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mardi 1 juin 2021

Reportage A Gaza, la guerre à horreur d’enfants

par Samuel Forey, Envoyé spécial à Gaza  publié le 31 mai 2021 à 21h04

Dans l’enclave palestinienne laminée par quatorze ans de blocus, la récente escalade de violence entre le Hamas et Israël a aggravé les dégâts psychologiques, en particulier chez les mineurs. 

Alaa Abou Hatab pensait qu’il était mort, quand son immeuble s’est écroulé sur sa famille, tuant sa femme, Yasmine, quatre de ses cinq enfants, ainsi que sa sœur aînée venue lui rendre visite cette nuit-là. Dans les deux fratries, c’est le plus jeune qui a survécu. Le père, 34 ans, est sorti indemne des décombres. Son visage ressemble à un masque de cire aux cheveux auburn. «Nous étions au troisième et dernier étage. L’immeuble a été frappé. Nous sommes revenus voir s’il y a quelque chose à sauver», se remémore-t-il. Mais, neuf jours après le bombardement israélien du 15 mai, il ne reste rien dans ce tas de ruines. Ils étaient sept. Ils ne sont plus que deux. Alaa Abou Hatab porte dans ses bras sa fille de 4 ans, Maria, aux cheveux roux comme le feu. Ils se tiennent seuls, devant les souvenirs de leur vie passée, sous le soleil déjà brûlant. La petite fille a été légèrement blessée et depuis la disparition des siens, elle n’a pas dit un mot.

Non loin de cette destruction, dans le camp de réfugiés d’Al-Shati, devenu un quartier dense et populaire du nord de Gaza, se trouve une école de l’UNRWA, l’agence onusienne pour les réfugiés palestiniens. Une trentaine de familles, dont les maisons sont trop endommagées pour être habitables, y sont hébergées, soit 181 personnes dont 110 enfants. Cette population est à l’image de celle de l’enclave, dont la moitié des plus de deux millions d’habitants a moins de 18 ans.

«On a vu notre maison brûlée»

Raed Tafich, visage allongé, peau sombre et cheveux bouclés, poivre et sel, vivait avec ses six filles dans le quartier de Zeitoun, au sud de la ville. Dès le début de l’offensive, il préfère s’abriter dans une autre école de l’UNRWA. «On s’y sentait à l’abri. Normalement, les Israéliens ne bombardent pas les Nations unies. Il y avait des centaines de personnes. On n’avait rien. Je trouve une toile, dresse un semblant de tente», se souvient-il. «La deuxième nuit, des voisins m’appellent. Ils me disent que ma maison brûle. Je n’y crois pas. Je rentre chez moi en courant, et vois le bâtiment en flammes. Je m’effondre.»

Le métallurgiste de 42 ans vient de perdre le peu qu’il lui restait. Il a dû fermer son atelier il y a deux mois, à cause de la crise économique due au Covid. Il est divorcé. Son ex-femme est absente. Mais quand il parle de ses filles, son visage s’illumine. «On s’amuse bien ensemble. On y arrive, malgré tout.» Nour et Hala, 13 et 12 ans, ont les mêmes yeux noisette et le visage allongé de leur père. La première a de l’aplomb ; la cadette est plus sensible. Elles n’ont connu Gaza qu’assiégé par le blocus israélien et égyptien, qui dure depuis quatorze ans – depuis que le Hamas s’est emparé du pouvoir dans l’enclave, en 2007. Elles ont le vague souvenir, alors qu’elles avaient sept et six ans lors de la guerre de 2014, de s’être déjà abritées dans une école de l’UNRWA. Mais à l’époque, leur habitation avait été épargnée et elles avaient pu rentrer chez elles.

«On est retournées là-bas, après les onze jours. On a vu notre maison brûlée. Ça nous a fait beaucoup de peine. On ne voulait pas partir»,dit Hala, la plus jeune. Elle laisse tomber quelques larmes. Depuis deux semaines, elle dort dans une salle de classe. Ses nuits agitées sont peuplées de mauvais rêves. Et elle ne sait pas quand elle retournera dans un foyer.

«Personne ne peut aller bien»

Quelles traces laissera cette dernière escalade, pour les enfants de Gaza ? «Les gens sont dans un état lamentable. La dernière offensive a occasionné beaucoup de stress et de crises d’angoisse, et réveillé des traumatismes. Cette guerre a été très dure. Tout le territoire a été frappé, y compris en centre-ville. Certaines familles se rassemblaient en se disant : on dort ensemble, comme ça si on meurt, on va au paradis tous ensemble. Sans compter une crise économique et sanitaire très grave. Je m’attends à une catastrophe», s’inquiète Sami Oweida, responsable du Gaza community mental health programme.

Quatorze ans de siège ont laminé l’économie. Le taux de chômage est à 50%, l’un des plus élevés au monde. La population n’a qu’un accès limité à l’électricité et l’eau potable. A cette situation désastreuse se greffent les confrontations régulières entre Israël et le Hamas. L’Etat hébreu a attaqué quatre fois le territoire côtier, en 2008, 2012, 2014 et 2021, causant la mort de quelque 4 000 personnes. Des manifestations, organisées aux frontières de l’enclave en 2018 et 2019, ont été réprimées à balles réelles par les forces israéliennes, faisant 30 000 blessés et près de 200 tués.

