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Articles, témoignages, infos sur la psychiatrie, la psychanalyse, la clinique, etc.

mercredi 3 mars 2010

Le JDD
http://www.lejdd.fr/Societe/Sante/Actualite/La-grande-deprime-des-pedopsychiatres-175509/

La grande déprime des pédopsychiatres

En neuf ans les consultations de psy pour les jeunes ont augmenté de 7%. Troubles mentaux en hausse, parents plus inquiets... Dans le JDD, des psychiatres pour enfants tirent la signal d'alarme.

C’est un bon élève qui, soudain, campe la nuit devant la télé, "branché sur un autre fuseau horaire", et traîne les pieds pour aller au lycée. Un garçon d’ordinaire affectueux qui insulte ses parents et "fait régner la terreur" à la maison. "On ne reconnaissait pas notre bébé devenu un grand gars d’un mètre quatre-vingt. On a essayé de lui parler, de poser des limites mais rien ne marchait. Un jour, j’ai carrément eu envie de lui casser la gueule", se désole le père. Ce dernier a fini par comprendre que les bouffées de colère quotidiennes étaient le symptôme d’une véritable dépression, en partie causée par des angoisses scolaires. Les médecins ont conseillé une petite coupure avec le milieu familial et le couple a opté pour une hospitalisation dans un service spécialisé pour adolescents. "Le séjour, assez court, a fait du bien à mon fils. Heureusement, on a pu avoir une place mais ça n’a pas été facile. Un jour, on nous a laissé un message pour nous dire qu’un lit se libérait. Quand on a rappelé, il était déjà pris. Pourtant le cas de notre fils était urgent lui aussi ! On a dû patienter une semaine pendant laquelle on s’est inquiété. Après tout, il avait déjà fait une tentative de suicide."

Délais de prise en charge trop longs, centres d’accueil engorgés, dépistage tardif, le Conseil économique et social (CES) a pointé cette semaine dans un rapport les lacunes de la prise en charge des troubles psychiatriques chez l’enfant et l’adolescent. Selon le ministère de la Santé, le nombre de patients pris en charge par la pédopsychiatrie a augmenté de 7% depuis 2000. Rapporteur du texte et membre du CES, Jean-René Buisson a rencontré plusieurs pédopsychiatres qui tirent la sonnette d’alarme: leurs services sont saturés et les listes d’attente s’allongent. "Il y a un vrai problème: le délai moyen pour un premier rendez est de six mois à un an", dénonce Jean-René Buisson. Interrogés par le JDD, plusieurs chefs de service exerçant dans les hôpitaux publics confirment manquer de moyens humains pour accueillir correctement les familles.

"Le constat dressé par le rapport Buisson est un peu sévère parce que la pédopsychiatrie française est dans un bien meilleur état que dans d’autres pays mais il est vrai que nos équipes travaillent beaucoup, de façon intense, avec souvent l’impression de ne pas pouvoir faire de la qualité", observe la psychiatre nantaise Nicole Garret. "La pédopsychiatrie, c’est avant tout des moyens humains. Or on peine à obtenir des postes de psychologue, d’orthophoniste, de psychomotricien, alors que dans d’autres services hospitaliers, on investit dans des appareils très coûteux comme les scanners", renchérit Daniel Marcelli, chef du service de psychiatrie infanto-juvénile du CHU de Poitiers (1).

"On court le risque de voir les choses s’aggraver"

Ces délais ne sont pas sans danger pour la santé des jeunes. "Un ado qui sèche l’école, passe des heures devant son ordinateur en refusant de sortir doit pouvoir exprimer son mal-être. Si on attend six mois pour obtenir un rendez-vous, on court le risque de voir les choses s’aggraver et même d’en arriver à des tentatives de suicide. La dépression d’un ado, ça se soigne assez facilement, à condition d’être prise en charge de façon précoce", prévient Marie-Rose Moro (2). La chef de service de la Maison des adolescents de Cochin, Maison de Solenn, le constate tristement: "Les pouvoirs publics sont conscients que nous manquons de moyens mais au moment de faire les arbitrages budgétaires, notre discipline est toujours la grande perdante."

Dans les cabinets privés, les parents se heurtent aux mêmes goulets d’étranglement. Marie-Noël Tardy, pédopsychiatre à Paris, est, elle aussi, débordée: "Dans mon cabinet, nous sommes six médecins, notre agenda est complet pour plusieurs mois. Nous gardons des créneaux pour les grandes urgences."

Dans son rapport, Jean-René Buisson fait part d’un certain nombre de préconisations pour améliorer la prévention et la prise en charge. Il insiste notamment sur l’urgence d’associer l’école au repérage précoce des troubles des élèves et réclame une revalorisation du rôle du médecin scolaire (augmentation du nombre de postes, révisions des grilles salariales). Le rapporteur suggère aussi de mieux former les enseignants au dépistage, de mettre en place des "psychologues référents" au niveau des académies et de mieux impliquer le médecin et les infirmiers scolaires. "Nous sommes un rouage indispensable, un premier filtre, souligne Corinne Vaillant, médecin de l’Education nationale. C’est à l’école que nous pouvons établir un prédiagnostic. Nous sommes de plus en plus sollicités, les problèmes en milieu scolaire émergent de façon explosive, d’où l’urgence d’agir le plus précocement possible."

(1) Il est permis d’obéir: l’obéissance n’est pas la soumission, Albin Michel.

(2) Nos enfants demain, pour une société multiculturelle, Odile Jacob.




Le Dauphiné Libéré

CENTRE HOSPITALIER DE ST EGREVE

Il manque 10 médecins et 25 infirmières


par La Rédaction du DL
le 28/02/10


Il manque 10 médecins et 25 infirmières

Aujourd'hui, sur les 110 postes de médecin au centre hospitalier, 10 sont vacants bien que financés. Et sur les quelque 450 postes d'infirmier (surtout des infirmières, d'ailleurs), 25 sont vacants mais occupés par des aides-soignants.

Pourquoi une telle désaffection ? « Il y a le problème de la démographie médicale, accentué ici par le fait que la psychiatrie publique est très lourde et contraignante. Malheureusement, la psychiatrie générale n'attire pas. Et un psychiatre qui quitte la médecine publique pour s'installer en libéral va doubler son revenu, résume Pascal Mariotti. Par ailleurs, notre établissement subit une "désattractivité" supplémentaire du fait des conflits qu'il a connus au sein du corps médical dans les 10 dernières années et qui ne sont pas complètement éteints. Nous devons donc trouver les moyens de rendre notre établissement attractif, sachant qu'il est bien placé géographiquement et situé dans une grande ville. »

Pour les infirmières, on sait qu'il y a une pénurie générale, « mais s'ajoute ici le problème de la cherté des loyers sur l'agglomération grenobloise. Une des solutions serait d'avoir des conventions avec les bailleurs sociaux pour faciliter le logement des postulant(e) s ».

Paru dans l'édition 38H du 28/02/2010 (fe61bdda-1d9f-11df-8ebb-e3d913c3caa9)






Elisabeth Roudinesco: «Jouir de la vie n’est pas une pathologie»

DSM5

La cinquième version du DSM, la bible américaine des troubles psychiatriques, est en cours d'élaboration mais génère déjà de virulentes critiques, notamment des psychanalystes. Normal, ce manuel nie simplement l'inconscient.

MARIE-CLAUDE MARTIN | 28-02-2010 |

Historienne et psychanalyste*, Elisabeth Roudinesco combat depuis longtemps l’idéologie du DSM, cette «bible» qui aspire à faire de la psychiatrie une branche de l’hygiène publique.

Elle ne mâche pas ses mots à l’égard de ce modèle cognitivo-comportemental qui nie l’inconscient: «Instrument de la norme sociale, le DSM tend non seulement à remplacer la religion mais aussi, par une sorte de novlangue sensée résoudre les problèmes sans discussion, à se substituer à l’exercice de la politique fondée sur le conflit, la contradiction et la dialectique.

D’ailleurs, il n’y a même plus de langage dans ce manuel du docteur Diafoirus où l’homme est réduit réduit à des initiales et à un chiffre. C’est une sorte de dictature molle, mondialisée et horizontale, un petit fascisme qui prétend gouverner la vie quotidienne au nom de la lutte contre de vrais fléaux: un verre de vin est associé à l’alcoolisme, la gastronomie à une dépendance alimentaire. Mais jouir de la vie n’est pas une pathologie.

L’humain est fait de passions, d’excès et de raison mêlés. Les supprimer, c’est supprimer la vie.»

Pays de paradoxes

Elisabeth Roudisnesco va plus loin: «La psychiatrie telle que la reformule le DSM considère l’humain comme une somme de particularismes. C’est la dislocation de l’universel dans le particulier, la porte ouverte à tous les communautarismes.» Et le plus insensé, relève l’historienne, c’est que «tout ce projet s’élabore dans un pays, les Etats-Unis, où Obama se fait traiter de nazi quand il souhaite une sécurité sociale pour tout le monde.»

La psychanalyste met aussi en avant l’absence de sérieux de cette entreprise qui «fait entrer et sortir des pathologies au gré des groupes de pression.»

Guérir le cancer avec des fraises

Elle craint une crise de confiance massive, un peu comme celle que la France vient de connaître avec la mauvaise gestion de sa campagne de vaccination contre la grippe A où certains ont pensé qu’on inventait une maladie pour écouler les vaccins.

Les conséquences de cette médicalisation à outrance, c’est le retour de l’obscurantisme. «A force de faire passer pour scientifique ce qui ne l’est pas, les gens risquent de se détourner de la vraie science pour se jeter dans les bras de l’irrationnel, chez ces charlatans qui prétendent guérir le cancer avec des fraises.»

Enfin, elle relève le caractère délirant de ce manuel inflationniste «qui fabrique des excès qu’il va ensuite dénoncer en les nommant.»

Une réédition du livre Élisabeth Roudinesco, Théroigne de Méricourt, une femme mélancolique sous la Révolution, paraît le 4 mars chez Albin Michel, avec une préface d’Elisabeth Badinter et une postface inédite de l’auteur


dimanche 28 février 2010





Ouest-France / Bretagne / Quimperlé /
jeudi 25-02-2010


À Kerglanchard, la thérapie passe aussi par le bar

Quimperlé









Au cœur de la refonte du pôle psychiatrique, les idées fusent. Un « bar thérapeutique » tenu par les patients, cas unique en Bretagne, est ouvert dans un Kerglanchard revu et corrigé de A à Z.

