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Articles, témoignages, infos sur la psychiatrie, la psychanalyse, la clinique, etc.

mardi 13 septembre 2011


Art et psychiatrie : un événement atypique organisé par l’association Futur composé


Sur l’initiative du Docteur Gilles Roland-Manuel, psychiatre et fondateur de l’association, le Festival Futur Composé réunit tous les 2 ans de jeunes autistes et psychotiques, éducateurs et artistes professionnels connus ou non, pour un spectacle artistique décliné sur un thème culturel du monde. Cette année, le festival aura lieu du du 21 au 24 septembre 2011 à l’Hôtel de Ville de Paris, l’Espace Paris Plaine et l’Institut Culturel Italien.

Informations Pratiques

Lieu: l’Hôtel de Ville de Paris / 5, Rue Lobeau 75004 Paris / Métro Hôtel de Ville / Auditorium et Foyer ; Istituto Italiano di Cultura : 73, rue de Grenelle - 75007 Paris / Métro ligne 12 (Rue du Bac ou Sèvres-Babylone) ; Espace Paris Plaine – 13, avenue du Général Guillaumat 75015 Paris Métro Porte de Versailles ou Porte de Vanves / Tramway T3 Station Georges Brassens / En voiture : Prendre boulevard périphérique et sortir Porte de la Plaine. 

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Newron dépose une demande IND aux USA pour un produit contre la schizophrénie

Zurich (awp) - Newron a annoncé avoir déposé une demande Investigational New Drug (IND) auprès du FDA américain pour son agent actif NW-3509. Il s'agit du premier modulateur de canal natrium qui a été développé spécialement pour le traitement de la schizophrénie, selon un communiqué de mercredi.

Cette demande pour mener des premières études cliniques fait suite à des discussions avec les autorités sanitaires américaines et britanniques MHRA pour intégrer leurs propositions et conseils.

(AWP / 13.07.2011)

Un Français sur 6 atteint d'une maladie grave

15/07/2011 



Selon un rapport transmis mardi 28 juin aux administrateurs de la Caisse nationale de l'assurance maladie (CNAM), 1 Français sur 6, soit 9 millions de personnes, souffre d'une maladie chronique grave comme le diabète, le cancer, l'hypertension ou la schizophrénie. Des chiffres en constante augmentation depuis 2005.

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Plus d'un tiers des Européens souffrent de maladie mentale
05 septembre 2011 

C'est une étude du Collège européen de neuropsychopharmacologie qui l'affirme : 38,2% des habitants de l'Union européenne souffrent d'une maladie mentale ou neurologique, allant de l'insomnie à la démence.
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Des Canadiens souffrant d'une maladie mentale bloqués à la frontière américaine
9 septembre 2011 


Frontière canado-américaine

Plus d'une douzaine de Canadiens se sont vu refuser l'accès au territoire américain depuis un an, après que des informations sur leur dossier médical eurent été consultées par le département de la Sécurité intérieure des États-Unis, rapporte CBC.

Lois Kamenitz, par exemple, a contacté le Bureau de l'intervention en faveur des patients des établissements psychiatriques l'automne dernier, après que les douaniers lui eurent interdit de prendre son vol en direction de Los Angeles en raison d'une tentative de suicide survenue quatre ans plus tôt.

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MERCREDI 15 JUIN 2011


La scientologie déchiffrée par la psychanalyse : la folie du fondateur L. Ron Hubbard

Thierry Lamote
12
Mai 2011 - Presses universitaires du Mirail-Toulouse, Toulouse – 23 €

Étudier l'Église de Scientologie comme une «simple» entreprise à but lucratif - et Ron Hubbard comme un pur escroc, à la fois machiavélique et rationnel -, c'est rater une dimension essentielle : la Scientologie est avant tout le produit du système délirant construit par son fondateur, dont la personnalité psychotique a laissé de profondes empreintes sur l'organisation et la doctrine.
Au gré d'une fascinante plongée dans les écrits d'Hubbard, cet ouvrage propose une approche décapante du phénomène scientologue et en renouvelle en profondeur la compréhension. Il passionnera les lecteurs férus de psychanalyse et, plus largement, tous ceux qui sont intéressés par l'emprise des mouvements sectaires.

dimanche 11 septembre 2011


Le nouveau plan Suicide est arrivé

09/09/2011



Attendu depuis le mois de mai, le deuxième plan de lutte contre le suicide est officiellement sur les rails. Doté d’un budget de 15 millions, ce programme de 49 mesures doit notamment permettre d’améliorer la qualité des données sur les suicides et tentatives de suicide, qui restent aujourd’hui très parcellaires.

