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jeudi 29 octobre 2020

Thomas Ruyant, valeurs dans le vent


 


Par Didier Ravon, photo Fabrice Picard — 

Le marin de Dunkerque, dont le bateau fait la promotion de la réinsertion des précaires, est l’un des favoris du prochain Vendée Globe.

Silhouette d’athlète, teint hâlé, yeux clairs et regard vif, on croit apercevoir un éternel adolescent. Il ne fait pas son âge et ne porte pas les stigmates des coureurs au large : visage ridé par les UV et les embruns, cheveux blanchis par le stress des hautes vitesses. Thomas Ruyant fait partie de cette génération de marins qui tracent leur chemin avec pragmatisme. Il est né à Dunkerque, la patrie de Jean Bart, mais n’a rien d’un corsaire. La maison familiale étant à deux pas de la patinoire, il pratique le hockey sur glace, avant de découvrir la voile à 15 ans. «Mon père ayant un Laser [dériveur solitaire, ndlr], il m’arrivait de l’emprunter. J’ai disputé quelques régates, mais ce n’était pas glorieux. Je n’avais pas le gabarit adéquat.»

N’empêche, il s’inocule le virus de la course lors du Trophée des lycées, une épreuve festive réservée aux scolaires. Vite repéré, autant pour ses qualités de manœuvrier et sa résistance hors-norme que pour sa discrétion, on se l’arrache sur les voiliers de course-croisière armés par des industriels de la région. Quand les «voileux» rangent le ciré et glandouillent au coin du feu l’hiver, lui brave cette mer du Nord rarement docile, bouffe du mille, affine son sens marin. Après sa maîtrise en management du sport, il s’essaie dans la Mini Transat 2007, course initiatique en solitaire sur une coque de noix de 6, 50 m entre La Rochelle et Salvador de Bahia, «sans ambition ni plan de carrière». Il remet ça deux ans plus tard, et s’impose haut la main. Rien ne semble arrêter sa progression stratosphérique. Pour un marin, le Vendée Globe, dont le départ aura bien lieu le 8 novembre, sans public, est généralement une consécration. «Cela n’a jamais été un rêve de gosse, mais quand on fait du solitaire, c’est la course ultime», se justifie-t-il. Il ajoute : «C’est presque une suite logique. Ce qu’on va chercher, c’est aussi tout ce côté historique. Y participer est un vrai privilège.»

L’avant-veille de l’élection de Donald Trump, le 6 novembre 2016, il est au départ de son premier tour du monde en solitaire, sur un bateau de troisième main financé par plus de 150 mécènes et dont le nom, le Souffle du Nord pour le projet Imagine, lui sied bien. Thomas Ruyant est dans le coup, apprivoise les océans Indien et Pacifique qu’il découvre, bataille dans le groupe de tête. Alors qu’il transvase des milliers de litres d’eau de mer dans l’un des ballasts, le chapeau du schnorchel (une prise d’eau que l’on retrouve sur les sous-marins) s’arrache et déchire le fond de coque. Son bateau commence à couler. Lui ne panique pas, colmate sommairement avec sa veste de ciré, met les mains dans la colle, répare et repart. Quelques jours plus tard, il heurte un conteneur flottant entre deux eaux, qui découpe sa coque telle une boîte de conserve. Dans la tempête, son voilier menace de se briser. Atteignant le port de Bluff en Nouvelle-Zélande, il est alors accosté par un pêcheur qui lui lance sur le pont un sac avec une dizaine de homards vivants. Maigre consolation après l’abandon inéluctable, mais agréable repas après des semaines à mastiquer de la nourriture lyophilisée.

