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dimanche 14 avril 2024

Le Libé des écrivains «On les appelle clochards ou SDF, on les contourne hypocritement» : la misère dans l’ordre des choses, par Andrée A. Michaud

par Andrée A. Michaud   publié le 11 avril 2024

De part et d’autre de l’Atlantique, des milliers d’hommes et de femmes meurent sur les trottoirs de nos villes. On détourne le regard et les autorités ferment les yeux. La pauvreté n’a aucun poids politique.

A l’occasion du Festival du livre de Paris les 12, 13 et 14 avril, nos journalistes cèdent la place à des autrices et auteurs pour un numéro exceptionnel et un supplément de 8 pages spécial Québec. Hervé Le Tellier et Dany Laferrière sont les rédacteurs en chef de cette 17e édition du Libé des écrivains. Retrouvez tous les articles ici.

Je me promène dans les rues printanières de Montréal et j’aperçois, où que mon regard se porte, des êtres effondrés sur des bouts de carton crasseux.

Je marche dans les rues de Paris et j’aperçois, errant sans autre but que d’oublier le temps qui stagne, des êtres diminués qui me tendent une main affamée.

Je me promène dans les rues de New York et c’est pareil, je ne vois que misère et douleur, chats pelés et saleté, crasse et êtres enguenillés s’usant les fesses sur les trottoirs gelés en attendant que des pas bruyants ou pressés ralentissent un instant pour jeter à leurs pieds quelques pièces honteuses.

Ils sont des mille et des milliers, hommes et femmes, jeunes et vieux, disséminés et faisant tache dans le paysage bétonné des villes. On les appelle itinérants, clochards, quêteux, SDF ou mendiants. On les contourne hypocritement, on les ignore en réglant sa conscience à off. A quoi bon alléger cette conscience de deux dollars ou d’un euro qui ne serviront qu’à payer le prochain café filtre, le prochain verre, la prochaine dose, car ces êtres esquintés, les bien-pensants le savent, sont bien entendu des ivrognes, des accros à la dope, des toxicos finis qui aboutiront bientôt à la morgue.

Compassion pour le lointain

On croise sous un porche cette jeune fille au sourire édenté, dont le regard s’enfonce dans des orbites noires, on jure intérieurement et on se dit non mais pourquoi, pourquoi elle ne retourne pas chez ses parents. On voit cet homme entre deux âges dont le corps famélique est tatoué d’une histoire parlant de mort et de violence, et on se dit il est perdu, passé du côté de l’irréparable.

On ne se demande pas si le père battait la fille ou s’il abusait d’elle, on ignore que l’homme était un champion d’échecs, un virtuose du violon. On ne sait rien de ces gens qui, faute de mieux, se résignent à la rue, la boue, oblitérés par une société qui n’a souvent de compassion que pour le lointain, un monde où tournent en rond des pas pressés, bruyants, n’ayant d’autre destination que le centre du cercle qu’ils creusent et creusent inconsciemment, créant ainsi un entonnoir duquel ils n’arriveront à s’extirper qu’en abdiquant leur foi en des valeurs absurdes. On ne sait rien de la souffrance que seule peut soulager une aiguille souillée fichée dans la saignée du coude. On ne sait faire la différence entre le choix et son absence, entre le vertige invitant de la chute libre et la main qui s’agrippe au garde-fou.

On côtoie ces êtres brisés en se disant ça ne se répare pas, et puis on poursuit son chemin. Cette pauvreté ne nous concerne pas, cette indicible déchéance. La tâche est trop énorme pour de simples passants. Alors on fuit à la campagne, on va se réfugier au pays des cigognes, la tête enfoncée dans le trou de l’entonnoir, mais la misère nous suit, son idée, sa coupable existence. C’est comme la guerre. On ne l’entend pas mais elle est là. C’est comme les cris du désespoir.

Rien ne changera

On essaie de ne pas y penser, de se cacher derrière les arbres. On se dit mais pourquoi, pourquoi les autorités ferment-elles les yeux sur ce cancer n’atteignant que les miséreux. Mais les autorités sont occupées ailleurs, à compter les milliards qu’elles distribueront aux riches à craquer, préférant engraisser les obèses que de nourrir ceux qui n’ont rien. C’est dans l’ordre des choses, la pauvreté n’a aucun poids sur le plan politique, sa maigreur n’effraie pas. On la laisse croupir pendant qu’on organise des banquets au profit de pansus morts de rire qui détruiront impunément l’environnement.

C’est dans l’ordre des choses, rien ne change et ne changera. Ce serait trop facile. La pauvreté s’appauvrira, la misère s’encrassera, la noirceur s’enténébrera, et la Terre tournera pendant que nos gouvernements ajusteront leurs œillères pour parler de prospérité.


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