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vendredi 29 mars 2019

Alexandre Feltz, pionnier du sport sur ordonnance

Ce médecin généraliste, adjoint à la mairie de Strasbourg, multiplie les initiatives pour réduire la sédentarité et les inégalités de santé chez ses concitoyens.
Par Pascale Santi Publié le 30 mars 2019
Alexandre Feltz se déplace à vélo. Un moyen pour ce médecin généraliste depuis 1991, maire adjoint de Strasbourg chargé de la santé, de gagner du temps. C’est précieux, car pour lui, ce temps est compté, entre son agenda politique, ses consultations, ses cours à la faculté de médecine… « Tous mes discours, je les pense en faisant du vélo, je mûris aussi mes projets », dit-il. C’est pour lui un moment de respiration. Il peut parcourir 20 à 25 km en une journée. Pas de doute, c’est un sportif. Il est d’ailleurs à l’origine de la création du sport santé, ou plutôt de la prescription d’activité physique sur ordonnance.

Comment est née cette idée ? Persuadé que l’activité physique est un médicament, conforté par plusieurs rapports sur le sujet, Alexandre Feltz, élu depuis 2008, a convaincu Roland Ries, maire (PS) de la capitale alsacienne… à l’issue d’une partie de tennis. Le contexte est là : « On a des preuves scientifiques sur l’efficacité de l’activité physique et sportive alors que les maladies chroniques ne cessent d’augmenter, la sédentarité galope, notamment chez les jeunes qui ne bougent plus…, explique-t-il. A l’époque, peu de gens y croyaient, mais j’avais le soutien du maire. » Pour ce dernier, qui l’a toujours soutenu dans ses projets innovants, « Alexandre Feltz est un créatif, opiniâtre, il ne lâche pas le morceau. Il a une force de conviction communicative ».
L’annonce est faite en 2012 par Roland Ries : des médecins généralistes pourront prescrire du « sport santé sur ordonnance », en l’occurrence du vélo, à des personnes touchées par des maladies chroniques. « C’est alors un emballement médiatique », se souvient Alexandre Feltz. Pour Françoise Schaetzel, médecin de santé publique, élue EELV au conseil municipal de Strasbourg : « Il s’est battu au niveau local pour convaincre des médecins que les médicaments n’étaient pas la seule thérapie. Il œuvre beaucoup pour la prévention, considérant la santé comme une question transversale. » 380 médecins généralistes en prescrivent aujourd’hui à Strasbourg. Le dispositif est rodé. Plus de 2 500 personnes ont à ce jour été vues en entretien, avec 800 patients suivis chaque semaine.

Lancer le mouvement

Cela a été le cas de Marie-Rose Baumgarten, patiente du docteur Feltz. Lorsque cette infirmière consulte en janvier 2013, elle souffre d’hypertension, de surpoids. « Je n’avais jamais fait de sport, je n’y avais même jamais pensé », dit cette quinquagénaire. Un éducateur, qui évalue sa condition physique, lui propose plusieurs activités : piscine, marche nordique, basket… Un an plus tard, elle avait perdu 15 kg (qu’elle n’a pas repris depuis) et a arrêté son traitement pour l’hypertension. Aujourd’hui sortie du dispositif, elle continue la marche nordique. « J’ai même moins mal à l’épaule après une séance. J’ai repris du souffle, ça m’a redonné le moral », précise Mme Baumgarten.
D’autres villes ont suivi. Alexandre Feltz a créé le réseau des villes sport santé de l’OMS, qui se réunissent tous les deux ans à Strasbourg depuis 2015. L’activité physique sur ordonnance est inscrite dans la loi Santé depuis début 2017. Valérie Fourneyron, ancienne ministre des sports, s’est d’ailleurs appuyée sur l’expérience strasbourgeoise lorsqu’elle a défendu son amendement à la loi Santé. Le mouvement est lancé.
C’est en quelque sorte un retour aux sources. La tradition de la santé à Strasbourg remonte à la fin du XIXe siècle avec l’Allemagne hygiéniste. En 1910, des Allemands avaient ouvert une piscine avec une aile consacrée à l’activité physique. Ces mêmes lieux accueilleront en 2021 la Maison du sport santé, sur les 1 300 m2 de l’aile médicale des Bains municipaux de la Victoire. Elle abritera le sport santé sur ordonnance, et, entre autres, un living lab, un dispositif de prise en charge des enfants en surpoids (Preccoss)…
Seul bémol – de taille – pour le sport santé en France aujourd’hui : il n’est pas financé par l’Assurance-maladie. « Or, pour que le système fonctionne, il faut que ce soit organisé et financé », insiste le docteur Feltz. Ainsi à Strasbourg, c’est gratuit la première année et les personnes participent ensuite selon leurs revenus les deuxième et troisième années, entre 20 et 100 euros par an. « Les inégalités sociales de santé sont très fortes. 70 % des gens qui font du sport santé ne savent pas faire du vélo, nager, beaucoup sont en dessous du seuil de pauvreté », rappelle le docteur Feltz, également président régional du syndicat MG France.

