs parents d’enfants conçus par FIV se rassurent, leurs rejetons ont toutes leurs chances dans la vie. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle ces enfants seraient moins performants que les autres, une équipe de l’Université de l’Iowa a même montré qu’ils l’étaient… davantage ! Dans cette étude dirigée par le Dr Bradley Van Voorhis, 423 enfants âgés de 8 à 17 ans et conçus par FIV ont été soumis à des tests scolaires. Leurs résultats ont été ensuite comparés à ceux de leurs camarades d’école, après appariement sur l’âge et le sexe.

Certains facteurs semblent améliorer les scores de performance cognitive, tels qu’un âge maternel élevé, un niveau d’éducation élevé pour les deux parents et un moindre taux de divorce. De plus, la méthode d’assistance médicale à la procréation ne semble pas avoir d’influence, qu’il s’agisse d’embryons congelés ou non, et quelle que soit la technique d’insémination. Pour expliquer leurs meilleurs tests, l’équipe du Dr Van Voorhis suggère que les parents d’enfants nés par FIV seraient plus âgés et auraient ainsi un niveau d’éducation supérieure à la moyenne.

Dr I. D.

« Human Reproduction », volume 25, numéro 10, 2605-2611.
Quotimed.com, le 24/09/2010

dimanche 26 septembre 2010





17 septembre 2010

Voile en tête : escale à Morgat - Crozon

Lundi, la 19ème édition de la régate Voile en tête est partie pour la première fois de Brest. En une semaine, ils vont parcourir plus de 80 milles nautiques. Cette régate est organisée par l'association sport en tête. Elle a été créée en 1964. Elle est composée de médecins, infirmiers en psychiatrie, ou personnels soignants des Esat (exemple : centre d'aide par le travail). Cette association a pour but de soigner et resociabiliser les malades. « On se sert du sport dans un but thérapeutique », nous informe Gérald Herhel. Durant l'année et grâce à cette association, les patients font du football, de la randonnée, mais aussi du ski. C'est pour la voile que cette fois ils sont réunis.
Voile en tête réunis 120 malades psychiques qui sont répartis en 19 équipages d'établissement hospitaliers français et un allemand. Les bateaux font entre 12 et 15 mètres. À bord, se trouvent 5 à 6 patients, 1à 2 infirmiers et 1 skipper. Les malades vivent en ville ou en appartement thérapeutique. Ils sont atteints de maladies mentales.
Avec leur maladie, ces personnes ont tendance à se refermer sur elles-mêmes. L'intérêt de la régate : durant une semaine, elles vivent dans un bateau? À un moment ou un autre, elles sont obligées de participer et de s'exprimer. L'idée de cette rencontre est également de « dédramatiser les idées sur la psychiatrie », nous affirme Herhel Gérald.
Mercredi soir, la régate à fait une escale au port de Morgat, ou ils ont été accueillis par le maire est ses conseillers. « Nous sommes fiers d'accueillir ici ce rassemblent fraternel » nous indiquait Daniel Moysan, le maire de Crozon. Ensuite, la remise des coupes a été effectuée. Le classement de la journée. 1er : Sisteron, 2ème : Rennes et 3ème : Cherbourg.
Ils sont repartis, jeudi matin à 11 h 30 vers Tréboul.






Société 25/09/2010
«Lorsque vous mettez un fou à l'isolement, ce n'est pas pour son bien»

interview (version longue)Roger Ferreri, psychiatre, s'exprime à l'occasion des «états généraux contre la nuit sécuritaire», à Villejuif.
Recueilli par Eric Favereau

[Ceci est la version longue de l'interview parue dans Libération du samedi 25/dimanche 26 septembre 2010.]

Roger Ferreri est une figure du milieu de la psychiatrie publique. Psychiatre, psychanalyste et chef d’un service de psychiatrie infanto-juvénile dans le département de l’Essonne, il est depuis le début un des membres actifs du collectif des 39 contre la nuit sécuritaire. Et de ce fait participe au meeting, ce samedi à Villejuif contre les projets du gouvernment en matière de psychiatrie

Un débat court dans le milieu de la psychiatrie mais aussi chez les associations de malades pour souhaiter la judiciarisation dans les décisions de privation de liberté en psychiatrie, pour en finir avec les décisions actuelles relevant du préfet. Vous dites que c’est une fausse bonne idée.