Le gouvernement a saisi l’occasion de la journée mondiale de prévention du suicide du 10 septembre pour lancer son Programme national d’actions contre le suicide 2011-2014. Doté d’une enveloppe globale de 15 millions d’euros, ce programme fait suite à la Stratégie nationale d’actions face au suicide 2000-2005. Il comprend 49 mesures regroupées en six axes : développement de la prévention, amélioration de la prise en charge des personnes en risque suicidaire et de leur entourage, information et communication autour de la santé mentale et de la prévention du suicide, formation des professionnels, développement des études et de la recherche, animation du programme au niveau local.

Ce plan se caractérise par sa dimension résolument interministérielle : Justice, Santé et Travail, Éducation nationale, Agriculture, Enseignement Supérieur et Recherche, Solidarité et Cohésion sociale. Ce qui doit permettre d’« agir plus efficacement en termes de prévention et de prise en charge », souligne un communiqué du ministère de la Santé. En particulier, vis-à-vis des populations les plus vulnérables au risque suicidaire (jeunes adultes ou proches de victimes de suicides).

L’amélioration de la qualité des données ainsi que le suivi des suicides et tentatives de suicides en population générale comme au sein des populations spécifiques (milieu agricole, carcéral…) figurent parmi les autres principaux objectifs du programme.

Un comité de pilotage, présidé par le Directeur général de la santé, le Dr Jean-Yves Grall, se réunira trimestriellement pour s’assurer de la mise en œuvre effective des 49 actions.

Selon le ministère de la Santé, chaque année en France, près de 200 000 personnes font une tentative de suicide, qui se révèle fatale dans 10 500 cas.
› DAVID BILHAUT


Petite Poucette, la génération mutante
par Pascale Nivelle



Michel Serres, diplômé de l’Ecole navale et de Normale Sup, a visité le monde avant de l’expliquer à des générations d’étudiants. Historien des sciences et agrégé de philosophie, ancien compagnon de Michel Foucault, avec qui il a créé le Centre universitaire expérimental de Vincennes en 1968, il a suivi René Girard aux Etats-Unis, où il enseigne toujours, à plus de 80 ans. Ce prof baroudeur, académicien pas tout à fait comme les autres, scrute les transformations du monde et des hommes de son œil bleu et bienveillant. Son sujet de prédilection : la jeune génération, qui grandit dans un monde bouleversé, en proie à des changements comparables à ceux de la fin de l’Antiquité. La planète change, ils changent aussi, ont tout à réinventer. « Soyons indulgents avec eux, ce sont des mutants », implore Michel Serres, par ailleurs sévère sur sa génération et la suivante, qui laisseront les sociétés occidentales en friche. Entretien.

Vous annoncez qu’un « nouvel humain » est né. Qui est-il ?

Je le baptise Petite Poucette, pour sa capacité à envoyer des SMS avec son pouce. C’est l’écolier, l’étudiante d’aujourd’hui, qui vivent un tsunami tant le monde change autour d’eux. Nous connaissons actuellement une période d’immense basculement, comparable à la fin de l’Empire romain ou de la Renaissance.


Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux grandes révolutions : le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. La troisième est le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies, tout aussi majeure. Chacune de ces révolutions s’est accompagnée de mutations politiques et sociales : lors du passage de l’oral à l’écrit s’est inventée la pédagogie, par exemple. Ce sont des périodes de crise aussi, comme celle que nous vivons aujourd’hui. La finance, la politique, l’école, l’Eglise… Citez-moi un domaine qui ne soit pas en crise ! Il n’y en a pas. Et tout repose sur la tête de Petite Poucette, car les institutions, complètement dépassées, ne suivent plus. Elle doit s’adapter à toute allure, beaucoup plus vite que ses parents et ses grands-parents. C’est une métamorphose !


Cette mutation, quand a-t-elle commencé ?

Pour moi, le grand tournant se situe dans les années 1965-1975, avec la coupure paysanne, quand la nature, notre mère, est devenue notre fille. En 1900, 70% de la population française travaillait la terre, ils ne sont plus que 1% aujourd’hui. L’espace vital a changé, et avec lui « l’être au monde », que les philosophes allemands comme Heidegger pensaient immuable. La campagne, lieu de dur travail, est devenue un lieu de vacances. Petite Poucette ne connaît que la nature arcadienne, c’est pour elle un terrain de loisirs et de tourisme dont elle doit se préoccuper. L’avenir de la planète, de l’environnement, du réchauffement climatique… tout est bousculé, menacé.


Prenons l’exemple du langage, toujours révélateur de la culture : il n’y a pas si longtemps, un candidat au concours de l’Ecole normale était interrogé sur un texte du XIXe siècle qui parlait de moissons et de labourage. Le malheureux ignorait tout le vocabulaire ! Nous ne pouvions pas le sanctionner, c’était un Petit Poucet qui ne connaissait que la ville. Mais ce n’est pas pour ça qu’il était moins bon que ceux des générations précédentes. Nous avons dû nous questionner sur ce qu’étaient le savoir et la transmission.