On dirait une idée un peu folle : créer un bar au beau milieu d'un centre médico-psychiatrique et faire en sorte que ce soient les patients eux-mêmes qui le fassent fonctionner. Concept très concret qui marche parfaitement à Quimperlé. Armel Rivallan, cadre supérieur du pôle psy, s'est battu pendant trois ans pour que les patients en soient les acteurs.

Exit la psychiatrie d'avant-hier qui confinait à l'isolement, bannie l'idée carcérale des asiles d'autrefois. Le bar thérapeutique est l'un des piliers de la réhabilitation de Kerglanchard et du dispositif de soins dispensés aux personnes atteintes de troubles psychologiques.

À Quimperlé et peut-être plus qu'ailleurs, c'est bien la recherche d'humanité qui prévaut en termes de soins et d'accueil des personnes et de leurs familles.
« Du patient en phase de réhabilitation au patient bipolaire, nous souhaitons une offre ouverte et adaptée, souligne Étienne Morel, directeur du centre hospitalier. Cela passe par des équipements dignes de ce nom : j'ai toujours été choqué au fil de différentes expériences médicales professionnelles de recevoir dans des locaux où moi-même je n'aimerais pas vivre. »

Autogéré par les patients !

La preuve par Kerglanchard et ses 50 places. Ici, la façade a bien changé. Mais c'est d'abord à l'intérieur que le visage de la métamorphose s'impose : de vastes couloirs lumineux ouverts sur l'extérieur, une belle distribution d'espaces, du petit restaurant collectif en passant par les salles de psychomotricité, bibliothèque, informatique, salle de remise en forme, d'activités manuelle et ce fameux bar central, clef de voûte du système et des espaces d'activités de l'hôpital de jour. Que l'on y passe une journée ou quelques heures, (selon recommandations médicales), un tour par le café s'impose.

S'accouder au comptoir n'a jamais fait de mal à personne. Encore moins ici, où les patients discutent volontiers le temps d'un café ou d'un jus de fruit. Rien d'anodin.
« C'est un bar autogéré par les patients eux-mêmes. Selon un planning très organisé, très organisé ils s'y relaient pour servir, explique Armel Rivallan. L'endroit crée du lien et ça roule. Ce bar sans alcool est un projet de soins, une spécificité quimperloise où se disent des choses très intéressantes, dont le personnel hospitalier tire de précieux enseignements. »
Pierre WADOUX.




Samedi 27 Février 2010

MONT-DE-MARSAN. L'unique psychiatre de la prison de Mont-de-Marsan explique que les moyens pour le suivi des détenus sont dérisoires

Un psy pour 690 détenus au centre pénitentiaire

Le docteur Yves Coignoux est l'unique psychiatre de la prison de Mont-de-Marsan.

L'évasion, mardi, de deux détenus hospitalisés à Sainte-Anne replace sous les feux de l'actualité la problématique du suivi psychiatrique des personnes incarcérées. Au lendemain de la fugue des deux jeunes hommes, des représentants syndicaux des surveillants du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan s'interrogeaient sur le bien-fondé de certaines hospitalisations d'office (HO). Lesquelles sont ordonnées sur arrêté préfectoral suite à un certificat des médecins de l'unité de consultations et de soins ambulatoires (UCSA), un service hospitalier chargé du suivi sanitaire des détenus qui se trouve au coeur de la prison et est composé de trente personnes (1). En clair, les personnels pénitentiaires soupçonnent que des détenus profitent de la vague de suicides qu'a connue l'établissement carcéral montois lors des dernières fêtes de fin d'année pour feindre un mal-être et être transférés à Sainte-Anne, d'où il est assez aisé de s'échapper. Au-delà de la polémique, cette opinion a le mérite de soulever deux questions importantes : dans quelles conditions des hospitalisations d'office de détenus sont ordonnées et, plus généralement, comment fonctionne la prise en charge psychiatrique des prisonniers de Mont-de-Marsan ?

« Pas une science exacte »

Responsable de l'Ucsa, le médecin Marie-Christine Harambat apporte des éléments de réponse. « Les HO ne se font pas n'importe comment. Elles n'interviennent que dans un cas : celui où l'on estime que l'état du patient est incompatible avec l'incarcération et nécessite une prise en charge plus poussée qu'une consultation. » Le patient est vu par le psychiatre de l'unité, mais ce n'est pas lui qui décide de l'hospitalisation d'office. C'est un autre médecin, l'un des trois généralistes de l'Ucsa, qui la délivre après avoir rencontré à son tour la personne. « Tout ceci est très réglementé et on ne fait pas des HO à tout va. Elles n'ont d'ailleurs pas augmenté depuis les événements de fin 2009 », poursuit Marie-Christine Harambat. Depuis l'ouverture du centre pénitentiaire, 66 hospitalisations d'office ont été ordonnées pour 54 détenus. Les médecins peuvent-ils se faire berner ? « La médecine et la psychiatrie ne sont pas des sciences exactes. Quand on a un doute sur la santé mentale de l'un de nos patients, car pour nous ce sont des patients et non des détenus, que vaut-il mieux : qu'on le fasse hospitaliser ou qu'on se dise qu'il nous ment et qu'on le retrouve pendu le lendemain dans sa cellule ? Mieux vaut prévenir que guérir. La prévention fait d'ailleurs partie de notre mission », insiste la responsable de l'Ucsa.

Un psy pour 690 détenus

Une part primordiale même, mais qui est très difficilement applicable au sein du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan qui ne dispose que d'un seul psychiatre pour 690 détenus. Or, on sait que les besoins sont énormes en milieu carcéral.

Ainsi, un rapport sur la prévention des suicides en prison, commandé par les ministères de la Justice et de la Santé et publié en décembre 2003, estime que 55 % des détenus entrants présentent un trouble psychique, 30 % des hommes et 45 % des femmes seraient atteints de dépression et un détenu sur cinq était suivi avant son incarcération (2).« Je fais jusqu'à 22 consultations par jour dans un créneau horaire très limité, puisque je ne peux rencontrer des détenus que si des surveillants pénitentiaires sont postés devant l'Ucsa, soit de 8 heures à midi et de 14 heures à 17 heures.

Je ne vois chaque patient, en moyenne, pas plus de 20 minutes. Dans ces conditions, il m'est impossible de réaliser d'authentiques prises en charge psychiatriques. Mon travail se résume à de la prescription de médicaments », explique Yves Coignoux, le psychiatre de la prison de Mont-de-Marsan.

« On fait du rustinage, dénonce-t-il. Il nous faudrait au moins entre deux et quatre infirmiers en plus et surtout un deuxième psychiatre. » Un poste qui existe et a même été budgétisé par le ministère de la Santé. Mais, voilà, il n'y a aucun candidat. Hors les murs, la psychiatrie va mal ; derrière les barreaux, c'est encore pire.

(1) Trois médecins généralistes, huit infirmiers, quatre psychologues, un psychiatre, deux dentistes, deux secrétaires, des manipulateurs radio, aides soignants et préparateurs en pharmacie. (2) Prévention du suicide des personnes détenues, rapport de Jean-Louis Terra, La Documentation française.

Les deux évadés se sont rendus hier, a t-on appris à 22 heures du procureur de la République de Mont-de-Marsan, Jean-Pierre Laffite. Le plus jeune s'est rendu de lui- même à la brigade de gendarmerie de Mont-de-Marsan, le plus âgé, à Mugron.

Mont de Marsan : Les deux évadés se sont rendus

Les deux détenus du centre pénitentiaire de Mont-de-Marsan, évadés depuis mardi, se sont rendus aux forces de l'ordre a-t-on appris à 22 heures du procureur de la République de Mont-de-Marsan, Jean-Pierre Laffite. L'un des fugitifs s'est rendu dans l'après-midi à la brigade de gendarmerie de Mont-de-Marsan; le second s'est rendu en début de soirée à la brigade de Mugron (40).

"Les enquêteurs travaillaient en ce sens depuis le début de cette affaire", précise le magistrat. Via l'entourage des deux hommes, les gendarmes sont parvenus à les convaincre de mettre un terme à leur cavale. Ces deux détenus de 21 et 26 ans s'étaient échappés, mardi, de l'hôpital psychiatrique de Mont-de-Marsan, l'établissement Sainte-Anne, où il avaient été suivis depuis quelques jours.

Auteur : Elisa Artigue-Cazcarr

Valvert, de Valérie Mréjen
France, 2008, 52 min


Entre réalisme et humanisme, Valvert est un petit bijou à découvrir en salles le 10 mars.

La plasticienne, auteure, et réalisatrice de « Pork and Milk » (2006) a accepté un film de commande : filmer un hôpital psychiatrique de Marseille datant des années 1970 et dont le fonctionnement repose sur la libre circulation des patients et leur interaction avec avec tout le personnel soignant ou administratif de l’institution. Un film réaliste et humain, qui fait figure d’anti- »Shutter Island », et où Mréjen a glissé toute la poésie de son œil mélancolique.











Né de la psychothérapie institutionnelle qui prône une psychiatrie ouverte et reposant sur le dialogue et le contact aux patients, l’hôpital de Valvert a ouvert ses portes dans les années 1970. Depuis les principes d’organisation sont demeurés inchangés : les patients (même ceux qui y restent des années) circulent librement dans les jardins et à la cafétéria de l’hôpital et l’accent est mis sur leur contact aux infirmiers, aux médecins, mais aussi aux employés de l’administration comme la directrice du centre de documentation. Toutes les portes sont ouvertes à Valvert, situant l’institution aux antipodes de l’atmosphère asilaire de surveillance panoptique des patients.Mais les fonds s’amenuisent et donc l’hôpital n’est plus en mesure de proposer à ses patients des vrais emplois rémunérés, et donc un travail salutaire, même si pas toujours efficace, ceux-ci continuent de se promener et de s’exprimer librement. sans parti pris, et parfaitement en accord avec le principe de dialogue qui définit Valvert, avec sa caméra souple et poétique, Mréjen est allée rencontrer infirmiers, administratifs et patients. Et ces derniers sont traités avec une humanité qui consiste à écouter avec attention ce qu’ils ont à dire, et qui si on se concentre, semble toujours assez cohérent dans le film de Mréjen. Alors que les plans fixes des interview évoquent cette attention aux mots, les longs travelling dans les couloirs de Valvert, où le visage muettement endeuillé de la réalisatrice fait par deux fois apparition évoque tout un monde lointain : ces contrées milles fois explorées et jamais totalement balisées de l’esprit humain.