Oui. Un certain nombre d’entre nous pense qu’il serait judicieux de proposer que la décision d’hospitalisation sous contrainte soit d’ordre juridique. Bien souvent une phrase résume cette position : pas de privation de liberté sans l’intervention d’un juge, car comme on dit, il est le garant à ce jour du contradictoire. D’abord, je constate que la privation de la liberté par la justice est quoi qu’on en dise toujours de l’ordre de la punition. Le malade mérite-t-il d’être inclus dans ce modèle de la punition? Est-ce cela que l’on veut ? Surveiller et punir. De plus, pour moi, la contrainte n’est pas un soin.

Oui, mais c’est toujours mieux que l’arbitraire d’une décision administrative….


C’est ce que j’entends. On pointe qu’à présent, la décision d’hospitalisation sous contrainte est prise par le préfet, que c’est donc l’Etat, et donc au final, politique. Or, quand la décision est ainsi administrative et politique, en tant que psychiatre, je peux, moi, me battre contre ce pouvoir. A l’inverse que faire par rapport une décision de justice. Le juge, comment va-t-il faire ? Il va renvoyer aux experts. Un expert dit toujours plus à partir de toujours moins. La justice passe par l’expertise. Il me semble que lorsque que l’on est psychiatre, on peut se battre contre une décision d’un préfet, en tout cas beaucoup plus que contre la vérité de l’expert ou de la justice. Avec le préfet, la divergence d’intérêts nécessaire entre l’acte de soins et la société peut s’exprimer. Avec un juge, on ne peut pas.

C’est à dire ?


Avec le juge, on va dire que c’est objectivement pour leur bien. On va dire que c’est la vérité de la Raison contrôlée par la vérité judiciaire, une affaire bien bouclée ne laissant pas beaucoup de place à la dispute. Cela m’inquiète, car nous ne sommes pas loin d’un discours de bon colonialisme. Ces gens sons fous, il faut que l’on pense et décide à leur place. Et on se va débrouiller pour les protéger. En fait, on se protège, nous, mais on ne les protège pas. La justice doit protéger des hospitalisations abusives, les textes actuellement en vigueur le permettent, ce n’est pas pour autant que les patients sont informés de leurs droits quand ils sont hospitalisés, comme cela devrait être. Je le redis, la contrainte n’est pas du soin, c’est une décision de la société. Je pense que la société a le droit de se protéger. Cela étant, lorsque vous mettez quelqu’un dans une chambre d’isolement, vous n’avez pas le droit de penser que c’est pour son bien, ou pour endiguer son morcellement psychotique. On le fait, parce que l’on ne sait pas quoi faire d’autre. Hospitaliser quelqu’un sous contrainte parce que c’est cela qu’il fallait faire n’ouvre pas du tout les mêmes possibles que de se résigner à le faire. Un même acte isolé, certes, mais qui ouvre sur deux espaces de soin tout à fait différents tant pour la relation avec le patient que pour la dynamique institutionnelle.

Mais peut-on s’en contenter?


Il faut rester dans l’inquiétude, pas une inquiétude passive, bien au contraire une inquiétude qui engage l’acte du coté de l’implication des soignants et non pas du coté de l’effectivité du droit ou d’un bien-faire préétabli. Tout acte se supporte d’un point d’arbitraire, on ne peut pas dire et agir comme si cela avait été écrit par avance. La folie représente pour nous ce que l’on ne peut pas partager. Michel Foucault disait que c’était le temps du partage «du partage lui-même» que la folie ne cessait de réinterroger et qu’il convenait de ne pas évacuer cette interrogation sous couvert des sciences de l’homme. L’homme dans son humanité ne peut pas être réduit au simple objet de lui-même sauf à promouvoir la figure du savant ivre de pouvoir qui rêve de diriger un monde où l’homme ne serait plus qu’une analogie d’humanoïde. Il est heureux que la folie s’origine dans un savoir populaire, un savoir insu que nous possédons tous et qui fait surgir en nous le terme de folie quand nous rencontrons quelqu’un qui prend en défaut les bases de notre signification. La psychiatrie n’existe qu’après ce savoir. Malheur à nous, si nous en arrivions à demander à la psychiatrie d’effacer les limites qui bornent nos échanges de sens pour construire une folie produite par la connaissance d’un homme normal. Nous quitterions le monde de la raison comme fiction politique pour entrer dans celui de la raison comme norme. Cela s’appelle la normalisation, l’histoire nous a montré que le droit n’y résiste pas, étant lui-même normalisé. Il faut nous rendre à l’évidence, la joie de voir le mur de Berlin tombé ne doit nous empêcher de prendre au sérieux qu’il est plutôt tombé du mauvais coté.