C’est la grande question, pour les parents et les enseignants : que transmettre entre générations ?

Déjà, Petit Poucet et Petite Poucette ne parlent plus ma langue. La leur est plus riche, je le constate à l’Académie française où, depuis Richelieu, on publie à peu près tous les quarante ans le dictionnaire de la langue française. Au siècle précédent, la différence entre deux éditions s’établissait à 4 000 ou 5 000 mots. Entre la plus récente et la prochaine, elle sera d’environ 30 000 mots. A ce rythme, nos successeurs seront très vite aussi loin de nous que nous le sommes du vieux français !


Cela vaut pour tous les domaines. A la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70% de ce qu’il avait appris sur les mêmes bancs vingt ou trente ans plus tôt. Elèves et enseignants vivaient dans le même monde. Aujourd’hui, 80% de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui restent, le professeur n’est plus indispensable, car on peut tout savoir sans sortir de chez soi ! Pour ma part, je trouve cela miraculeux. Quand j’ai un vers latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l’Enéide, le livre IV… Imaginez le temps qu’il faudrait pour retrouver tout cela dans les livres ! Je ne mets plus les pieds en bibliothèque. L’université vit une crise terrible, car le savoir, accessible partout et immédiatement, n’a plus le même statut. Et donc les relations entre élèves et enseignants ont changé. Mais personnellement, cela ne m’inquiète pas. Car j’ai compris avec le temps, en quarante ans d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi. C’est le seul conseil que je suis en mesure de donner à mes successeurs et même aux parents : soyez vous-mêmes ! Mais ce n’est pas facile d’être soi-même.


Vous dites que les institutions sont désuètes ?

Souvenez-vous de Domenech qui a échoué lamentablement à entraîner l’équipe de France pour le Mondial de foot. Il ne faut pas lui en vouloir. Il n’y a plus un prof, plus un chef de parti, plus un pape qui sache faire une équipe ! Domenech est en avance sur son temps ! Il faudrait de profondes réformes dans toutes les institutions, mais le problème, c’est que ceux qui les diligentent traînent encore dans la transition, formés par des modèles depuis longtemps évanouis.


Un exemple : on a construit la Grande Bibliothèque au moment où l’on inventait Internet ! Ces grandes tours sur la Seine me font penser à l’observatoire qu’avaient fait construire les maharajahs à côté de Delhi, alors que Galilée, exactement à la même époque, mettait au point la lunette astronomique. Aujourd’hui, il n’y a que des singes dans l’observatoire indien. Un jour, il n’y aura plus que des singes à la Grande Bibliothèque. Quant à la politique, c’est un grand chantier : il n’y a plus de partis, sinon des machines à faire élire des présidents, et même plus d’idéaux. Au XIXe siècle, on a inventé 1 000 systèmes politiques, des marxistes aux utopistes. Et puis plus rien, c’est bizarre non ? Il est vrai que ces systèmes ont engendré 150 millions de morts, entre le communisme, la Shoah et la bombe atomique, chose que Petite Poucette ne connaîtra pas, et tant mieux pour elle. Je pense profondément que le monde d’aujourd’hui, pour nous, Occidentaux, est meilleur. Mais la politique, on le voit, n’offre plus aucune réponse, elle est fermée pour cause d’inventaire. Ceci dit, moi non plus, je n’ai pas de réponses. Si je les avais, je serais un grand philosophe.


La seule façon d’aborder les conséquences de tous ces changements, c’est de suspendre son jugement. Les idéalistes voient un progrès, les grognons, une catastrophe. Pour moi, ce n’est ni bien ni mal, ni un progrès ni une catastrophe, c’est la réalité et il faut faire avec. Mais nous, adultes, sommes responsables de l’être nouveau dont je parle, et si je devais le faire, le portrait que je tracerais des adultes ne serait pas flatteur. Petite Poucette, il faut lui accorder beaucoup de bienveillance, car elle entre dans l’ère de l’individu, seul au monde. Pour moi, la solitude est la photographie du monde moderne, pourtant surpeuplé.


Les appartenances culturelles n’ont-elles pas pris de l’importance ?