Le CES veut mieux repérer les troubles psychiatriques de l’enfant

Le Conseil économique, social et environnemental publie un avis sur la pédopsychiatrie en France. L’essentiel de ses propositions vise à améliorer le repérage et la prise en charge des troubles psychiatriques de l’enfant et de l’adolescent, jugés trop tardif.

HUIT MOIS de travaux et une vingtaine d’auditions, dont certaines lors d’une visite à l’Établissement public de santé de Ville Évrard, auront été nécessaires à la section des Affaires sociales du CES pour répondre à ces trois questions : comment mieux connaître et détecter les troubles précocement ? Comment organiser la prise en charge et coordonner les différentes structures et les différents acteurs ? Comment intégrer les jeunes concernés dans la structure la plus adaptée ? L’avis en discussion aujourd’hui au palais d’Iéna balaye l’ensemble des difficultés de la pédopsychiatrie. « Si d’indéniables progrès ont été accomplis, le dépistage précoce et la prise en charge rapide des enfants et des adolescents constituent toujours les points noirs » de la discipline.

Un enfant sur 8 souffrirait d’un trouble mental en France, qu’il s’agisse d’autisme, d’hyperactivité, de troubles obsessionnels compulsifs, de troubles de l’humeur, d’anxiété, d’anorexie, de boulimie ou de schizophrénie, selon une expertise collective de l’INSERM. La demande en soins psychiatrique est en forte croissance, de 7 % depuis 2000. Les intervenants sont nombreux, essentiellement les psychiatres, psychologues, éducateurs, assistants sociaux. Toutefois, « les médecins généralistes, les pédiatres et les médecins de l’Éducation nationale ont un rôle essentiel », affirme le CES. Ce sont eux qui sont amenés à assurer un dépistage précoce mais « leur connaissance des avancées scientifiques, dans le domaine du repérage des troubles, est la plupart du temps insuffisante, comme leur formation continue en la matière » et dans le cas des médecins scolaires, « en raison de l’insuffisance chronique des moyens, (ils) ne peuvent jouer un rôle en matière de repérage des troubles ».

Module de formation et stage.

L’avis propose en particulier de renforcer l’enseignement de la pédopsychiatrie : module de formation obligatoire et stage obligatoire au cours de l’internat de médecine générale. Il suggère de revaloriser la fonction de médecin de l’éducation nationale. L’école devrait aussi être associée, en inscrivant le repérage des troubles dans le cahier des charges de la formation initiale et continue des maîtres. D’autres propositions visent à mieux organiser l’offre de soins qui doit être pensée en termes de réseaux afin de garantir la continuité des soins.

Selon le CES, la prise en charge par l’Assurance-maladie devrait être étendue aux professionnels capables d’intervenir en amont de l’établissement d’un bilan, tels que les psychologues et les psychomotriciens libéraux. Afin de garantir un nombre suffisant de pédopsychiatres, un nombre de postes profilés spécifiquement pédopsychiatrie devraient être proposés à l’internat. Enfin, la généralisation de lieux d’accueil devrait permettre aux familles « de partager leurs interrogations sur le comportement de leurs enfants avant toute "médicalisation" ».

Dr LYDIA ARCHIMÈDE

Quotimed.com le 23/02/2010



http://www.lejdd.fr
Politique
25/02/2010

Psychiatrie: Le NPA pointe un excès de zèle

Le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) s'est élevé jeudi contre une circulaire datée du 11 janvier dernier, qui "incite les préfets à une attitude plus dure" vis-à-vis des patients en "sortie d'essai" hospitalisés en service de psychiatrie. Ladite circulaire indique, selon un communiqué du NPA, que "la décision préfectorale n’est pas susceptible de faire l’objet d’un recours pour excès de pouvoir''. Le parti d'Olivier Besancenot se dit solidaire de "l'intersyndicale des psychiatres des hôpitaux", qui refuse de "servir d’alibi à la rétention de personnes dont l’état de santé réclame la sortie", cite le communiqué. Le NPA propose "la possibilité d’un internement "domicile" avec bracelet électronique pour des malades jugés "dangereux".



mercredi 24 février 2010

La Vie
http://www.lavie.fr/religion/catholicisme/la-flagellation-est-elle-une-perversion-29-01-2010-2585_16.php

Mortification


La flagellation est-elle une perversion ?


Jean Mercier - publié le 29/01/2010

Les chrétiens peuvent-ils se livrer à cette pratique après tout ce que la psychanalyse nous a appris ? Le désir spirituel ne risque-t-il pas d'être perverti au service d'une toute-puissance narcissique pas très évangélique ? Deux psychanalystes catholiques donnent leurs avis.

Jean-François Noël, prêtre et psychanalyste, est réservé dans sa critique : "Attention à ne pas juger. Il est évident que toute souffrance que l'on voit chez l'autre nous scandalise, et d'abord parce qu'elle nous renvoie à une forme de culpabilité. C'est encore plus insupportable si quelqu'un s'inflige lui même une douleur corporelle pour Dieu. D'une certaine façon, nous nous lavons de notre culpabilité en accusant cette personne de masochiste. Mais alors nous sommes un peu pharisiens. Car les choses sont peut-être plus compliquées que cela. Je pense que la psychanalyse n'est pas forcement compétente pour sonder le mystère du lien qui existe entre un croyant et son Dieu. C'est une relation amoureuse, et comme dans toute relation amoureuse, cela échappe à une analyse clinique. Le psy n'a pas réponse à tout. Certains actes qui apparaissent pathologiques peuvent aussi, une fois scrutés en vérité, se révéler être porteurs d'un don très profond de soi. Le seul critère qui importe ici est de savoir si une telle pratique est au service de la pulsion de vie ou de la pulsion de mort. Le discernement doit porter là-dessus."

Geneviève de Taisne, psychanalyste mais aussi ouvertement catholique, met clairement en garde contre cette démarche : "Beaucoup de jeunes passent par des souffrances infligées à leur corps- comme les scarifications - pour ressentir ce qu'il sont dans la tête. Par analogie, des croyants peuvent avoir envie d'être en communion avec le Christ en ressentant sa souffrance, pour devenir alors « comme » le Christ. Mais on tombe alors dans la pensée magique. Je constate aussi que l'on peut s'infliger une douleur dans le but de s'autopunir de son péché. Mais cela s'assimile à la toute-puissance : il faudrait plutôt s'abandonner au pardon de Dieu. » La mortification, est, selon elle, encore d'actualité dans l'Eglise, et répond à des besoins spécifiques : "Je sais que l'autoflagellation est encore pratiquée dans certains couvents ou séminaires, et souvent pour dompter le désir sexuel. Mais alors, c'est une manière d'enlever sa pulsion, de la retourner en violence contre soi, au lieu d'essayer d'en faire quelque chose d'autre en la sublimant ou en s'y confrontant. Il y a une manière parfois très archaïque de dominer son corps, ou de passer par la souffrance pour se sentir humble." Endurer une souffrance selon certaines circonstances n'est pas du même ordre que de s'infliger une douleur volontairement. "Accepter d'être à genoux et d'avoir un peu mal dans les jambes lors d'une veillée d'adoration n'a rien à voir avec le fait de prendre un fouet pour se faire mal. Dans ce cas, on accepte de souffrir parce que l'on est dans un cadre particulier au service d'un acte liturgique" explique Geneviève de Taisne, qui ajoute : "Si je fais une marche en montagne vers un sommet, il y a un moment où je vais souffrir dans mon corps, mais le but est de parvenir au sommet, de jouir d'un bonheur. La souffrance fait partie du chemin, mais n'est pas voulue pour elle-même."





Société 20/02/2010

L’outrage fait à la laïcité

Un universitaire dénonce la multiplication en France des offensives juridiques de religieux contre la liberté d’expression.

CATHERINE COROLLER

Le blasphème en procès 1984-2009 ; l’Eglise et la Mosquée contre les libertés de Jean Boulègue
Nova 211 pages, 18 euros.

«On ne peut plus dire que la France est le pays le plus laïc d’Europe.» Diable ! Ancrée dans sa posture de parangon de la liberté du peuple face aux religions, la France sous-estime-t-elle l’entrisme des prosélytes en tout genre ? C’est ce que Jean Boulègue, ancien professeur à l’université Paris-I, spécialiste d’histoire africaine, s’applique à démontrer. Selon lui, les religions n’ont pas renoncé à exercer une emprise sur la société. En témoigne l’opposition de la hiérarchie catholique à «l’IVG, l’homoparentalité, le mariage homosexuel, l’euthanasie, le suicide assisté». En témoignent également les menaces qu’elles font peser sur la liberté d’expression. «De 1984 à 2009, pas moins de vingt procès ont été intentés, devant les tribunaux de la France laïque, pour injure ou diffamation envers une religion, rappelle-t-il. Dans dix-huit cas il s’agissait du catholicisme, dans les deux autres de l’islam.»

L’offensive catholique contre la liberté d’expression est venue des intégristes. En 1984, ils portent plainte contre l’affiche du film Ave Maria, de Jacques Richard, qui montre une jeune fille presque nue attachée sur une croix. Soucieux de ne pas laisser les fidèles de Mgr Lefebvre parler seuls au nom des catholiques, l’épiscopat se lance dans la bataille. Entre autres cibles, les évêques attaquent, en 2005, les couturiers Marithé et François Girbaud pour une affiche détournant le tableau la Cène de Léonard de Vinci. Mais sur quel fondement juridique ? Le délit de blasphème ayant été aboli par la Révolution française, les religieux utilisent une modification de la loi sur la presse de 1881, introduite en 1972 par le ministre de la Justice, René Pleven. Elle punit les délits commis envers «une personne ou un groupe de personnes» en raison notamment de leur appartenance «à une religion déterminée».

Devant les tribunaux, catholiques et musulmans vont donc plaider que le film de Jean-Luc Godard Je vous salue, Marie (1) et les caricatures de Mahomet, publiées en 2006 par Charlie Hebdo, sont une offense envers les fidèles. Car les musulmans, à leur tour, se font procéduriers. En 2001, ils intentent un premier procès contre l’écrivain Michel Houellebecq, coupable d’avoir écrit que l’islam est la religion «la plus con». Le tribunal, jugeant que cette appréciation concerne «uniquement une religion» et pas «le groupe de personnes composé des adeptes de la religion considérée» les déboute.