Mais les familles ont plus confiance en la justice que dans les psychiatres…

Elles n’ont pas tout a fait tort quand on voit l’état actuel de la psychiatrie et les difficultés qu’elles rencontrent pour qu’un de leurs proches soit honorablement suivi. La psychiatrie souffre d’un manque sensible de moyens, mais cela ne suffit pas pour explique la situation actuelle, elle souffre globalement aussi et surtout, aux équipes et personnes près qui continuent d’œuvrer coûte que coûte qu’il ne faut surtout pas oublier, d’un manque d’allant, d’une perte de savoir-faire, d’un désespoir reflet des angoisses de notre époque, bon nombre d’équipes se réfugient dans la plainte et le renoncement plutôt que de combattre avec protestation.

Néanmoins, pourquoi des associations de familles, d’anciens psychiatrisés enfourchent-elles la judiciarisation et la proposition de soins sous contrainte en ambulatoire ? La continuité de la contrainte hors le temps hospitalier est présentée par le gouvernement comme la continuité des soins. Régression, Illusion, Imposture avons-nous répondu au groupe des 39 contre la nuit sécuritaire. Régression parce que nous retournons au modèle d’avant la Révolution française qui avec Pinel avait pris pour parti de refuser la contention. Illusion parce que les patients essaieront de se soustraire à cette obligation et risquent fort d’augmenter les SDF. Illusion encore parce que cela ne peut que désimpliquer encore plus bon nombre de psychiatres devant les cas difficiles qui se cantonneront à prescrire et menacer pour s’en débarrasser au plus vite. Imposture qui installe une tromperie où la menace remplacerait à elle seule les moyens et l’élan à redonner aux équipes.

Cela étant dit je peux me risquer à faire une hypothèse qui témoigne de  représentation, c’est-à-dire de parler à la place d’au moins un autre. Pourquoi espérer de la judiciarisation, de la contrainte aux soins quand on représente les familles ou les psychiatrisés ? Ici cet autre ne peut qu’être représenté, au moment de sa folie, celui qui la subit n’a pas voix au chapitre ou s’il a voix au chapitre c’est qu’il est alors entendu hors sa folie. Au moment de sa folie la personne qui en souffre n’est pas usager de la folie. Nous sommes confrontés à une étrange casuistique où celui qui est touché dans sa proximité personnelle ou fraternelle propose une amélioration en vue de l’espoir de «guérison» qui deviedra disparition de la personne au nom de laquelle il s’est mobilisé. Ce que je dis n’est pas une critique
mais un simple avertissement bien moins compliqué que dans la réalité, où il nous faut mettre au travail nos utiles divergences. Eux ils ont le droit de penser comme des défroqués parce qu’ils n’ont pas choisi de quitter un statut. Les psychiatres qui se prononcent pour la contrainte aux soins en ambulatoire n’ont quant eux aucune excuse de cet ordre. Il faut toujours passer par le conflit, la tension. Le pire, c’est quand tout s’éteint. Maintenir les tensions, c’est maintenir quelque chose qui
se prête à discussion. Tenir la place du psychiatre, c’est considérer que l’on intervient dans une tension, dans un conflit où rien ne va.
Cette tension n’est pas faite pour être réglée, mais pour ouvrir des possibles.

Vous dites, aussi, que se focaliser sur ce débat de la loi est un débat écran ?


