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dimanche 24 avril 2016

Une femme qui compte

16/04/2016


Cela peut rapidement devenir crispant : quand un enfant maîtrise ce que les instituteurs appellent aujourd’hui la « comptine numérique», il ne perd jamais une occasion de la dérouler à l’infini (et de préférence à haute voix). Les adultes prennent rarement part à ce jeu, de peur notamment d’encourager les petits compteurs. Le père de la jeune Véronique pourtant a patiemment répondu à sa demande quand elle lui a demandé un jour d’égrener la suite des chiffres jusqu’à 1000. Il n’a pas eu besoin d’aller aussi loin. « J’attendais ce qui se passerait après 199. Quand il a dit 200, puis 201, j’ai compris comment ça marchait, je lui ai dit d’arrêter », se souvient Véronique Izard, dans les colonnes du Monde.

Pensée mathématique

Véronique Izard ne se contentait pas des petites aditions d’enfants ou de réciter la liste des chiffres. Les mathématiques ont toujours été une passion. Depuis toujours, vraiment ? La question est au cœur de ses recherches. A partir de quand, l’être humain commence-t-il à compter, à comprendre les chiffres ? « Je m’intéresse à la pensée mathématique, en particulier les nombres et la géométrie. De quelles intuitions l’enfant dispose-t-il pour l’aider dans son apprentissage des mathématiques ? Ces intuitions sont-elles présentes spontanément chez tous les êtres humains » s’interroge-t-elle sur la page qui présente ses travaux sur le site du laboratoire de psychologie et de la perception du CNRS au sein duquel elle travaille.

La Bosse des maths

Si elle continue sans cesse ses expériences auprès des plus petits (ce qui n’est pas toujours aisé, remarque-t-elle avec douceur) ou auprès des Indiens Munduruku d’Amazonie (qui ne savent pas compter), élargissant ses premières recherches à la géométrie, Véronique Izard compte déjà plusieurs publications d’importance. Avant même de soutenir sa thèse, à l’école Polytechnique, elle avait ainsi déjà publié trois articles dans la prestigieuse revue Science, se souvient son directeur de thèse, Stanislas Dehaene, professeur au Collège de France. « Je n’ai jamais vu ça » admire-t-il dans le Monde. D’abord mathématicien, Stanislas Dehaene s’est très tôt intéressé aux mécanismes cérébraux impliqués dans l’apprentissage des chiffres (ce qu’il évoque dans son célèbre essai La Bosse des maths) puis dans celui de la lecture. Il est aujourd’hui un spécialiste mondialement reconnu de neurosciences. Il apparaît pour Véronique Izard comme un mentor : « Il m’a dit les sciences cognitives, c’est une façon de poser des questions philosophiques de manière expérimentale » se souvient-elle. C’est notamment sous son égide qu’elle va conduire des expériences jugées aujourd’hui fondamentales par les spécialistes, et qui ont notamment permis d’observer que les nouveau-nés sont capables de distinguer certaines quantités. « A trois jours, ils sont sensibles à un ratio de trois pour un. Ils différencient trois et neuf, quatre et douze. A six mois, c’est deux pour un. A neuf mois, trois pour deux ». Pour aboutir à de telles conclusions, Véronique Izard a passé des heures à observer les réactions de nouveau-nés et nourrissons en présence de différentes images et exposés à des syllabes répétés. Des expériences qui lui ont permis de revoir certaines de ses intuitions. « Au départ, je pensais que les nouveau-nés s’accrochaient à des détails pour développer leurs connaissances. Mais c’est l’inverse : ils disposent d’un sens très général de la quantité qui va leur servir d’appui pour tous les apprentissages », explique-t-elle au Monde.

Faire rimer mathématiques et musique

Inlassablement, la chercheuse de 38 ans, qui vient de recevoir la médaille de bronze du CNRS qui « récompense le premier travail d’un chercheur, qui fait de lui un spécialiste de talent dans son domaine » indique l’institution, poursuit ses recherches. Une passion qu’elle partage avec celle de la musique : elle se consacre une heure par jour au violon.
L’avenir dira si elle mêlera un jour ses deux archets.
Aurélie Haroche

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