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mardi 16 mars 2021

Anorexie, boulimie, aphagie… chez les jeunes, ces troubles du comportement alimentaire explosent avec la pandémie

Par  et   Publié le 15 mars 2021

Le stress et l’angoisse liés à la crise sanitaire et au premier confinement entraînent ces troubles chez une proportion croissante d’enfants. Au point que les capacités d’accueil en psychiatrie et addictologie sont dépassées.

« Pendant le premier confinement, je pensais toute la journée à la nourriture, je pesais chaque aliment, je regardais sans cesse des recettes », se souvient Irène (le prénom a été changé). L’étudiante, âgée de 20 ans, souffre d’anorexie depuis quelques années. « Les troubles se sont amplifiés pendant cette période, puis, pendant le deuxième confinement, l’hyperphagie et la boulimie ont remplacé l’anorexie », décrit la jeune femme, qui habite seule dans un petit studio. L’ennui est pour elle le déclencheur. Elle se sent souvent oppressée, dort mal, souffre de symptômes anxieux. Suivie à la clinique Béthanie, à Talence, près de Bordeaux, elle dit aller mieux aujourd’hui mais rester fragile.

« Depuis la deuxième vague de Covid, la conjugaison de l’isolement de la famille, de la perte de liens avec ses pairs et de l’incertitude quant aux examens et à l’avenir a amplifié les états anxio-dépressifs, entraînant de nombreuses étudiantes isolées à tenter de lutter contre les angoisses par la boulimie et l’hyperphagie », explique le psychiatre Xavier Pommereau, responsable de l’hôpital de jour pour les 16-25 ans à la clinique Béthanie. Il a constaté une augmentation du nombre d’épisodes de gavage alimentaire massif, très désordonnés, suivis de conduite d’élimination sous la forme de vomissements répétés et/ou d’hyperactivité.

« De plus en plus de patients décompensent et beaucoup nous ont demandé des hospitalisations à temps complet », ajoute le docteur Pommereau.

Aggravations dues au premier confinement

Un constat inquiétant largement partagé chez les spécialistes des troubles du comportement alimentaire (TCA). « Nous gérons une explosion de la demande de soins pour les TCA sur tout le territoire, avec des aggravations en raison du retard d’accès aux soins pendant le premier confinement », assure la professeure Nathalie Godart (Fondation santé des étudiants de France), présidente de la Fédération française anorexie boulimie (FFAB). Cette hausse est décrite dans tous les pays européens et concerne les enfants, les adolescents et les adultes.

« A partir du premier confinement, nous avons vu des rechutes chez des patientes déjà suivies et un afflux d’adolescentes entrant dans l’anorexie sur un mode aigu », détaille Bruno Rocher, psychiatre

Une enquête flash menée par la FFAB auprès de 147 professionnels (à 80 % hospitaliers) atteste une augmentation des besoins chez leurs patients, et des situations nécessitant d’emblée une hospitalisation en urgence. Il y a des cas plus sévères principalement pour l’anorexie mentale mais aussi à un moindre niveau pour la boulimie et l’hyperphagie. Les délais de prise en charge se sont allongés, contraignant certains centres à ne plus accepter de nouveaux patients.

Face à cette situation, plusieurs équipes ont alerté les agences régionales de santé (ARS). La FFAB a aussi averti le ministère de la santé. La ligne téléphonique Anorexie Boulimie Info écoute (0810 037 037) a, elle, vu ses appels augmenter de 30 % en 2020, une hausse qui ne faiblit pas, avec une augmentation du temps d’écoute (de 21 minutes en moyenne).

Sur le terrain, les spécialistes s’adaptent comme ils peuvent. Au CHU de Nantes, le nombre d’hospitalisations pour anorexie a doublé, celui de leur prise en charge en hôpital de jour d’addictologie est passé de 60 à 90, souligne le psychiatre Bruno Rocher, responsable de cet hôpital de jour. « A partir du premier confinement, nous avons vu, d’une part, des rechutes chez des patientes déjà suivies et, d’autre part, un afflux d’adolescentes entrant dans l’anorexie sur un mode aigu, détaille-t-il. Beaucoup sont arrivées avec des pertes de poids importantes (15-20 kg) nécessitant une hospitalisation, et une présentation un peu inhabituelle. Les troubles ont le plus souvent commencé par une hyperactivité physique pendant le confinement, suivie dans un deuxième temps seulement par la restriction alimentaire. »