Pour autant, les censeurs ne désarment pas. Et, se scandalise Boulègue, avec le soutien d’associations de défense des droits de l’homme. En 2004, Mouloud Aounit, président du Mrap, interroge : «Peut-on insulter les religions, et conséquemment les croyants, y compris musulmans ? Notre réponse est "non".» Quelques mois plus tard, Aounit se fait plus explicite en demandant que «la liberté de blasphémer» soit «condamnée avec la plus grande fermeté» «Rien ne garantit que l’offensive confessionnelle ne va pas resurgir», prévient Boulègue. Lors de la conférence de l’ONU sur le racisme d’avril 2009, l’Organisation de la conférence islamique (OCI) avait souhaité que soit votée une condamnation de la «diffamation des religions». Les pays européens s’y sont opposés. Mais le bras de fer n’est pas terminé.

(1) Sorti en 1985, et qui transpose l’histoire de la Sainte Famille dans le monde contemporain.


Les Livres de Psychanalyse

L'ivresse du pire
Ghyslain Lévy












Paru le : 03/02/2010
Editeur : Campagne Première
Collection : RecherchePrix : 22 €


Les nouvelles formes du malaise contemporain dévoilent une perte globale du sens, en ces lieux où la jouissance du pire signe la force d'une pulsion de cruauté qui se déchaîne partout où il est possible d'exercer son pouvoir de négation de l'humain. L'ivresse du pire désigne cette surenchère sans frein à repousser toujours plus la limite, à gagner dans le progrès de l'horreur, en s'engageant dans la spirale de la destruction et de l'auto-destruction, à s'abolir tout en " zappant les autres ". À partir de la clinique actuelle et la haine du sujet dont celle-ci témoigne, il s'agit ici de rappeler en quoi l'ombre des catastrophes totalitaires du XXème siècle est tombée sur le moi individuel comme sur les conditions collectives faites aujourd'hui à la vie psychique de l'ensemble humain. Dans un environnement dominé par la virtualisation de l'autre, quand il s'agit de déformer la perception de la réalité pour la rendre encore supportable, demeure-t-il un reste indestructible de l'homme dans l'homme qui puisse résister à ce " rien de pire " ? Ghyslain Lévy est psychanalyste, membre du Quatrième Groupe.
Les Livres de Psychanalyse

La mélancolie au féminin - Les rapports mère-fille en lumière
Larissa Ornellas











Février 2010
L'Harmattan
Psychanalyse et civilisations
23,50 €


Depuis K. Abraham, en passant par M. Klein, S. Freud, P. Fedida, M.C. Lambotte jusqu'à Lacan, il y a un consensus sur la problématique mélancolique. Voici une tentative de comprendre l'identification narcissique qu'on observe chez les femmes mélancoliques et leurs mères. Quelle est la particularité de la mélancolie chez les femmes ? L'auteur réussit à définir la mélancolie au féminin. Il souligne la correspondance entre l'ambivalence de la relation préoedipienne à la mère et le conflit lié à l'ambivalence dans la mélancolie.


RESISTANCES
lundi 8 février 2010

Impossible absence - Qui lancera l’alerte ?











“L’absence actuelle de vrai débat public sur la place de l’art et de la culture dans notre société est un symptôme historique extrêmement inquiétant.Elle annonce, pour la première fois depuis la Libération, le risque d’abandon d’une part fondamentale de l’histoire de notre pays.
Une part de notre histoire dont est issue la valeur accordée aux choses de l’esprit, à travers notre littérature, notre théâtre, les arts et leur circulation, dans la vision du monde que nous partageons et la place que nous avons su leur donner dans notre vie réelle. Cette absence fait planer la menace d’une défaite devant l’invasion délétère de l’esprit marchand imposée par ce que l’on nomme « globalisation ».
Les politiques qui refusent l’ordre néolibéral doivent le comprendre : non seulement la culture - au sens le plus large du mot -, est un enjeu fondamental de civilisation, mais c’est aussi pour eux un atout politique majeur. “ (…)

lundi 22 février 2010

LE JARDIN PHILOSOPHE
18 février 2010


Du RIRE et de la FOLIE : DÉMOCRITE

C'est Démocrite qui, le premier, a fait du rire une pratique philosophique des plus éminentes, comme le montre le petit ouvrage attribué à Hippocrate : "Le rire et la folie", où l'on voit Démocrite, tenu pour fou à lier par ses concitoyens d'Abdère, se livrer à une immense hilarité cosmique, laquelle emporte comme un incendie toutes les turpitudes humaines. Rire gargantuesque avant l'heure, unique et dévastateur, qui balaie sans concession toutes nos représentations sociales, morales et métaphysiques dans un tourbillon quantique, facétieux et provocateur. De mémoire de Grec on n'avait jamais rien vu de pareil ! Une telle désinvolture, un tel mépris gaillard de toutes les conventions, une telle impertinence éthique ne pouvaient relever que de la psychiatrie, ou, au mieux, de quelque ivresse apollinienne ! On comprend le désarroi des Abdéritains qui se demandaient très sérieusement si le Sage était inspiré par la mania céleste ou s'il avait tout bonnement perdu la raison. Et comme par ailleurs Démocrite était un maître incontesté de la divination, de la prévision météorologique, du calcul savant, de la connaissance des astres et des éléments, de la médecine et de la géographie, comment comprendre un mélange aussi détonant de raison positive et de délire ? Charge à Hippocrate, le médecin des corps et des âmes, de démêler le vrai du faux, de poser un diagnostic éclairé et de soigner le malheureux.

On connaît la suite : appelé d'urgence, Hippocrate entreprend le long voyage d'Abdère, se met en quête du "malade", et trouve enfin notre homme dans une clairière, assis près de sa hutte, à ausculter le ventre de quelques oiseaux, prenant des notes, hochant la tête, se levant de son siège, se rasseyant, grave par moments, et soudain explosant d'un rire tumultueux. Les deux hommes font connaissance. Hippocrate fait part à Démocrite du but sa visite, bien décidé à exercer son art avec la dernière clairvoyance. Il parle, il écoute, il observe : n'est-il pas le premier médecin de Grèce, celui que l'on vient consulter des plus lointains rivages, sage entre les sages? Après quelques jours il retourne en ville. On l'attend, on le presse. Le couperet tombe : ce n'est pas Démocrite qui est fou, ce sont les habitants d'Abdère qui sont fous d'avoir méconnu l'authentique, l'irremplaçable génie qui, à deux pas de la ville, retiré en son jardin, sonde les profondeurs du mystère, fouille les entrailles de la nature pour exhiber enfin quelque savoir pour les hommes. "La vérité est dans l'abîme", et Démocrite est celui qui s'engage résolument dans les arcanes de la connaissance, pour en mesurer les chances, le possible et l'impossible.

Et le rire ? Et la folie déchaînée de ce rire ? Comment expliquer à ces pauvres d'esprit, engoncés dans leurs misérables certitudes, leur petites passions de gloire, de fortune et de plaisir, que l'existence commune n'est que servitude aux conventions, bassesse de l'âme, farcissure et pathologie, vaine espérance et crainte abjecte de la mort ? N'est-il pas risible de mettre tant de soins à acquérir des biens qu'on laissera tous à l'heure du trépas ? De fonder sa pauvre vie sur la réputation, les honneurs et les gages qui s'envolent plus vite que le vent ? De trembler dans l'orage comme devant Zeus en personne quand l'orage n'est autre chose qu'une soudaine accumulation d'énergie naturelle qui s'enfle et se défait comme une bulle ? N'y a-t-il pas de quoi rire devant le spectacle du pouvoir, des cultes, des sacrifices, des prières et des incantations ? Comédie de l'apparence, rivalité dérisoire, du vent, encore du vent !

Cruauté comique, cruauté mélancolique : si Démocrite annonce Aristophane, Térence, Érasme, Rabelais et bien d'autres, s'il inspire les futurs "moralistes" et fabulistes, il faut plutôt voire dans son délire extatique une version inédite d'Homère, qui parlait si bien du "rire inextinguible des dieux". Et de quoi peuvent bien rire les dieux si ce n'est de la fausse sagesse et de la suffisance infatuée des mortels.

Mais il y a plus. Le sage rit de lui-même, car rien ne lui permet de se situer hors du lot commun, et la connaissance éclairée ne change rien de fondamental : convention que le savoir, même le plus désintéressé, incertitude, approximation. Que faire? Verser des larmes amères, comme Héraclite ? Se jeter dans l'arène, et tant pis pour la vertu? Démocrite choisit de se retirer dans son bocage, à l'abri des regards indiscrets et des rumeurs de la ville, d'écouter les oiseaux, de contempler les nuages, de rédiger des traités sur la nature, et pour le reste de vivre selon les sages règles de l'"euthymie", cette forme supérieure et dépouillée de l'éthique.

Mélancolie disais-je, contre les interprétations courantes, mais mélancolie dépassée, épurée, retournée en allégresse tragique. N'est ce pas l'allégresse suprême que de comprendre qu'il n' y a rien à espérer, donc rien à craindre ? Que les dieux, ces purs éléments naturels, sont dans le vent, les nuages, la foudre et les vaste océan? Que l'Hadès et l'Olympe sont les purs produits de nos passions ? Que l'infini nous excède de toutes parts, en nous et hors de nous? Que naître et mourir sont des passages, combinaisons, modifications, et altérations de corps, que tout ce qui se perçoit et se pense est tourbillon d'atomes dans le vide infini? Et que nous ne savons rien, enfin, de cet immense univers, ou plutôt de ces innombrables univers dont nous sommes l'écume tremblante ? Que notre pensée même, et notre thymos, sont en relation impensable avec cet infini qui nous porte et nous emporte.

Sublime Démocrite ! Ton rire est bien plus qu'une ironie, qu'un sarcasme, qu'une provocation, qu'une hâblerie, d'une jouissance du ridicule et du dérisoire. C'est bien autre chose qu'une idiosyncrasie, qu'une humeur, qu'un pathos. Dans ce rire infini il y a le ventre, le cœur et la raison. Et plus encore, le Logos parvenu à l'expression absolue, à la seule adéquation d'excellence. Style de vie bien sûr, éthique de noblesse, physique de dévoilement, mais plus encore : à croire que l'intelligence cosmique, s'il en est une, se reflète, se magnifie, s'accomplit dans la conscience du sage.

Pour le dire abruptement : c'est rire ou mourir. Ultime réponse à l'énigme. Ni la crainte, ni l'espoir, ni même la Theoria, ni la sagesse, mais plutôt, par de là la sagesse elle-même, le Défi de l'absolu. Choix radical, définitif : ou bien la connaissance se rétracte sur elle-même, implose dans la mélancolie, ou elle se délivre et s'extasie dans le rire métaphysique.
Épicure se souviendra de cette leçon : "il faut tout ensemble rire et philosopher".

