Elle-même a été battue et violée. Son mari et ses deux fils ont été fusillés, sa fille a péri dans l’incendie de la maison déclenché par les soldats allemands. Décidée à se venger, elle parvient à se faire engager comme infirmière et cuisinière auprès d’un général prussien, et «se trouve alors devoir soigner le fils de l’officier». Elle l’étrangle de ses mains, découpe son corps et en cuisine les morceaux. Après lui avoir fait «innocemment déguster cervelle, côtelettes, escalopes, rognons et fricandeaux», elle sert au général le cœur de son fils, et, en lui révélant la vérité, le fait trépasser. Se confessant plus tard, elle dira : «Vous aurez beau me parler du Dieu tout-puissant, je le défierais bien de me donner dans son paradis une joie plus grande. Je crus que j’allais mourir de bonheur.»


EgoC’est une fiction : Sueur de sang (1893), de Léon Bloy. Mais la réalité offre des exemples encore plus terribles de l’incommensurable puissance de la haine, qui certes dans la vengeance décuple sa férocité par le souvenir ineffaçable du mal subi, ou, en temps de guerre (ici le conflit franco-prussien de 1870), se justifie elle-même en accentuant l’inhumanité de l’ennemi, mais qui toujours, dans ses formes quotidiennes, banales, tire jouissance de sa propre insatiabilité, survit à la destruction de l’objet haï, voudrait en piétiner les restes, et, à jamais «attachée» à lui, le ressusciter pour le massacrer encore et encore.