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mardi 13 décembre 2016

Alain Ehrenberg : «La santé mentale est une question sociale»

—  (mis à jour à )
Photo Maia Flore. Agence Vu

Des troubles de la concentration chez l’enfant au stress au travail, les pathologies mentales ne relèvent plus seulement du psychiatre. Pour Alain Ehrenberg, l’auteur de «la Fatigue d’être soi», elles sont au cœur de débats moraux et politiques sur la valeur de nos relations sociales.

Alain Ehrenberg, directeur de recherches au CNRS, est l’auteur de la Fatigue d’être soi, où il retraçait l’histoire de la dépression, qu’il définissait en une «pathologie du changement». Il a publié la Société du malaise (Odile Jacob, 2010), où il analyse le lien entre malheur individuel et société. Le sociologue vient d’être nommé à la tête du tout nouveau Conseil national de la santé mentale, instauré par la ministre Marisol Touraine. Cette instance, au rôle consultatif, a notamment pour mission d’éclairer les choix de l’Etat et de sa politique de santé mentale - sur des sujets aussi divers que la psychose ou le «bien-être» des Français.
Dépression, souffrance au travail… L’Etat a-t-il quelque chose à dire sur notre santé mentale ?
Il faut préciser ce dont on parle quand on parle de «pathologie mentale». On peut les définir, à la suite du Dr Henri Ey, un des maîtres de la psychiatrie française de l’après-guerre, comme des pathologies des idées et de la relation, qui invalident de multiples manières la liberté du sujet atteint. Cela implique qu’elles relèvent, certes, de la santé, mais également, et tout autant, de la socialité de l’homme. La maladie, dans un sens médical, et le mal moral s’y intriquent inexorablement. Or, la situation de ces pathologies s’est profondément modifiée depuis un demi-siècle sous le coup d’une double dynamique : le virage de la prise en charge vers l’ambulatoire et l’élargissement considérable du spectre des pathologies. Les problèmes de santé mentale ne sont plus seulement des problèmes spécialisés de psychiatrie et de psychologie clinique. Nombre d’entre eux sont devenus aujourd’hui des questions sociales, tandis qu’un nombre sans cesse croissant de questions sociales sont appréhendées au prisme des catégories et entités psychopathologiques. Pensez à la souffrance au travail ou aux troubles de l’hyperactivité et de l’attention chez l’enfant. Ces pathologies étaient des raisons de se faire soigner, elles sont désormais des raisons d’agir sur des relations sociales perturbées. Plus encore, ces entités sont devenues matières à débats à la fois moraux et politiques sur la valeur de nos relations sociales : c’est le thème du malaise dans la société. Cette nouvelle situation de la souffrance psychique dans nos sociétés doit être placée dans une perspective sociologique globale.
C’est-à-dire ?
Mon hypothèse est que l’extension de la souffrance psychique est l’expression des changements dans nos manières d’agir en société qui se sont progressivement instituées à partir du tournant des années 70 : valorisation forte de la liberté de choix, de l’initiative individuelle, de l’innovation et de la créativité, de la transformation de soi, etc. tous ces idéaux placent l’accent sur la capacité à agir de l’individu. Nous entrons dans un individualisme de capacité imprégné par les valeurs et les normes de l’autonomie. Les questions de santé mentale sont devenues, au-delà des pathologies psychiatriques, des soucis transversaux à toute la société parce que ces idéaux mettent en relief une dimension émotionnelle qui était marginale auparavant. Il faut raisonner sur ces problèmes en termes d’action et de passion, au sens du pathos, du subi, de la souffrance. A ces changements dans la manière d’agir (la compétition scolaire, le travail flexible, les perturbations de la famille, etc.) correspondent des changements dans la manière de subir qui se formulent à travers de nouvelles pathologies. En elles, s’intriquent le mal, moral et social, et la maladie.

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