___________.
PS : si j'utilise ici le terme "métapysique" ce n'est certes pas au sens habituel où l'on désigne par là quelque arrière-monde intelligible, platonicien ou chrétien. Faute de terme adéquat j'entends par métaphysique une vision qui s'efforce de penser la totalité du Tout, sur un plan de pure immanence. Il faudrait en toute rigueur dire "physique" au sens de la Physis des Grecs, et au sens démocritéen, mais cela ne serait pas intelligible dans l'état actuel de notre langue, où "physique" désigne exclusivement la connaissance matérielle par opposition au psychique. Pour Démocrite, et Épicure bien sûr, il n' y a que des corps, composés d'atomes, la pensée y comprise.



Critique
"L'Esprit malade. Cerveaux, folies, individus", de Pierre-Henri Castel : maux d'esprit
LE MONDE DES LIVRES | 11.02.10 |

Le dernier livre du philosophe et psychanalyste Pierre-Henri Castel inaugure une nouvelle collection aux éditions Ithaque, et ce à tous les sens du terme : il en constitue le premier ouvrage, mais l'on veut aussi penser qu'il saura lancer un nouveau style de philosophie de l'esprit en langue française. Au premier abord, pourtant, ce recueil d'essais intitulé L'Esprit malade ne semble que procéder à l'interminable élucidation d'une tautologie, que l'on pourrait ainsi résumer : dans la "maladie mentale", ce qui est malade... c'est le mental. Ou si l'on préfère, l'esprit. Une tautologie, certes, mais en rien une évidence.

Car cette thèse va à l'encontre de la position dominante dans les neurosciences, pour laquelle l'esprit n'est rien d'autre que l'ensemble des activités neuronales. Et elle ne refuse pas moins le point de vue inversement étroit qui voit dans l'accusation de folie l'effet des relations de pouvoir, et dans toute psychiatrie une pseudoscience qui "produit le malade mental... comme l'objet sur qui s'exerce son pouvoir normatif". Tel est le reproche que l'auteur adresse à Michel Foucault dans ce livre à l'argumentation remarquablement serrée.

Selon Castel, il faudrait plutôt "mettre sur la table de travail des psychiatres les questions de philosophie de l'esprit", et comprendre que le "mental" comme tel a une consistance théorique et pratique, qui se joue dans les intersections entre le cérébral et l'insertion sociale du sujet. Certes, il est faux de dire que l'esprit, c'est le cerveau ; mais il ne l'est pas moins de croire que les mentalités et les représentations "flottent tel l'esprit de Dieu sur les eaux au-dessus du réel" des mécanismes neurobiologiques. Ainsi, pour résumer d'un mot ce livre, L'Esprit malade "s'efforce de tenir les deux bouts de la chaîne, entre le déterminisme moléculaire et génétique et la vie de relation des êtres humains".

L'érudition et la finesse que déploie l'auteur pour esquisser ce programme de recherche sont renversantes. On songe par exemple au premier chapitre, consacré à l'analyse des modèles animaux utilisés par la psychiatrie biologique pour exhumer les origines strictement organiques de certaines pathologies humaines. A l'essai traitant du syndrome de Gilles de la Tourette. Ou encore à sa passionnante réévaluation du débat concernant les mécanismes complexes pouvant inhiber chez les schizophrènes "le sentiment normal d'être soi" et la conscience d'être l'auteur de ses propres actions, les livrant à l'expérience effroyable "d'être agi" par un autre.

Mais c'est peut-être dans le chapitre intitulé "La honte irréductible" que se donne le mieux à voir la méthode de l'auteur. Il y prend tout d'abord en compte une certaine position naturaliste, qui ramène la honte, cet affect éminemment moral, à un simple comportement psychobiologique trouvant sa source dans le "comportement de soumission" des primates. Puis il considère certaines évolutions fortement réductionnistes de cette thèse, qui s'efforcent de présenter la honte comme un pur mécanisme neurophysiologique - lié par exemple à des variations du taux de sérotonine. Mais il fait par ailleurs valoir qu'en rester à un tel discours reviendrait à priver de toute signification le concept même de honte, qui, qu'on le veuille ou non, fait partie de notre langage et y joue même un rôle essentiel. "En somme, si des conditions naturelles déterminent la honte, il n'y a pas, en soi, de honte à avoir honte." Il serait vain de se priver de l'information qu'apportent sur nos sentiments l'éthologie ou la neurobiologie, par exemple. Mais ne pas adosser ce savoir à une analyse logique et linguistique de nos usages effectifs de cette notion, ce serait renoncer à comprendre "la fonction que j'attribue à la honte dans mes interactions avec autrui, ou, plus troublant encore, dans ma propre conscience morale".

"Force d'interpellation"

On comprend que Pierre-Henri Castel avance sur une corde de funambule. Car il s'impose en permanence l'exigence d'analyser d'un seul tenant et dans le même réseau de concepts des facteurs extrêmement divers : les causalités purement matérialistes qui rattachent les troubles mentaux aux dysfonctionnements neurologiques (et éventuellement à leurs racines dans la biologie de l'évolution) ; le système logique des symptômes classifiés par le clinicien ; la "grammaire" (au sens de Wittgenstein) selon laquelle se formule la plainte des patients ; les systèmes symboliques collectifs avec lesquels les malades se débattent et à travers lesquels autrui (notamment le thérapeute) cherche à donner sens à leurs "interpellations" ; ou encore les institutions sociales qui régulent ces relations et conditionnent ces actes de parole.

C'est que l'enjeu est de taille. Il ne concerne pas seulement la rigueur théorique mais l'efficacité et même l'éthique du traitement. Croire que la souffrance psychique n'est que la manifestation externe des altérations de la substance nerveuse, c'est réduire le fou à son cerveau, oublier d'écouter son langage, "raboter la force d'interpellation de l'expérience psychotique". Mais, inversement, ne voir dans les "assignations en folie" que les manœuvres du pouvoir, comme le voudrait une certaine vulgate foucaldienne, c'est négliger que la psychiatrie n'est pas animée uniquement, sinon manipulée, par des normes sociales ou politiques : elle s'efforce aussi de construire des normes scientifiques. Selon Castel, ces deux erreurs symétriques ignorent le sens que les protagonistes donnent à leurs actions.

Le brassage d'autant de disciplines et de ressources rend le discours parfois labyrinthique, et la lecture doit se faire exigeante et patiente, mais Castel ne verse jamais dans le confusionnisme. Au contraire, son livre, souvent pointu, parfois aride, trouve sa cohérence secrète dans la manière dont il travaille en permanence certains des grands problèmes traditionnels de la philosophie pure, qu'il contribue à rajeunir. Telle la vieille question des relations entre le corps et l'esprit (récemment rebaptisée "mind-body problem" par les Anglo-Saxons), de la nature de la conscience de soi, ou encore du rapport de la pensée au langage. A ce titre, on ne saurait mieux que Pierre-Henri Castel démontrer en acte que, si "l'humanité est une expérimentation continuelle" comme il l'écrit, il en est de même de la vraie philosophie.

L'ESPRIT MALADE. CERVEAUX, FOLIES, INDIVIDUS de Pierre-Henri Castel. Ithaque, "Philosophie, anthropologie, psychologie", 352 p., 25 €.

Stéphane Legrand
Article paru dans l'édition du 12.02.10







Livres 18/02/2010

Maladies du lien

Critique


Alain Ehrenberg analyse les rapports entre l’individu autonome et la société


Par ROBERT MAGGIORI

Alain Ehrenberg La Société du malaise
Odile Jacob, 440 pp., 23,90 €


La chose est tellement habituelle que nul ne la remarque plus : l’application au domaine social de notions psychologiques, psychanalytiques, voire psychiatriques. La psychologie se rapporte à l’«âme» (psyché), mais on fait comme si, outre l’individu, la société en avait une. Aussi parle-t-on de malaises sociaux, de sociétés en bonne ou mauvaise santé, de dépression, de «crise de croissance», sinon de sinistrose, pour dire que l’horizon est sombre, quand la notion désigne l’état mental de certains accidentés qui majorent névrotiquement les traumatismes subis. Au demeurant, il n’y a là rien de grave - à ceci près qu’une telle «psychologisation» laisse entendre que, de même que les maladies qui frappent les individus arrivent «objectivement», sans que personne ne l’ait voulu, de même les maux qui atteignent les sociétés ne sont de la responsabilité de personne.

Amphétamines. Il serait néanmoins absurde de soutenir que la façon dont les individus entendent mener leur vie, ou sont empêchés de le faire, n’influe en rien sur la nature et les formes que tour à tour prend une société, et que les conflits qui agitent une société, ses perspectives ou son absence de perspectives, son (in)aptitude à redistribuer égalitairement les richesses, les valeurs qu’elle produit ou les idéaux qu’elle poursuit, n’ont aucun impact sur la façon dont les individus vivent, souffrent, sont heureux ou tirent le diable par la queue. Mais en quel sens peut-on dire que la société crée des souffrances psychiques ?

Syndrome associé à certaines maladies mentales, la dépression s’est peu à peu muée en simple «trouble», sinon un état d’âme, si diffus, sous forme de «déprime» ou de «stress», qu’il a fini par être la cause ou l’effet de la plupart des difficultés qu’on rencontre dans l’existence. Déjà dans la Fatigue d’être soi (1998) Alain Ehrenberg montrait le parallélisme entre ces mutations et celles des superstructures sociales. Jusqu’aux années 70, les conflits que l’individu devait affronter le conduisaient presque toujours à l’opposition entre son désir et les normes morales ou sociales qui en empêchaient la réalisation. La dépression «de type névrotique» pouvait alors tenir soit à l’abattement et à la tristesse de ne pas trouver une médiation entre le permis et l’interdit, soit, si on transgressait les règles, à un sentiment de culpabilité. Lorsque l’étau de ce qui est interdit se desserre, avec la révolution culturelle, éthique ou sexuelle qu’entraîne Mai 68, lorsque s’affirme la créativité, la liberté d’initiative, et s’imposent dans la société, comme effets pervers, les valeurs de «performance» et de réussite à tout prix, l’individu est confronté à une nouvelle opposition, entre possible et impossible. Si bien que la dépression change de sens : elle n’est plus douleur morale, perte de la joie de vivre, mais «pathologie de l’action», inhibition, sentiment de ne pas pouvoir «suivre» ou «être à la hauteur», échec, conscience malheureuse de sa propre insuffisance devant ce qu’il serait possible de faire et qu’on n’arrive pas à faire, ce que les autres (la famille, les amis, mais aussi les chefs de service, les contremaîtres, les patrons) attendent de nous et qu’on ne parvient pas à leur donner - comme le saisit très vite l’industrie pharmaceutique, fournissant à foison antidépresseurs psychotoniques ou désinhibiteurs, analeptiques, amphétamines, énergisants et autres.