Chaque offensive est suivie d’une phase de reconstruction, avant qu’une nouvelle escalade n’engendre des destructions supplémentaires, encore et encore. Les morts s’ajoutent aux morts et la ruine à la ruine. Gaza semble être soumis au supplice de Prométhée, qui voit son foie dévoré chaque jour par un aigle, avant qu’il ne repousse dans la nuit, et ainsi de suite. Et à l’instar de la figure mythologique, si l’organe se régénère, le traumatisme reste. «Personne ne peut aller bien en ayant vécu quatre guerres pareilles», souligne Matthias Schmale, directeur de l’UNRWA à Gaza. Pour l’humanitaire, «les pires dégâts [des violences récentes] sont psychologiques. Je n’avais pas entendu ça avant. Cette fois-ci, les gens ont eu vraiment peur. Nous n’avons même pas pu mettre en place de corridor humanitaire, contrairement à l’offensive de 2014.»

«Aller en classe donnait de l’espoir à ces enfants. C’est un lieu de socialisation, un sanctuaire, un endroit où ils peuvent agir. Rester à la maison n’a pas été une expérience positive. Leur bien-être, leur engagement scolaire a été affecté. Cette nouvelle escalade est venue sur un autre choc. Jusqu’où pourront-ils tenir ?»

—  Ritesh Shah, chercheur spécialiste de l’éducation à l’université d’Auckland

Les enfants de l’enclave, plus vulnérables que les adultes car moins préparés à faire face aux chocs violents de ces confrontations, sont particulièrement touchés. Selon une étude de la National Library of Medecine américaine datant de 2020, au moins 53% d’entre eux montrent des symptômes de stress post-traumatique, principalement des cauchemars fréquents – au moins trois fois par semaine –, qui les empêchent de dormir, et partant, de se concentrer à l’école. Ils ont été exposés aux déplacements, à la mort, aux bombardements, voire à des combats. Dans un territoire peuplé pour moitié d’enfants, ces troubles pèsent lourd, sur les parents, comme sur le système scolaire. A tel point que gérer ces chocs psychologiques devient une priorité des organisations humanitaires.

Car cette guerre est survenue au pire moment pour les enfants de Gaza. La pandémie a contraint à une fermeture des écoles, depuis son déclenchement au printemps 2020. «Aller en classe donnait de l’espoir à ces enfants. C’est un lieu de socialisation, un sanctuaire, un endroit où ils peuvent agir. Rester à la maison n’a pas été une expérience positive. Leur bien-être, leur engagement scolaire a été affecté. Cette nouvelle escalade est venue sur un autre choc. Jusqu’où pourront-ils tenir ?» explique Ritesh Shah, chercheur spécialiste de l’éducation à l’université d’Auckland, qui a notamment travaillé à Gaza.

Penser à un «lieu sûr»

Les écoles étaient aussi les lieux privilégiés pour détecter les enfants fragiles. L’ONG norvégienne Norwegian Refugee Council a mis en place un ambitieux programme d’assistance aux enfants traumatisés, qui a continué pendant le confinement. L’organisation prend en charge 75 000 enfants et intervient dans 118 écoles, où elle forme conseillers d’éducation et professeurs. C’est ainsi que Sojoud Sakin, 13 ans, a été repérée, en septembre 2020. Depuis 2014, elle ne dormait pas bien. Sa famille vivait dans le quartier de Toufah, non loin de la frontière. Sa maison se trouvait près d’une petite éminence, dont le rôle, à la moindre guerre, est stratégique sur cette langue de sable plate, longeant la mer. Deux semaines après le début de l’offensive, le combat se rapproche. Sojoud, 6 ans à l’époque, quitte sa maison avec sa famille sous les bombardements. Son oncle et des amies sont tués. Depuis, elle faisait de nombreux cauchemars, se levait toutes les nuits, voulait dormir avec sa mère. A l’école, ses résultats s’en ressentaient.

«Le conseiller d’éducation est venu me voir. J’ai découvert que je n’étais pas la seule à faire des cauchemars. Je rêvais de bombardements. J’ai appris quelques techniques, notamment de respiration et de relaxation», se rappelle la jeune fille, au visage rond dans son foulard rose. Le conseiller rencontre aussi la mère, Maysa, 36 ans et huit enfants, qui n’en pouvait plus. «J’étais si heureuse d’avoir quelqu’un à qui parler, qu’on nous écoute. On nous a beaucoup aidés. Il n’y a pas une seule méthode, il s’agit de s’amuser, d’utiliser des jouets, de passer du temps ensemble.» Au bout d’un mois, Sojoud dormait mieux, et sa mère aussi.

Si une angoisse monte, Sojoud s’entraîne à penser à un «lieu sûr». Le sien est sa nouvelle maison, dans laquelle ils ont emménagé il y a deux ans. Isolée dans les vergers, c’est une simple masure de quelques murs et quatre pièces. Devant, un jardinet avec un poulailler. Un frère de Sojoud y joue avec un hérisson. Derrière, une arrière-cour ombragée des trois végétaux de la Palestine : un olivier, une vigne grimpante et un noyer. Malgré la chaleur déjà forte, elle est toujours au frais.

En temps normal, c’est le refuge parfait, mais en temps de guerre, ce site devient l’endroit privilégié par le Hamas pour lancer des roquettes. Il y a l’espace pour manœuvrer et des civils derrière lesquels se protéger. Début mai, la famille de Sojoud a fui, encore. Mais le traumatisme de la jeune fille n’a pas resurgi. Selon NRC, 70% des enfants pris en charge voient leurs cauchemars cesser et dorment mieux.

Mais la dernière guerre risque de gâcher ces efforts. Pour Hozayfa Yazji, chef de l’organisation norvégienne à Gaza : «On s’attend à ce que le nombre de jeunes traumatisés triple ou quadruple. Pour nous, c’est épuisant, ces conflits. On passe des années à améliorer l’état psychologique des enfants. Il faut tout reprendre, après.» Les cauchemars n’en finissent pas.



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