Le problème, aujourd’hui, avec ce que j’appelle le néolibéralisme, c’est l’isolement des personnes, les unes avec les autres. Le néolibéralisme éclate, isole. Le dernier résistant à l’isolement, ce sont, peut-être, les fous. C’est ce qui résiste à tout modèle. Les faire rentrer dans une norme, c’est cela la politique de Sarkozy. C’est l’effet le plus destructeur de la situation actuelle. L’important, c’est que le fou reste dans la question de la singularité, et non pas enfermé dans une cohorte. Le fou n’est pas un personnage au sens où personnage désignerait ici une offre socialement repérable qu’elle soit d’ailleurs bien ou mal. Le lien social consiste à partager ce que nous ne pouvons pas dire d’absolu et de définitif sur nos vies. Que cela disparaisse et la folie se fait jour. En un sens on peut dire que nous n’avons trouvé mieux que les fous pour incarner la folie. L’important aujourd’hui n’est pas de parfaire le modèle de la contrainte. La question, qui se pose donc n’est donc pas d’améliorer, ni de rendre plus efficace les modalités de placement sous contrainte, mais de mettre en place les conditions politiques et pratiques du dépérissement de leur utilisation en promouvant un accueil de la folie qui soit aussi, dans le rapport à chacun, une disposition pour ne pas dire un fait de civilisation.



24.09.10

L'art brut obtient enfin un espace permanent dans un musée français

La réouverture du musée de Villeneuve-d'Ascq, dénommé désormais LaM, le 26 septembre, est un événement pour la métropole lilloise. Elle est d'autant plus marquante que les travaux d'agrandissement, qui ont duré quatre ans, répondent à une décision que l'on pourrait dire historique sans exagération. Pour la première fois en France, un musée d'ampleur nationale, financé et géré par des institutions publiques, présente une collection de cet art que l'on dit "brut" depuis que Jean Dubuffet a popularisé le terme.

Aux Etats Unis, on dit plutôt "outsider art" pour désigner ces créateurs dont le seul point commun est de n'être passé par aucune école d'art. Certains étaient ou sont enfermés dans des asiles.
D'autres ont vécu dans leur ferme, un pavillon de banlieue ou un coron. Les uns dessinent, les autres sculptent, beaucoup assemblent. Tous sont mus par le besoin de s'exprimer, hors de tout système artistique. Leurs travaux sont parfois admirables et, toujours, d'une singularité inexplicable.

Le monde de l'art a commencé à s'intéresser à certains de ces outsiders - ceux des asiles, les fous selon le vocabulaire du temps - il y a un siècle. Les premières collections, ont alors été réunies par des médecins aliénistes. Des artistes (Klee, Kandinsky) et des poètes (Breton, Eluard) ont été sidérés parce qu'ils y ont découvert. Après la Seconde guerre mondiale, Dubuffet s'est saisi du sujet, a fait de cet art brut une arme contre les artistes professionnels et a constitué une immense collection. Elle est visible à Lausanne, ville à laquelle Dubuffet l'a donnée en 1971. A cette époque, aucun musée français ne la jugeait digne d'être accueillie.

Il a donc fallu attendre trente-neuf ans de plus pour qu'une autre collection, celle de L'Aracine, soit exposée de façon permanente dans un musée et dans des salles conçues pour elle. L'Aracine est une association franco-belge créée en 1982 sans grands moyens par deux amatrices, Marguerite Lommel et Claire Tellier, et un artiste, Michel Nedjar. En 1984, ce qu'ils avaient réuni s'ouvre au public dans 70 m2 à Neuilly-sur-Marne. En 1986, la Direction des musées de France s'y intéresse enfin et suggère à L'Aracine de déposer sa collection au musée de Villeneuve-d'Ascq. En 1999, L'Aracine donne à celui-ci ses 3 500 oeuvres dont environ 400 seront exposées en permanence. C'est donc pour elles que l'architecte Manuelle Gautrand a ajouté 3 200 m2 au bâtiment initial.

Cette reconnaissance muséale, si elle est tardive, est réussie. Étant donné la variété des supports, des matériaux et des dimensions, il fallait des salles assez vastes pour que l'on puisse circuler autour des vitrines qui protègent les pièces sculpturales. Il fallait un accrochage assez au large pour que des manières de peindre ou dessiner extrêmement différentes ne se cognent pas les unes contre les autres. Et, parce que l'ordre chronologique a peu de sens pour des oeuvres qui ne s'inscrivent pas dans la succession habituelle des mouvements et des avant-gardes, il importait que la circulation soit libre : que le visiteur ait le sentiment de roder et la chance de se perdre. Sur ces points, le travail de Manuelle Gaudrand, en liaison avec les conservateurs chargés de cette collection, est exemplaire. Il privilégie la fluidité, ménage des surprises et respecte la singularité de chaque créateur.