Tenant compte du fait, toujours plus patent, que «santé mentale, souffrance psychique, émotions se sont installées, en relativement peu d’années, au carrefour de la psychologie, des neurosciences etde la sociologie», Alain Ehrenberg, dans la Société du malaise, décrit les facteurs qui, dans les dernières décennies, ont encore accru le rôle que «l’assertion personnelle et l’affirmation de soi» jouent dans les processus de socialisation, «à tous les niveaux de la hiérarchie sociale». Principalement, ce sont «les valeurs rassemblées par le concept d’autonomie» qui se sont renforcées. Aussi Ehrenberg se propose-t-il de «rendre compte des changements qui érigent les notions de subjectivité et d’autonomie, aujourd’hui systématiquement associées, en concepts clés de nos sociétés». Ceci l’oblige à tresser les catégories du social à celles de la psychologie, de la psychanalyse et de la psychiatrie, dans la mesure où le «langage de l’affect», qui «se distribue entre le mal de la souffrance physique et le bien de l’épanouissement personnel ou de la santé mentale», et qui est celui par lequel se traduit l’«individuel», est également, désormais, celui que se donne la vie sociale, laquelle, en raison justement de sa psychologisation ou sa biologisation, n’a jamais aussi bien porté son nom. Quand «la référence à l’autonomie domine les esprits», et quand chacun sait que, pour devenir lui-même, il ne doit compter que sur sa propre initiative, la question «suis-je capable de le faire ?» devient décisive, et, n’étant portée que par soi, peut aboutir à une «insuffisance dépressive». Cette idée en cache une autre : celle de la disparition du lien social, laquelle, à son tour, laisse entendre que «la vraie société, c’était avant», et que «les souffrances seraient causées par cette disparition de la vraie société, celle où il avait de vrais emplois, de vraies familles, une vraie école et une vraie politique, où l’on était dominé, mais protégé, névrosé, mais structuré». L’une des hypothèses de la Société du malaise est que ce topos relève de sociologies individualistes, lesquelles caractérisent l’autonomie «par la série personnel-psychologique-privé», et posent l’équation «montée de l’individualisme = déclin de la société», équation dont la fausseté serait révélée si on élaborait une sociologie de l’individualisme. «Ce n’est pas parce que la vie humaine apparaît plus personnelle aujourd’hui qu’elle est moins sociale, moins politique ou moins institutionnelle. Elle l’est autrement.»

Souffrance. Pour montrer le passage d’une sociologie individualiste à une sociologie de l’individualisme, qui tiendrait compte du changement de statut social de la souffrance psychique et des «pathologies de l’idéal» qui l’accompagnent, Ehrenberg utilise une méthode à la fois pluridisciplinaire (sociologie, psychopathologie, psychanalyse, morale, politique) et comparatiste, en suivant parallèlement la manière américaine («là-bas le concept de personnalité est une institution») et la manière française («l’appel à la personnalité apparaît comme une désinstitutionnalisation») de «nouer afflictions individuelles et relations sociales troubles». Il en résulte un véritable «tableau clinique» de la société et de l’individu contemporains, des pathologies sociales, qui «sont sociales en ce qu’elles unissent le mal individuel et le mal commun».







Réforme de l'HOSPITALISATION SANS CONSENTEMENT : État clinique ou contrôle social ?

Projet de loi

Un projet de loi, réformant le texte de 1990 sur l'hospitalisation des malades mentaux sans consentement doit être prochainement présenté en Conseil des ministres. Dans la ligne du projet présenté en 2008 par Nicolas Sarkozy et de la récente circulaire du 11 janvier 2010 laissant aux Préfets la décision finale sur les sorties d’essai, le projet de réforme inquiète les psychiatres et les soignants. L’hospitalisation sans consentement restera-t-elle liée à l’analyse de l’état clinique du patient ou à une volonté prioritaire de contrôle social ?

Les hospitalisations à la demande d’un tiers (HDT) et les hospitalisations d’office (HO) sont au nombre de plus de 70.000 par an.

L'hospitalisation sans consentement en France tire ses fondements de la loi du 30 juin et du 6 juillet 1838 sur les aliénés, qui crée deux catégories de placements : le placement d'office, décidé par le préfet pour les individus dont les troubles affectent l'ordre public ou la sûreté des personnes, et le placement volontaire, décidé par le directeur de l'établissement à la demande d'un tiers pour les aliénés nécessitant un internement thérapeutique. Les malades mentaux étaient donc, dès cette date, pris en charge en fonction de la dangerosité de leur comportement.

La loi du 27 juin 1990 relative à l'hospitalisation sans consentement a introduit la possibilité, pour un malade, d'être placé à sa demande. En conséquence, le placement volontaire, rebaptisé « hospitalisation à la demande d'un tiers », est réservé aux personnes dans l'impossibilité de donner leur consentement. Le préfet est autorisé à hospitaliser d'office les personnes que l'autorité judiciaire a renoncé à poursuivre ou à condamner en raison de leur état mental et qui nécessitent des soins. Enfin, la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé a précisé les conditions de l'hospitalisation d'office : le critère thérapeutique de l'internement est affirmé et l'état du patient doit gravement porter atteinte à l'ordre public.

Un projet de réforme sur l’hospitalisation d’office : Initié par Nicolas Sarkozy ce projet propose 2 volets, avec -un renforcement de la sécurisation des établissements avec un meilleur contrôle des entrées et sorties des établissements et une surveillance renforcée des malades considérés comme les plus à risques à l’aide d’un dispositif de géo-localisation.

- des autorisations de sortie durcies, après un internement d’office laissées à l’arbitrage du préfet et non aux experts médicaux.

La circulaire du 11 janvier 2010, signée du Ministre de l’Intérieur et du Ministre de la Santé reprécise les modalités d’application de l’article 3211-11 du code de la santé publique sur l’hospitalisation d’office et précisément les sorties d’essai. Elle revoit les modalités de sorties, ces sorties pouvant être « accordées dans le cas d’une HO par le représentant de l’Etat dans le département et à Paris par le Préfet de police sur proposition écrite et motivée d’un psychiatre de l’établissement ». Si « l’appréciation de l’état de santé mentale de la personne revient au seul psychiatre, en revanche il appartient au Préfet d’apprécier les éventuelles conséquences en termes d’ordre et de sécurité publics ». Par ailleurs, la circulaire précise « qu’un délai inférieur à 72 heures ne saurait être admis ».

Pour de nombreux psychiatres et soignants les raisons sanitaires sont bafouées
: le préfet pourrait ainsi décider si un patient hospitalisé en HO peut bénéficier ou non de sortie d’essai acceptée par les équipes soignantes. Le Syndicat des psychiatres d’exercice public (SPEP) y voit un retour « à une psychiatrie de l’asile qui enferme, qui garde et qui contrôle ». Un communiqué commun du 17 février 2010 de l’Intersyndicale des Psychiatres Publics et du collectif Psychiatrie, sur le projet interministériel de révision de la loi sur les hospitalisations sans consentement en psychiatrie rappelle « l’attachement historique et éthique des psychiatres hospitaliers à des soins centrés sur l’état clinique des personnes et leur opposition à toute utilisation de la psychiatrie à des fins de contrôle social ». Or le projet, précise le communiqué, ajoute le recours systématique à l’avis d’un collège non exclusivement médical pour les sorties des personnes présentant des antécédents d’hospitalisation en Unité pour Malades Difficiles (UMD) ou de prononcé d’irresponsabilité pénale.

Pour certains experts médicaux, en plus de l'atteinte aux libertés individuelles, il y a atteinte au secret médical et à la déontologie médicale puisque le médecin doit fournir tous justificatifs demandés par le Préfet dans l’instruction des demandes de sortie. L'Unafam (Union nationale des amis et familles de malades psychiques), qui souligne « des avancées positives » souhaite que le collège constitué pour les décisions concernant les situations difficiles puisse « être composé exclusivement de médecins psychiatres pouvant être certificateurs, afin de respecter une cohérence des compétences requises entre l’entrée et la sortie du dispositif des soins sans consentement ».

Source : Union syndicale de la Psychiatrie ; Collectif psychiatrie, SPH, IDEPP, UNAFAM
* Gérard Dubret, chef de service, Psychiatre des Hôpitaux – CH René Dubos – 95300 Pontoise
Accéder à la circulaire du 11 janvier 2010 : Psychiatrie : circulaire du 11 janvier 2010 : Hospitalisation d’office. Sorties d’essai, mise en ligne Alexis





Revue Médicale Suisse N° 236 publiée le 17/02/2010
Bloc-notes:


Le DSM-V, à la gloire d’une époque qui craint la déviance

Article de Bertrand Kiefer

Dans le vaste monde de la psychiatrie et de la santé mentale, on attendait avec fébrilité le 10 février, jour de mise en ligne du projet de nouvelle version du Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorders (DSM-V). Il faut dire que c’est de manière quasi théologique que ce manuel rayonne son autorité. Avec une efficacité unique dans l’histoire des sciences, un petit groupe d’experts, tous cooptés au sein de l’American Psychiatric Association (APA), est par venu à découper, nommer et définir les troubles psychiques, comme l’Eglise l’avait fait autrefois avec les péchés. Au fil des décennies et de ses différentes versions, le DSM a imposé son credo urbi et orbi (hors des États-Unis).
Contre cette domination, il y eut certes quelques tentatives. L’OMS a lancé sa propre classification, le CIM-10. Avec un succès limité. Dans la plupart des pays développés, c’est le DSM qui définit le statut (bien-portant ou malade) des individus, qui influence le remboursement du traitement de leurs souffrances, qui justifie, parfois, leur enfermement. Des groupes de patients craignent d’y figurer. D’autres aimeraient que change la terminologie qui les concerne. Qu’on le veuille ou non, le DSM est devenu le livre où se raconte la maladie mentale.

