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samedi 13 avril 2019

DANS L’OREILLE DES SOURDS

Par Lucas Minisini Photo Mathieu Génon— 

On commence à les croiser sur les scènes, traduisant les paroles en langue des signes. Mais les «chansigneurs» font bien plus que ça : par les mouvements de leur corps, ils permettent aux personnes sourdes de réellement appréhender la musique. Reste à convaincre l’industrie de rendre les concerts accessibles à tous.

Les chansigneurs Perrine Diot et Florian Gautrin avec les Wriggles à Paris en  février.
Les chansigneurs Perrine Diot et Florian Gautrin avec les Wriggles à Paris en février. Photo Mathieu Génon pour Libération

Les lumières ne fonctionnent pas. Pourtant, le concert a déjà commencé. Amber Galloway-Gallego tente d’attirer l’attention du staff, mais rien n’y fait. Personne ne bouge. Elle reste dans le noir. Nous sommes le 8 octobre 2016 et Kendrick Lamar vient d’entamer le show devant les dizaines de milliers de spectateurs du Austin City Limits Festival, l’événement phare de l’automne dans la capitale texane du cool. Amber Galloway-Gallego connaît les titres de l’album To Pimp a Butterfly sur le bout des doigts. Les paroles, les punchlines désormais mythiques, et même les moindres inflexions de voix de cet artiste avec qui elle a déjà «collaboré» à plusieurs reprises depuis 2013. Kendrick Lamar s’approche alors de la zone dédiée à Amber Galloway-Gallego, et lève la main. «Hey ! Mettez-moi de la lumière sur cette personne, tout de suite. Je veux de la lumière sur elle parce que la communauté qu’elle représente doit participer au concert elle aussi.» Cette «communauté» dont parle Kendrick Lamar, c’est celle des personnes sourdes. Et Amber Galloway-Gallego, elle, est interprète de musique en langue des signes. Ou «chansigneuse» comme le veut le terme officieux que s’est inventé cette poignée d’interprètes.