Quelques personnalités sont, depuis longtemps, des figures célèbres. C'est particulièrement le cas d'internées et internés, Aloïse Corbaz dont est présenté un rouleau dessiné aux crayons de couleur de 14 mètres de long, ou Adolf Wöffli, interné à 31 ans, mort à 66 après avoir couvert des milliers de pages de schémas et de cartes cosmiques. Pas loin de là, les statues et constructions de bois d'Auguste Forestier, enfermé pour avoir fait dérailler un train en 1914, démontrent une imagination plastique au-delà du surréalisme. On n'est pas moins pris au dépourvu par les dessins de Georgine Hu, qu'elle considérait comme des billets de banque.

La section des œuvres liées au spiritisme s'organise autour d'une suite de toiles d'Augustin Lesage, mineur devenu peintre. Possédé par les démons de la symétrie et de l'ornement, il est le virtuose absolu des diagrammes symboliques. Emile Ratier ou Theo Wiesen, hommes du bois que l'on taille, colle et cloue, ne sont pas moins imprévisibles que Pascal-Désir Maisonneuve, l'homme des coquillages, Jean Lefèvre, récupérateur de machines électriques, et André Robillard, qui fabrique obsessionnellement de faux fusils avec des débris de toutes sortes.

Des questions reviennent : comment cela a-t-il été possible ? Par quels cheminements mentaux et matériels ? En inventant quelles techniques ? La remarquable exposition temporaire, qui accompagne la réouverture, "Habiter poétiquement le monde", associe des artistes "bruts" à des plasticiens actuels. On en reparlera.

Lille métropole Musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut (LaM), 1, allée du Musée, Villeneuve- d'Ascq (Nord). Tél. : 03-20-19-68-68. De 7 € à 10 €. Sur le Web : Musee-lam.fr.

Philippe Dagen






LA PROFESSION DE PSYCHOTHÉRAPEUTE RÉGLEMENTÉE ?
23/09/2010

Voilà un décret du 20 mai 2010 qui veut organiser la profession de psychothérapeute. Cette profession n’était jusqu’à ce jour, ni réglementée, ni reconnue. Aucun diplôme spécifique n’était nécessaire pour poser sa plaque.

LE DÉCRET RELATIF À L'USAGE DU TITRE DE PSYCHOTHÉRAPEUTE


Voilà un décret (nº 2010-534 du 20 mai 2010) qui veut organiser la profession de psychothérapeute. Cette profession n’était jusqu’à ce jour, ni réglementée, ni reconnue. Aucun diplôme spécifique n’était nécessaire pour poser sa plaque.

Il existait cependant une loi adoptée en 2004 (nº 2004-806 du 9 août 2004) qui précisait que la conduite d’une psychothérapie nécessitait soit une formation théorique et pratique en psychopathologie clinique, soit une formation reconnue par les associations de psychanalystes. L’usage du titre était réservé à ceux qui se sont fait inscrire au registre national des psychothérapeutes. Mais les textes d’application ne sont jamais parus. Une nouvelle loi, en 2009, est venue préciser les choses (nº 2009-879 du 21 juillet 2009) et un décret du 20 mai 2010 vient d’être pris en application.

La loi de 2009 a repris les termes de la précédente en rajoutant des conditions de diplôme. Pour pouvoir exercer cette profession il faut avoir suivi une formation qui n’est accessible qu’avec un diplôme de niveau doctorat donnant le droit d'exercer la médecine en France ou d'un diplôme de niveau master dont la spécialité ou la mention est la psychologie ou la psychanalyse. Par ailleurs, des dispenses sont prévues pour les psychiatres et les psychologues. Enfin, la liste professionnelle est devenue départementale. Le décret est venu préciser tout cela. Malheureusement, sans doute mal rédigé, il pose plus de problèmes qu’il n’en résout.