Les intérêts mis en jeu par le DSM sont évidemment colossaux. D’où, en coulisse, mille manœuvres et tentatives d’influence. N’imaginons pas que les experts chargés de développer le nouveau DSM travaillent seuls. Autour d’eux, les aidant à prendre les bonnes décisions, s’active le cortège classique du pouvoir américain : lobbies (celui de l’industrie pharmaceutique surtout), experts (la plupart payés par les lobbies), médias, politiciens, minorités actives…
Pour donner une petite idée de l’ambiance qui prévaut (comme à chaque nouvelle version, d’ailleurs) : avant même la publication du projet du DSM-V, les responsables des deux précédentes éditions (DSM-III et IV) ont écrit une lettre dans le Psychiatric Times où ils accusent leurs successeurs de se montrer «trop secrets et complètement coupés de l’opinion extérieure» et se disent inquiets que la nouvelle version «augmente sensiblement la population considérée comme pathologique».
C’est que le projet de DSM-V ne se con tente pas de redéfinir quelques maladies ou d’en ajouter quelques-unes. Il introduit un nouveau paradigme. En résumé : ce qui fait la maladie, c’est le quantitatif davantage que le qualitatif. Entre le normal et le pathologique, la différence n’est que d’intensité. Aucun trouble n’est anormal en tant que tel. Seule son intensité le rend pathologique. C’est vrai que, du coup, suivant où est placé le curseur, le marché de la maladie psychique pourrait considérablement s’accroître…

Depuis son origine, le DSM a visé la simplification. Son utopie fondatrice était de débarrasser la psychiatrie de toute théorie. Mais aussi de la soustraire à la variable individuelle et à l’irrésolu qui lui est lié. Pour cela, il a commencé par abandonner les symboles et les restes de mythologie grecque qui encombraient sa terminologie (reliquats de ses racines psychanalytiques). Ensuite, au moyen d’une classification rigide, comme on en trouve en physique, chimie ou biologie, le DSM a porté son projet à son aboutissement : faire de la psychiatrie une science comme une autre. Une science à portée universelle, insensible à l’influence des cultures et des interprétations.

L’étrange, cela dit, est l’attitude profondément antiscience des experts du DSM. Les récents progrès de la génétique dans l’élucidation de l’étiologie de maladies psychiatriques, les améliorations des traitements pharmaceutiques et la neuroimagerie auraient dû jouer un rôle majeur dans sa révision. Or il n’en est rien. Aux yeux des experts du DSM, la psychiatrie est une science, certes, mais solitaire, qui n’a de compte à rendre qu’à elle-même.

Se pose cependant une petite question : en se présentant comme athéorique, le projet du DSM n’est-il pas une mystification typique de l’époque moderne ? Certes, son système de classification s’est mondialement diffusé, c’est son mérite. Il permet l’intercompréhension des chercheurs et des praticiens, et, ce qui n’est pas rien, la comparabilité des résultats. Mais exclure toute réflexion sur les causes des maladies et sur l’irréductible singularité des sujets ne suffit pas à éviter tout parti pris idéologique. Si au moins la langue du DSM était vraiment objective. Mais, à bien regarder, ce n’est pas le cas. Un même patient, suivant l’examinateur et le moment auquel il est observé, peut recevoir des diagnostics différents. De nombreux critères diagnostiques dépendent du contexte social. Malgré ce que prétendent les experts du DSM, ils restent essentiellement subjectifs.

Aucun langage ne peut servir à communiquer sans se lier à une dimension symbolique. L’humain s’exprime sans cesse au travers d’équivoques, d’ambiguïtés, de détours par l’imaginaire. Or, le DSM est le projet d’un langage absolument formalisé, univoque, clair, sans doutes. Mais ce langage n’est en réalité qu’un artefact. En imitant l’esprit de la rationalité technique, il tend à fabriquer de la maladie.

Comment comprendre que la communauté psychiatrique, sensible à l’importance de l’altérité, ait pu laisser un petit groupe de psychiatres américains imposer un modèle aussi hégémonique ? Pourquoi les psychiatres n’exigent-ils pas que le DSM soit un chantier mondial, mené par une équipe ouverte, soumis à une incessante critique, modifiable en tout temps selon le nouveau savoir – comme n’importe quel savoir scientifique, d’ailleurs ?
Cette fois-ci, c’est vrai, l’APA a voulu qu’une vaste consultation sur internet précède la publication du nouveau DMS, le V, prévue pour 2012. Mais ensuite, comme pour mieux con trôler sa portée idéologique, le DSM-V ne sera disponible que sous forme de livre.

Notre société ne peut fonctionner qu’en remettant en cause le normal, en interrogeant sans cesse ses limites. Mais avec grande prudence. Le grave, ce serait un monde normalisé par la psychiatrie, où la moindre impulsion créatrice, la plus petite transgression, le début même de l’originalité, l’acte ou le comportement humain un tant soit peu impertinent, se trouverait catalogué comme anormal, nuisible et à la fin dangereux.

Autre question de fond : pour quelle raison le DSM a-t-il décidé de ne s’intéresser qu’aux patients ? Prenez la dépression. Comment séparer, dans le jeu de ses causes, une société qui exige que chacun «performe» sa vie et des individus qui n’arrivent plus à suivre cette injonction ? Ne faudrait-il pas, en parallèle de celle des individus, lancer une entreprise de classification des troubles de la société ?En lisant le projet de DSM-V, on visite des déviances fascinantes, on se promène dans des vices qui sont comme les ombres des multiples ressources du psychisme humain – vices qui prennent d’étranges noms, parfois sous l’effet de traductions hasardeuses. On découvre des comportements tellement bizarres qu’ils nous apparaissent sortis de séries policières télévisées ou, plus souvent, si banals que tout le monde semble en souffrir. Superbe œuvre, en réalité, que cette cathédrale de classification à la gloire d’une époque qui a peur de la déviance.
Mais n’oublions pas. Du sujet humain, on ne sait pas grand-chose, mais ce qu’on sait de plus sûr, c’est qu’il dépasse sans cesse ses propres tentatives de se limiter, de se catégoriser, autrement dit de se comprendre.

Auteur(s) : Bertrand Kiefer
Numéro de revue : 236
Numéro d'article : 32369999



samedi 20 février 2010




La nouvelle loi promise à la psychiatrie est inhumaine

19 Février 2010 Par guy Baillon
Edition : Contes de la folie ordinaire


Sa clé de voûte, les 72 heures d'hospitalisation initiale "sous contrainte", a la violence d'une garde à vue.

Cette loi prévoit comme mode d'entrée en psychiatrie une hospitalisation sous contrainte de 72 h "seulement", elle débouchera sur des soins sous contrainte qui seront prolongés de diverses façons en cas de refus de soins. C'est un piège.

Ce piège est d'une gravité exceptionnelle car sous un aspect de modération (72 h seulement) il va justifier la multiplicité croissante de la contrainte comme mode de soin alors qu'elle ne provoque chez les patients que blessure de l'âme et désir de se défendre contre une telle violence. De plus, il fait croire qu'il serait le produit d'une négociation, alors que les acteurs soignants, familles, usagers, sont actuellement sous la menace par le Président d'une loi très répressive.

Faisons quelques rappels de l'histoire, puis précisons le piège de ce contrat "léonin", enfin décortiquons pourquoi "cela ne marchera pas" et aura au contraire des conséquences fâcheuses.

L'histoire de France nous l'a appris: toute loi qui veut à la fois "protéger" les malades et limiter les internements arbitraires n'aboutit qu'à "faciliter" ces internements, simplement appelés "sans consentement". Il s'agit toujours d'atteinte portée à la liberté de la personne.

L'embastillement du temps de Louis XIV était très rare, il n'y avait que quelques dizaines de places à la Bastille (et il est vrai quelques châteaux de province). Détruite en 1789.

La loi de 1838 sur les aliénés allait, pour "protéger" ceux-ci, installer une "bastille" (un asile) par département; chaque asile ne devait pas dépasser 200 places.

En 1930 il y en avait près de 80, tous surpeuplés, souvent avec plus de 2.000 malades, au total 120.000 en 1940.

Pendant la guerre 45.000 de ces "protégés" allaient y mourir de faim, les autres malades étaient la main d'œuvre permettant au reste de subsister, les gardiens étant sous les drapeaux.

Scandalisés par cette leçon de l'histoire un groupe minoritaire de psychiatres "résistants" élabore avec quelques personnes du ministère un projet révolutionnaire basé sur une autre conception de la folie: le formidable espoir que l'on peut soigner la folie autrement que par l'enfermement, c'est-à-dire en ville en s'appuyant sur les ressources humaines de l'entourage des patients dans leur propre milieu; ils ont affirmé, s'appuyant sur leurs expériences antérieures, que ni les lois, ni les murs ne soignent la folie, ce sont les hommes; ils obtiennent la parution de textes officiels en 1960 prévoyant le redéploiement dans le tissu social des villes et des campagnes des soignants jusqu'alors enfermés dans les hôpitaux psychiatriques.

Mais malgré plusieurs circulaires (1972) et une loi (1985), cette politique étendue à toute la France (831 secteurs de 66.000 h) ne sera réalisée que partiellement en raison de la pérennité des hôpitaux psychiatriques réalisant des soins dans un autre état d'esprit que sur le secteur.

Le résultat n'offrant pas de lisibilité, les patients se mobilisent en prenant comme cible la loi de 1838 toujours en vigueur, utilisée de moins en moins, en disant qu'elle était à l'origine d'internements arbitraires. La loi de 1990 veut leur donner satisfaction en "toilettant" la loi de 1838 (c'est le mot employé par le ministre qui l'a signé, Evin, pour montrer que sur le fond rien n'était modifié); il se borne en effet à changer les mots, "sans consentement" à la place d'internement. Mais les conséquences de cette nouvelle loi ont été catastrophiques.

Elle a en réalité cassé l'état d'esprit de la psychiatrie de secteur et en a arrêté le développement. Au lieu de poursuivre le déploiement des soignants en ville, elle invite à concentrer les efforts sur l'hospitalisation; d'une part, elle rend plus facile qu'avant l'hospitalisation sous contrainte en expliquant comment faire; d'autre part, elle invite les directeurs à diminuer leurs efforts dans le secteur, à fermer CMP et CATTP et y puiser le personnel pour consolider les hôpitaux. Les hospitalisations qui avaient diminué depuis 1970 depuis n'ont cessé d'augmenter, et des équipes aujourd'hui demandent l'ouverture de lits!

Depuis 1990 la psychiatrie de secteur ne cesse d'être "déshabillée".

De nouvelles plaintes de familles et d'usagers se sont élevées devant cette détérioration et l'incohérence croissante de la politique de santé déchirant les équipes entre deux soins opposés l'affaiblissement du secteur et le renforcement de l'hospitalisation.

Les plaintes des familles ont été d'autant plus fortes qu'elles souffrent de l'impossibilité qu'ont les psychiatres de mettre un terme au dogme vieux de deux siècles selon lequel il faudrait séparer les malades de leur famille; ils continuent à ne pas recevoir les familles alors que les patients ont besoin que cette alliance s'organise autour d'eux.