«La tendinite n’est jamais très loin»
Dans les concerts et autres festivals, ils sont quelques dizaines à avoir imposé cette pratique artistique ces cinq dernières années. A force de performances hyperactives ils rendent la musique accessible à tous, même à ceux qui ne sont même pas censés l’entendre. Pour ces performers, ce n’est plus une barrière : grâce à la langue des signes, le «chansigne» transmet paroles et musique quel que soit le style de musique, du jazz au rock en passant par les classiques de la variété française, même si le hip-hop reste le genre musical le plus ouvert à ce type d’interprétation. «Ce qui se passe dans le chant, par le son, est visible sur le corps grâce au chansigne»,résume Laëty Tual. Les paroles sont simplifiées, condensées et traduites en langue des signes, puis soutenues par les mouvements du corps tout entier, qui transmettent le rythme de la musique. L’interprète, basée près de Fougères, en Bretagne, compare le fonctionnement de la discipline à «un film», avec des images et des «vibrations», le défi consistant à «bien retomber». Pour ne rien laisser au hasard, la jeune interprète apprend les mélodies par cœur, se renseigne sur l’artiste et répète encore et encore. Chaque titre nécessite environ trois jours d’entraînement, explique Perrinne Diot, une autre chansigneuse, parfois une semaine ou même un mois quand il faut peaufiner certains détails.
«C’est vraiment sportif, souligne Perrine Diot, la tendinite n’est jamais très loin donc il faut suivre un programme d’échauffement précis.» C’est le prix à payer pour traduire des couplets souvent complexes en langue des signes, sans rien perdre de leur force. Souvent, Perrine Diot a besoin «d’adapter des passages» qui ne fonctionnent pas avec une simple traduction. D’autres n’hésitent pas à combiner plusieurs signes à la fois pour être sûrs de suivre le rythme et de transmettre toutes les métaphores imaginées par les musiciens. Perrine Diot : «J’ai besoin de connaître l’histoire de la chanson pour ne pas me tromper.» Pour ça, il vaut mieux discuter avec l’artiste Mais les professionnels du chansigne pestent : «Malheureusement, beaucoup découvrent qu’on est présent sur la scène du festival le jour J, personne ne les avait prévenus.»
Le défi de l’accessibilité
Le vrai défi pour ces interprètes d’un genre un peu particulier est peut-être là : faire accepter le chansigne comme une véritable performance auprès de l’industrie de la musique et du public. En France, la langue des signes était interdite jusque dans les années 70 - parce que les personnes sourdes «devaient faire des efforts» selon les pouvoirs publics de l’époque - et elle n’est considérée comme langue vivante que depuis 2004 seulement. Pendant longtemps, quand Laëty Tual présentait son activité de chansigneuse, la réponse était toujours la même : «Hein ? Quoi ? De la musique pour les sourds ?!» D’autres préféraient résumer le travail de l’artiste à un «boulot avec les handicapés». Heureusement, les mentalités ont évolué et le chansigne serait mieux considéré à en croire Laëty Tual : «Les gens viennent souvent me voir pour me dire qu’ils trouvent ça cool.» Quand l’Américaine Amber Galloway-Gallego voyage à Paris, elle est désormais reconnue et abordée en pleine rue. En quelques années et grâce aux réseaux sociaux, elle est devenue une star du genre, présente sur la scène des plus grands festivals mondiaux comme le Lollapalooza version américaine ou Coachella. «Une fois je suis venue à Paris en pleine fête de la musique, raconte-t-elle. Je suis tombée sur un petit groupe d’une quarantaine de personnes sourdes. Ils me connaissaient tous et m’ont remerciée parce que je leur avais fait découvrir tout un tas de chansons.»
Côté artistes, de plus en plus de têtes d’affiche accueillent le chansigne avec enthousiasme, comme au festival Hip-hop symphonique, à la Maison de la radio, fin 2018. «Le rappeur S.Pri Noir a aimé le projet, se rappelle Laëty Tual, j’ai pu échanger avec lui avant le concert.» Egalement présent, le rappeur orléanais Dosseh, connu pour son tube Habitué, a trouvé ça «super bien pour la musique». Aux Etats-Unis, la star Chance the Rapper exige qu’un interprète soit présent pendant ses gigantesques concerts, et ce pendant toute la durée des tournées.
Dorénavant la communauté sourde a décidé de prendre les devants. Douglas Ridloff est sourd de naissance. Ce New-Yorkais a grandi en se laissant bercer par les vidéos d’Elvis Presley et les performances grandiloquentes de Michael Jackson, dont les mouvements l’ont «toujours fasciné»,raconte-t-il à l’aide d’un interprète. Fondateur du groupe ASL Slam, collectif qui réunit des sourds et sensibilise à différentes activités artistiques, il voit les choses évoluer de jour en jour. «Les personnes sourdes sont maintenant au courant de leurs droits, et quand elles vont en festival, la majorité d’entre elles exige que des interprètes soient présents», souligne-t-il. Ces cinq dernières années, des artistes malentendants ont plus facilement collaboré avec le reste de la scène new-yorkaise, et les promoteurs d’événements culturels ont cessé d’ignorer cette communauté souvent coupée des grands rendez-vous musicaux. Même si les festivals accueillant des chansigneurs restent encore très peu nombreux.
«On ne sait plus qui est sourd et qui ne l’est pas»
En France, le festival Hip Opsession, à Nantes, a décidé d’être précurseur. Dès 2014, les organisateurs ont voulu mettre le paquet sur l’accessibilité, inspirés par les chansigneuses stars comme Laëty Tual. En plus des interprètes prévus pour la grande majorité des événements, le festival a fourni des gilets vibrants reliés à la console des ingénieurs du son pour transmettre le rythme, et notamment les basses, directement près du corps. «Pour les ateliers de beatbox, on a aussi installé des caissons vibrants sur lesquels les personnes sourdes pouvaient s’asseoir», précise Jérémy Tourneur. Ils sont chaque année entre 50 et 100 sourds à faire le déplacement, et les innovations pour malentendants s’amplifient d’année en année : «On leur demande leur avis, et ils font des suggestions.» Visites guidées de l’exposition graffiti en langue des signes, ateliers danse… tout est prévu pour que l’ensemble du public puisse profiter de l’intégralité de l’événement. Jérémy Tourneur : «Maintenant, même les geeks mettent les gilets vibrants parce que ça les fait marrer ! On ne sait même plus qui est sourd et qui ne l’est pas. J’aimerais bien que ça soit partout comme ça.»
Ce n’est malheureusement pas le cas. Certaines têtes d’affiche de festival refusent l’interprétation en chansigne, prétextant à demi-mots que l’artiste en langue des signes pourrait «faire de l’ombre» au chanteur en étant sur scène avec lui. Quand la traduction artistique est prévue, les fonds nécessaires ne sont pas toujours débloqués. «Dans une performance normale, l’artiste joue douze chansons à peu près, et nous, on ne nous appelle le plus souvent que pour trois ou quatre titres.» Et à la dernière minute : il n’est pas rare que Laëty Tual ou Perrine Diot soient prévenues du jour pour le lendemain, ce qui les empêche de préparer une interprétation de qualité. Douglas Ridloff ne désespère pas pour autant. A New York, le slameur et poète a déjà de nouveaux projets pour la communauté de sourds qu’il anime. En langue des signes, il explique : «Ce que je veux voir maintenant, ce n’est plus l’interprétation de musique en langue des signes, mais l’inverse. Des artistes sourds qui organisent des performances en chansigne, qui sont ensuite interprétées en musique pour le public entendant. On commence à mettre ça en place.» 

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