L'inscription sur la liste départementale des psychothérapeutes est subordonnée à la validation d'une formation en psychopathologie clinique de 400 heures minimum et d'un stage pratique d'une durée minimale correspondant à cinq mois. L'accès à cette formation est réservée soit aux titulaires d'un diplôme de niveau doctorat, donnant le droit d'exercer la médecine en France soit un diplôme de niveau master dont la spécialité ou la mention est la psychologie ou la psychanalyse.

La première difficulté concerne le stage.
Celui-ci ne peut être accompli sur le lieu de travail de la personne en formation. Ce qui ne manquera pas de poser des problèmes aux stagiaires ayant déjà une activité professionnelle. Or nous savons tous qu’un bon psychothérapeute ne sort certainement pas de la faculté, mais qu’il a besoin avant tout d’une certaine expérience de vie. En outre, il devra être accompli dans un établissement de santé sans qu’il y ait comme condition qu’il porte sur une activité psychothérapeutique. Voilà un point qui va poser débat.

Autre difficulté, les formations nécessaires pour se prévaloir du titre de psychothérapeutes concernent avant tout la psychopathologie.
Et il y a manifestement une confusion dans l’esprit du rédacteur entre celle-ci et la psychothérapie. Rappelons que la seconde s’intéresse aux traitements et pratiques de soins, ce que ne fait pas la première qui étudie le psychisme humain. Il en résulte que cette formation à vocation pratique ne sera que théorique et n’apportera aucune garantie sur la maîtrise des techniques thérapeutiques dispensées. C’est pour le moins extrêmement regrettable, même si cette confusion est en partie corrigée dans le tableau des formations annexé au décret. Une meilleure rédaction aurait eu le mérite d’éviter aux juristes d’avoir à vérifier que le contenu des formations correspondra bien aux exigences de la loi.

Il faut noter que les psychiatres sont dispensés et de formation finale et de stage, que les psychologues cliniciens auront respectivement 150 heures et deux mois à faire, les médecins non-psychiatres, 200 heures et deux mois, les psychologues non cliniciens, 300 heures et cinq mois de stage, les psychanalystes, 200 heures et deux mois.
Là encore, une rédaction hâtive va poser une difficulté. Le terme de psychologue clinicien est employé sans être défini.
Or si le terme de psychologue est défini par la loi, et qu’il est attribué à tout professionnel détenant un Master 2 professionnel de psychologie, aucun texte n’indique ce qu’il faut entendre par clinicien. Peut-être a-t-on voulu faire référence aux textes réglementant l’accès des psychologues à la fonction publique hospitalière. En effet pour pouvoir être titulaire de cette fonction il faut avoir un DESS (master 2 professionnel aujourd’hui) dit de « psychologie clinique » et défini par différents textes (décret du 31 janvier 1991 et du 22 avril 1994). Malheureusement d’une part ces textes ne font pas référence à la notion de psychologue clinicien, qui n’est qu’une construction d’usage, de seconde part le décret du 20 mai 2010 ne vise pas ces textes. Au surplus cette distinction entre deux catégories de psychologues est contraire à la loi, puisque l’article 52 de la Loi n°2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique fait état seulement des personnes autorisées à faire usage du seul titre de psychologue dans les conditions définies par l'article 44 de la loi n° 85-772 du 25 juillet 1985.

Les établissements dispensant la formation finale seront agréés par l’Etat suivant un cahier des charges national et après avis d’une commission régionale spécialisée, désignée par l’Agence régionale de santé et comprenant au moins deux professeurs d’université en psychiatrie, psychologie, ou psychanalyse, les autres membres devant représenter ces trois activités.

Des dispositions transitoires, sommes toutes assez classiques sont prises pour tenir compte des situations acquises. Les professionnels justifiant d'au moins cinq ans de pratique de la psychothérapie

De même, il est surprenant de voir que les psychanalystes, dont la profession n’est pas réglementée, le titre pas protégé, avoir les mêmes privilèges que les médecins ou psychologues. Il est vrai que le décret prévoit que ne peuvent bénéficier de la dispense partielle prévue pour les psychanalystes que ceux d’entre eux qui sont enregistrés sur les annuaires de psychanalystes. Mais comme rien ne réglemente lesdits annuaires… Alors à quand une réglementation réelle pour la psychanalyse ?

En définitive, voilà une mesure voulant assainir une profession, qui pose plus de problèmes qu’elle ne va en résoudre.