Familles et usagers ont trouvé auprès de l'État au-delà des soins, dans l'action sociale, un appui complémentaire avec la loi de 2005 en faveur des personnes en situation de handicap psychique dû à des troubles psychiques graves; cette loi leur donne l'espoir d'obtenir des compensations sociales venant enfin compléter les soins donnés par les équipes de secteur.

C'est dans ce climat "désorienté", fruit d'une politique incohérente pour la psychiatrie, que survient le 2 décembre 2008 le discours présidentiel écrasant d'une simple phrase 50 ans d'efforts des soignants, et décidant de transformer le soin en attitude répressive; il désigne pour cela une catégorie de malade psychiatrique comme futur criminel qu'il faut enfermer, et veut transformer les hôpitaux en prison.

Aussitôt certes la révolte se lève: toutes les preuves sont données contre les arguments de dangerosité des patients. Ils ne sont pas plus dangereux que le reste de la population, c'est l'inverse: ils sont dix fois plus souvent "victimes", car plus vulnérables, que chacun de nous.

Mais c'est toujours sous la même menace présidentielle que depuis un an les acteurs tentent de négocier avec le ministère; la presse du 11 février 2010 sur le résultat de ces négociations montre qu'ils n'ont pas su dénoncer le piège de la garde à vue de 72 H.

Une fois de plus la France est devant le choix suivant: acceptons-nous de préférer une loi et des murs d'enfermement à la décision de donner la mission du soin à des hommes? Au lieu d'espaces d'enfermement ne pouvons-nous décider de former les hommes à des soins s'appuyant sur l'entourage et les déployer dans les cités en les rendant accessibles et en continuité aux personnes en difficulté psychique ?

D'où vient cette idée des 72 h et pourquoi est-ce un piège?

L'idée a été glanée il y a dix ans par des psychiatres français voulant faire profiter leur pays d'initiatives faites ailleurs, cette fois-ci non pas au Canada, mais dans les capitales d'Europe du Nord en proie à une invasion de toxicomanes. L'erreur était de croire que c'était importable, alors que les toxicomanes ont besoin d'autres soins que les personnes ayant des troubles psychiques graves et que ces pays n'ont pas l'appui sur le terrain d'équipes de secteur; la France étant la seule à avoir créé cette "politique de secteur".

Le piège c'est de ne pas tenir compte de la réalité de la folie, et de vouloir "faire comme si" elle n'existait pas, au moment où nous voulons mettre en place des soins. Ne sommes-nous pas dans l'absurde?

Que ce soit un psychiatre, un juge ou un maire, qui demande, du haut de son ‘autorité' reconnue, à une personne qui n'a pas toute sa raison, une personne qui n'a plus accès au dialogue parce qu'une pensée étrangère l'occupe un moment, si cette autorité anonyme demande sans ambages à cette personne de dire qu'elle est malade et d'accepter un traitement, alors qu'elle ne demande rien, quel acte commettons-nous ?

Non seulement cette attitude est inhumaine et d'une brutalité extrême, ne tenant aucun compte de la vulnérabilité de la personne, mais elle se heurte à la nature du trouble psychique grave qui habite la personne. En effet, ce "trouble", la personne leméconnait, le dénie, car dans son esprit elle n'a pas de trouble. Elle a sa façon à elle de comprendre le monde qui l'entoure en ce moment. Voilà qu'il lui est demandé par quelqu'un qu'elle ne connaît pas de renoncer au propos délirant qu'elle tient. Et aussitôt après il lui est affirmé de façon arbitraire que si elle n'y renonce pas "cela veut dire" (!) qu'elle refuse les soins! Nous lui précisons (sans la présence d'aucun avocat, ce qui serait la moindre des choses: un avocat "à l'âme de la personne"!) que nous allons lui infliger un traitement sous contrainte dès maintenant (c'est-à-dire clairement une injection qui calme et rend la volonté malléable, sans attendre les 72 h fameuses), à partir de là la machine de la contrainte se met en marche et ne s'arrêtera pas.

Une telle attitude, dont on voit qu'elle enclenche immédiatement toute une suite d'actes soignants "hostiles", méconnait d'emblée la folie; de plus prend la société à témoin (la loi, le juge, le maire). Sous couvert de la société elle fait semblant d'établir un "contrat" avec le malade: devant témoin elle propose avec générosité une réponse aux troubles de la personne grâce aux soins. A ceci près que c'est un « contrat léonin » : le Lion dans toute sa majesté, sa patte levée (dans quelle intention !) demande à la souris «Tu es d'accord n'est-ce pas?».

Il suffit lors de l'entrée aux 72 h et pendant ces 72 h vécues dans des conditions de détresse extrême, avec des personnes agitées ou prostrées, et des soignants aussi inconnus que persécutant, il suffit d'un foncement de sourcil, d'un geste bizarre de la personne, pour que tous confirment «le diagnostic de refus!». Au besoin nous avons à notre portée toute une panoplie rageusement mise à jour, le DSM IV bientôt V, pour habiller de façon irrémédiable, car affirmée par un "expert", la personne, de tel et tel et tel troubles qui vont lui coller à la peau comme une encre indélébile, et sans rapport avec la réalité!

Comment faire comprendre que toute loi concernant la folie et elle seule est l'ouverture de l'arbitraire sur des hommes.

Ce dont a besoin le patient, un instant emmuré dans sa folie, c'est que des personnes compétentes, sachant que «personne n'est totalement fou, car chez chacun persiste une part de raison gardée» (Pussin, Pinel, Freud et tant d'autres), c'est que ces personnes l'accompagnent pour qu'il fasse en lui le travail psychique lui donnant accès à sa partie saine et à notre monde. Il suffit que ces hommes soient accessibles près de lui et disponibles, c'est la définition de la psychiatrie de secteur, mettant en place la continuité d'une disponibilité d'une équipe de soins pour tout patient d'une population que cette même équipe connaît.

La France est le seul pays à avoir commencé à appliquer cette pratique, certes partiellement encore; là où elle existe pleinement elle permet un travail de soin remarquable et sans contention.

Que proposent les 72 h? Personne n'ose le dévoiler aujourd'hui, comme personne n'a osé faire le bilan des lois hospitalocentriques, 1838, 1990, constatons-le ensemble:

-les directeurs d'hôpitaux obéissants vont vouloir (par précaution) consolider au mieux les services hospitaliers qui vont accueillir les nombreux malades sous contention. Pour cela ils vont puiser le personnel là où il se trouve: dans les CMP, CATTP, hôpitaux de jour

-le départ de ces infirmiers vers les hôpitaux va tarir les soins de proximité de secteur et son action de prévention; ainsi l'entourage parlera plutôt d'urgence, alors que les personnes non soignées voient seulement leurs troubles devenir aigus et seront adressés aux 72 h.

-le flux vers les centres de 72 h va croitre de plus en plus pour cela, mais aussi parce qu'aux yeux de tout le monde (voisins, familles, généralistes, police, etc.) il sera très, très facile de les orienter vers ces centres.

-dans ces centres le soin va être perverti vers ce qu'il est le plus facile de faire: les seuls soins médicamenteux et comportementalistes si aisés, ils vont supplanter la mise en place d'un travail psychothérapique quotidien, d'autant plus que dans ces centres «intersectoriels» pour 3 à 6 secteurs, les soignants ne connaitront jamais les personnes dites malades,

-les soignants n'auront ni le temps ni l'envie de rencontrer les familles, encore moins les personnes ayant des liens; les richesses de l'environnement humain seront ainsi écartées,

-la durée de 72 h est le plus souvent tout à fait insuffisante pour permettre d'établir un lien de confiance avec l'un des soignants présents (qui vont se succéder plusieurs fois par jour sur trois jours de telle sorte que les contacts ne peuvent être que totalement anonymes, automatiques, désincarnés), les patients resteront "sur leur garde".

-à la fin des 72h dans un tel climat étrange et étranger la personne démunie de tout ce qui lui sert habituellement d'appui, sera plus anxieuse (sauf si les anxiolytiques l'éteignent!), craintifs (à moins d'euphorisants!), ou à l'inverse plus violents (et là les neuroleptiques ne sont pas assez actifs en 72 h pour toutes les violences) devant ce climat hostile (où souvent les soignants auront peur, n'ayant rien pour cultiver leurs capacités psychothérapiques, ni pour se demander l'espace d'un instant ce que ces personnes vivent là; tout cela aggrave le climat)

-les orientations de fin de 72h vont se faire de plus en plus souvent au moins pour "se couvrir" vers des décisions de soins sans consentement en hôpital, et pire à domicile

-comme en "aval" (les CMP) les soignants seront devenus peu nombreux, les soins y seront plus rares et les demandes d'hospitalisation plus fréquentes, à la demande même des patients préférant l'hôpital en direct plutôt que les 72 h

-on aura compris que l'ensemble des traitements va s'orienter de plus en plus vers la chimiothérapie et le comportementalisme, les formations aux psychothérapies devenant de plus en plus inutiles. Que va devenir la psychiatrie?

Pour la société, il est clair que le résultat global est la préférence de la répression et donc l'aggravation sévère de la stigmatisation, les patients étant reconnus de plus en plus comme une race à part.

Quelle violence nous est ainsi assénée aujourd'hui, par lâcheté devant la pression présidentielle, par démission de chacun de nous!

N'est-il pas possible que les soignants qui ont travaillé tant d'années cette merveille de la continuité de disponibilité des équipes de secteur et qui en ont vu les effets apaisants, créatifs chez les patients et leurs familles, ne se révoltent pas contre cette menace de destruction?

N'est-il pas possible que les élus se penchant avec leur propre humanité sur la réalité de la folie, comprennent qu'elle n'a pas le danger que le président lui impute, et surtout ne peuvent-ils constater que le seul compagnonnage de l'homme aux côtés de l'homme soigne cette folie, toujours partielle, toujours transitoire ?

Ce n'est pas la réalité de quelques criminels qui doit dicter ses lois sur la société toute entière, c'est du compagnonnage des hommes entre eux dans une société moderne qu'il s'agit dans l'attention aux autres, le calme, l'espoir, le temps, l'amour un peu, juste ce qui serait suffisant.

La folie, qui est toujours partielle et transitoire, a besoin de la compagnie immédiate et durable d'hommes.

La folie est une souffrance de l'âme et a besoin de retrouver la compagnie des hommes.

Paris, le vendredi 19 février 2010

Docteur Guy Baillon

Psychiatre des Hôpitaux