Développer les déplacements actifs

« Alexandre a une obsession de la justice sociale, de réduction des inégalités sociales de santé, dit Pierre Tryleski, collègue et ami qui loue aussi son charisme, sa sincérité et sa fidélité. Pragmatique, il est capable de transformer des rêves en réalité, sans être un doux rêveur. » Sensible à l’accès aux soins pour tous, le docteur Feltz se dit engagé au quotidien dans son cabinet, situé dans un quartier populaire près de la gare. Il a œuvré pour l’ouverture, fin 2016, de la salle de consommation à moindre risque destinée aux usagers de drogues, la deuxième après celle de Paris. Il a aussi mis en place les maisons urbaines de santé dans des quartiers populaires. Son histoire personnelle, avec un grand-père maternel algérien qui a fait la guerre de 1914-18, et un grand-père paternel ouvrier en Lorraine, a sans doute contribué à cette fibre sociale.
Pour Alexandre Feltz, le sport santé, c’est aussi des déplacements actifs. Il est important de transformer un parcours contraint en parcours santé, à pied, à vélo… Tous les dimanches matin, il emprunte d’ailleurs une vitaboucle – près de 200 km de parcours dans la ville pour faire de la marche, de la course à pied, de la musculation en accès libre – avec ses parents.
Il n’a plus de voiture depuis deux ans. « Accro au vélo » au quotidien, cet ancien basketteur l’utilise aussi durant ses vacances… Il partage avec son épouse, assistante sociale, ce bonheur des déplacements actifs. Un virus transmis à leurs cinq enfants, engagés dans le social ou dans le sport santé. Un de ses fils, Vivien, chargé de mission humanitaire dans une ONG pour la santé au Cameroun, a récemment parcouru 1 000 km à vélo dans les Andes.
Le médecin-cycliste milite fortement contre le Grand contournement Ouest de Strasbourg (GCO). Pour lui, « cette autoroute écocide de 24 kilomètres ne désengorgera pas la ville et détruira des centaines d’hectares de forêts et de terres agricoles. De plus, créer de telles infrastructures routières va contre le climat, contre l’écologie et contre la santé », martèle-t-il. Autre combat : contre les perturbateurs endocriniens qui envahissent selon lui notre quotidien. Il est aussi à l’origine des parcs sans tabac sur toute la ville, une première en France.
Toutes ces initiatives dessinent-elles une ambition plus large ? Il se définit lui-même comme « un médecin généraliste qui fait de la politique, défend une politique pour tous et un peu plus pour ceux qui ont un peu moins ». Avec un tel slogan, serait-il tenté par la mairie de Strasbourg en 2020 ? « La question d’être tête de liste ne se pose pas. Je préfère participer à une démarche collective et citoyenne qui vise à un rassemblement large autour de l’écologie et de la gauche », répond-il. Jusqu’ici jamais affilié à un parti politique, même s’il a toujours été de gauche, il vient de s’engager dans le tout nouveau mouvement lancé notamment par Raphaël Glucksmann et Claire Nouvian, Place Publique. « C’est un animal politique qui comprend bien les rapports de force. Il sait partager son dynamisme, mais c’est dans les actions où il a le leadership qu’il donne toute sa force », confie Françoise Schaetzel.
Pour l’heure, son cheval de bataille reste la politique santé de la capitale alsacienne, et la lutte contre les méfaits de la sédentarité. Une lutte qui passe par l’exemple : en fin de consultation, il se lève pour raccompagner ses patients, et revient en courant.

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