Face à la saturation des capacités d’hospitalisation, l’équipe, qui accueille habituellement des patientes de toute la région Grand-Ouest, a restreint ses critères géographiques, et durci ceux d’âge (15-35 ans). Les prises en charge à domicile, après une hospitalisation courte, ont aussi été développées. Le délai d’attente en consultation pour anorexie est désormais, sauf urgence, de trois à quatre mois. Un délai souvent mal vécu, à juste titre, par les familles, estime Bruno Rocher.

Dès 8 ans

Même constat pour David Briard, chef du service grands enfants et adolescents au CHU de Rennes. Le nombre d’hospitalisations de patients anorexiques a doublé en 2020, passant de 27 à 57, et ce chiffre reste élevé en 2021. « C’est souvent la perte brutale de repères qui a aggravé les symptômes », décrit le docteur Briard.

A l’hôpital pour enfants Robert-Debré, à Paris, « nous continuons à avoir plus de demandes d’hospitalisation, presque deux fois plus qu’avant la pandémie », estime le docteur Coline Stordeur, chef du pôle de TCA de cet établissement de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. Dans son unité spécialisée de neuf lits, elle peut avoir jusqu’à huit petits patients qui attendent une place, contre trois ou quatre habituellement. Ce sont des enfants de 8 à 12 ans qui souffrent d’anorexie mentale à début précoce ou d’Arfid, un TCA qui consiste en une alimentation très sélective avec restrictions et en l’évitement de certains aliments. Ces tableaux sont plus sévères qu’auparavant, selon la pédopsychiatre. « Il y a aussi plus d’enfants qui étaient de “petits mangeurs”, mais qui vont désormais jusqu’à l’aphagie, ou d’autres, très anxieux, souffrant de nosophobie – une peur intense de la maladie, que ce soit le Covid-19 ou une autre pathologie –, et de troubles obsessionnels compulsifs (TOC) autour de la propreté », poursuit Coline Stordeur.

Les spécialistes sont aussi préoccupés par les patients boulimiques. Nathalie Godart évoque ainsi « des états de mal boulimique », avec des crises cinq à six fois par jour, qui empêchent ces personnes d’avoir une quelconque activité, les conduisant parfois à des idées suicidaires.

Comment expliquer cette flambée dans le contexte actuel ? « Le premier confinement a généré un effet de stress majeur chez toute la population, en particulier chez les personnes susceptibles de développer des TCA, en les déclenchant, ou les aggravant », souligne Nathalie Godart.

La régulation des émotions a joué un rôle important dans l’aggravation des symptômes pendant la pandémie, selon une étude britannique, à laquelle ont participé plus de 200 personnes ayant des TCA. Des émotions difficiles (comme la peur et l’incertitude), les changements de routine et certains messages sur les réseaux sociaux (par exemple présentant la pandémie comme un temps propice à la perte de poids et la remise en forme) ont été des éléments déclencheurs, soulignent les auteurs, dans leur article paru dans le Journal of Eating Disorders le 12 janvier.

Un dégât collatéral de plus de cette crise sanitaire sur la santé mentale.

Anorexie et boulimie principalement…

On estime que les troubles du comportement alimentaire (TCA) concernent entre 500 000 et 850 000 personnes de 12 à 35 ans en France, en grande majorité de sexe féminin. L’anorexie mentale, qui débute le plus souvent entre 14 et 17 ans, peut avoir des complications ­somatiques liées à la dénutrition ou aux vomissements. Le pronostic vital est parfois engagé.

La boulimie et l’hyperphagie boulimique se manifestent par des crises durant lesquelles la personne ingère une grande quantité de nourriture, de manière compulsive, avec un sentiment de perte de contrôle. Avec, dans la boulimie, un comportement compensatoire comme des vomissements ou l’activité physique excessive, afin d’éviter la prise de poids.

Les TCA sont souvent associés à des troubles de la perception du corps qui influencent l’estime de soi. Des pathologies psychiatriques peuvent s’ajouter, avec un risque de suicide bien plus élevé que dans la population générale.



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