Le marin n’est pas genre à pleurnicher et à renoncer. Il consent à reconnaître qu’il est persévérant et n’aime guère tergiverser. Il a reçu une éducation catholique, n’est pas pratiquant, ne revendique aucune religion, suit la politique, vote lors des grandes élections. On ne saura pas pour qui il a glissé son bulletin lors de la dernière présidentielle, mais il n’y a guère de doute : «Je ne suis ni de droite ni de gauche… mais surtout pas d’extrême droite.» Ses parents sont retraités depuis peu. Son père dirigeait une concession automobile. Sa mère, assistante sociale, a guidé et soutenu des élèves en échec scolaire. Thomas Ruyant est le second d’une fratrie de trois sœurs, respectivement juriste, kinésithérapeute et orthophoniste. Anne-Laure, sa compagne, est architecte et connaît bien la voile. Avec leurs deux enfants, un fils de 8 ans et une fille de 3 ans, les Ruyant, qui vivent à Lorient, passent leurs vacances en bateau.

«Deux jours après l’arrivée de la Vendée Arctique-les-Sables-d’Olonne, j’étais en croisière avec eux à bord de notre petit voilier familial.» Il omet de préciser qu’il a terminé «cramé» mais troisième de cette boucle en solitaire de 2 800 milles (4 500 kilomètres) début juillet, à la barre de son coursier bleu et blanc mis à l’eau il y a un an. Rompant avec une coutume qui fait qu’un marin ne démarre jamais la construction d’un bateau neuf sans sponsor, Ruyant avait pris le contre-pied, mettant la charrue avant les bœufs. Il avait lancé la conception de ce 18 mètres volant sans aucune garantie, se disant que s’il ne trouvait pas de partenaires providentiels, il le louerait et, au pire, le vendrait.

Sa rencontre avec le président fondateur d’Advens, une entreprise de cybersécurité, ressemble à un conte de fées. Alexandre Fayeulle : «Quand je l’ai croisé pour la première fois, j’ai eu un énorme coup de cœur. Il m’a immédiatement séduit par son magnétisme et son charisme. Une vraie étincelle !» Ch’ti comme lui, Fayeulle décide alors de financer la construction du bateau en Italie, puis devient le partenaire principal pour plusieurs millions d’euros, et l’aide aussi à créer sa structure, TR Racing. Un vrai papa gâteau. Alexandre Fayeulle toujours : «Outre ses qualités de grand marin, Thomas possède des aptitudes entrepreneuriales indéniables, une vision claire de ce qu’il veut. C’est un vrai leader qui fait l’unanimité dans son équipe, a une grande indépendance d’esprit, observe, mais ne se laisse pas influencer. Il ne suit pas le troupeau et est audacieux dans sa façon de naviguer.» L’Irlandais Marcus Hutchinson, son team manager, qui a roulé sa bosse dans tous les secteurs des courses à la voile, confirme : «Thomas n’est pas seulement le pilote du bateau. Il a l’œil sur tout, et, en même temps, cette capacité à bien s’entourer, à déléguer, à écouter, puis à décider. Avec lui, tout est basé sur la confiance réciproque. Il est intuitif et à l’aise au large, mais tellement impliqué et intéressé par tous les domaines qu’il faut parfois le canaliser afin qu’il ne se disperse pas trop.»

Son bateau a été baptisé LinkedOut, un réseau professionnel pour des gens en grande précarité qui cherchent à retrouver un boulot et à se réinsérer. Sensible aux causes sociétales, Ruyant se dit fier de porter ces couleurs, lui qui pourtant ne s’est jamais impliqué dans l’associatif auparavant. A bord de l’engin d’une rare brutalité «où se faire chauffer de l’eau quand ça bombarde peut devenir dangereux», il a installé au centre de la cabine un siège baquet conçu sur mesure à Kerpape, établissement connu pour «réparer» des accidentés. Il l’a voulu «dos à la route», afin de ne pas se faire éjecter lors des «arrêts buffet». Il va porter une ceinture connectée pour mieux optimiser son sommeil, et embarque musique, podcasts, films et livres, afin de s’octroyer des moments de coupure et «ne pas perdre la boule» durant les 70 jours que devrait durer le voyage.


1981 Naissance.
2009 Vainqueur de la Mini Transat.
2010 Vainqueur de la Route du rhum.
2016 Première participation au Vendée Globe.
8 novembre 2020 Départ de son second Vendée Globe.


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