DAURIAC Eric
Avocat - Limoges (87)




120 ans d'histoire de la psychiatrie

L'hôpital est le miroir de l'évolution du traitement de la maladie.








Bernard Antoniol et Marc-Louis Bourgeois,
mémoires de Charles-Perrens
PHOTO CLAUDE PET

On enfermait les fous à Château-Picon. Asile public des aliénés de Bordeaux. En 1890, il n'accueillait que des femmes, les hommes eux, étant internés à Cadillac. « On les gardait, on les nourrissait, on les protégeait du monde extérieur et… on les observait », raconte le professeur Marc-Louis Bourgeois, neuropsychiatre et docteur en psychologie. « C'était les balbutiements de la psychiatrie, une première révolution, grâce à Esquirol, médecin aliéniste qui a pensé le premier traitement moral. L'établissement devait tenir compte des théories psychiatriques. Déjà, les patients étaient protégés depuis 1800 et Philippe Pinel, qui distingua les malades mentaux des malfaiteurs, prostitués et mendiants. »

Balnéothérapie

Les traitements ? Bernard Antoniol, chef du service psychiatrie adulte, médecin à Charles-Perrens depuis 1973, se frotte le menton. « S'occuper d'eux était en soi un traitement. Il n'y avait pas de médicament avant le début des années cinquante. On essayait tout et surtout la balnéothérapie. Eau froide. Dans les années 30, la psychiatrie a connu des expérimentations, l'électrochoc, la lobotomie ou les injections d'insuline afin de provoquer des comas hypoglycémique ont été anecdotiques. Mais font partie du fantasme. La psychiatrie a toujours été une médecine complexe et fascinante. Une médecine de l'âme… »

Les gens vivaient et finissaient leur vie derrière les murs de l'asile. Conçu comme un lieu clos, fermé du monde et presque en autarcie. On cultivait les terres. Les médecins vivaient dans l'enceinte de l'hôpital, leurs enfants étaient gardés par des malades, lesquels faisaient leur cuisine ou le ménage. Les familles riches louaient une maison à l'un des leurs, atteint par une maladie psychiatrique. Ce dernier arrivait avec ses propres domestiques.

Après la guerre
« La rupture, les premiers changements sont intervenus après la dernière guerre, reprend Bernard Antoniol. Des médecins, choqués par les camps de concentration, ont réfléchi à cet enfermement et ont voulu ouvrir les portes. Cela a parfaitement coïncidé avec l'arrivée des psychotropes. Les médicaments ont été une révolution. Et on a pu commencer à envisager la sortie de certains patients. »

Dans les années 1970, l'ouverture de l'hôpital psychiatrique a été accompagnée par la sectorisation. Délocalisation de petites antennes de soins dans des secteurs géographiques. L'hôpital est allé vers le patient avec tout un dispositif.

« Pourtant à Charles-Perrens, les sœurs ont laissé la place à des médecins, mais beaucoup de gens passaient encore leur vie ici, poursuit Bernard Antoniol. J'en ai connu. Paulette, une patiente internée à l'âge de 8 ans, est sortie la première fois de l'enceinte à 38 ans. Elle ne connaissait rien du monde extérieur, il a fallu lui apprendre tout. Et Marie-Louise, internée à l'âge de 20 ans, alcoolique, elle a fait la soupe aux internes jusqu'à la fin de sa vie. Elle est morte âgée, ici. »

Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les murs, s'ils sont toujours debout - les Bâtiments de France ont interdit qu'on y touche - laissent filtrer le monde extérieur. L'air circule, les malades étaient 1 500 jusque dans les années 70, ils sont 500 aujourd'hui, et les séjours sont beaucoup moins longs.

Pour autant, Charles-Perrens fiche encore la trouille. La folie et ses représentations. « Tout le monde a peur peut-être, mais c'est très ambivalent, note Bernard Antoniol. 25 000 patients sont vus ici dans l'année. Au moins une fois. On traite en urgences les chagrins d'amour, les ruptures, les disputes, le blues. Et la cellule d'urgence médico psychologique est alertée au moindre événement un poil médiatique… »

Le Professeur Bourgeois, signale que la médecine du cerveau sera présente dans l'enceinte de l'hôpital sous peu. « Il y a du chemin à parcourir… »