Pendant des siècles, nous avons vécu d’appartenances, et c’est ce qui a provoqué bien des catastrophes. Nous étions gascons ou picards, catholiques ou juifs, riches ou pauvres, hommes ou femmes. Nous appartenions à une paroisse, une patrie, un sexe… En France, tous ces collectifs ont explosé, même si on voit apparaître des appartenances de quartier, des communautés autour du sport. Mais cela ne constitue pas les gens. Je suis fan de rugby et j’adore mon club d’Agen, mais cela reste du folklore, l’occasion de boire de bons coups avec de vrais amis… Quant aux intégrismes, religieux ou nationalistes, je les apparente aux dinosaures. Ma Petite Poucette a des amis musulmans, sud-américains, chinois, elle les fréquente en classe et sur Facebook, chez elle, partout dans le vaste monde. Pendant combien de temps lui fera-t-on encore chanter « qu’un sang impur abreuve nos sillons » ?


Que répondez-vous à ceux qui s’inquiètent de voir évoluer les jeunes dans l’univers virtuel des nouvelles technologies ?

Sur ce plan, Petite Poucette n’a rien à inventer, le virtuel est vieux comme le monde ! Ulysse et Don Quichotte étaient virtuels. Madame Bovary faisait l’amour virtuellement, et beaucoup mieux peut-être que la majorité de ses contemporains. Les nouvelles technologies ont accéléré le virtuel mais ne l’ont en aucun cas créé. La vraie nouveauté, c’est l’accès universel aux personnes avec Facebook, aux lieux avec le GPS et Google Earth, aux savoirs avec Wikipédia. Rendez-vous compte que la planète, l’humanité, la culture sont à la portée de chacun, quel progrès immense ! Nous habitons un nouvel espace… La Nouvelle-Zélande est ici, dans mon iPhone ! J’en suis encore tout ébloui !


Ce que l’on sait avec certitude, c’est que les nouvelles technologies n’activent pas les mêmes régions du cerveau que les livres. Il évolue, de la même façon qu’il avait révélé des capacités nouvelles lorsqu’on est passé de l’oral à l’écrit. Que foutaient nos neurones avant l’invention de l’écriture ? Les facultés cognitives et imaginatives ne sont pas stables chez l’homme, et c’est très intéressant. C’est en tout cas ma réponse aux vieux grognons qui accusent Petite Poucette de ne plus avoir de mémoire, ni d’esprit de synthèse. Ils jugent avec les facultés cognitives qui sont les leurs, sans admettre que le cerveau évolue physiquement.


L’espace, le travail, le savoir, la culture ont changé. Et le corps ?

Petite Poucette n’aura pas faim, pas soif, pas froid, sans doute jamais mal, ni même peur de la guerre sous nos latitudes. Et elle vivra cent ans. Comment peut-elle ressembler à ses ancêtres ? Ma génération a été formée pour la souffrance. La morale judéo-chrétienne, qu’on qualifie à tort de doloriste, nous préparait tout simplement à supporter la douleur, qui était inévitable et quotidienne. C’était ainsi depuis Epicure et les Stoïciens.


Savez-vous que Louis XIV, un homme pas ordinaire, a hurlé de douleur tous les jours de sa vie ? Il souffrait d’une fistule anale, qui n’a été opérée qu’au bout de trente ans. Son chirurgien s’est entraîné sur plus de 100 paysans avant… Aujourd’hui, c’est un coup de bistouri et huit jours d’antibiotiques. Je suis le dernier client de mon dentiste qui refuse les anesthésies, il n’en revient pas ! Ne plus souffrir, c’est un changement extraordinaire. Et puis, on est beaucoup plus beau aujourd’hui. Quand j’étais petit, les paysans étaient tous édentés à 50 ans ! Et pourquoi croyez-vous que nos aïeux faisaient l’amour habillés, dans le noir ? La morale, le puritanisme ? Rigolade ! Ils étaient horribles, tout simplement. Les corps couverts de pustules, de cicatrices, de boutons, ça ne pouvait pas faire envie. La fraise, cette collerette que portaient les nobles, servait à cacher les glandes qui éclataient à cause de la petite vérole ! Petite Poucette est jolie, elle peut se mettre toute nue, et son copain aussi. Quand on la prend en photo, elle dit « cheese », alors que ses arrière-grands-mères murmuraient « petite pomme d’api » pour cacher leurs dents gâtées.


Ce sont des anecdotes révélatrices. Car c’était au nom de la pudeur, et donc de la religion et de la morale, qu’on se cachait. Tout cela n’a plus cours. Je crois aussi que le fait d’être « choisi » lorsqu’on naît, à cause de la contraception, de l’avortement, est capital dans ce nouvel état du corps. Nous naissions à l’aveuglette et dans la douleur, eux sont attendus et entourés de mille soins. Cela ne produit pas les mêmes adultes.


L’individu nouveau a une très longue vie devant lui, cela change aussi la façon d’appréhender l’existence…

Une longue vie devant et aussi derrière lui. L’homme le plus cultivé du monde des générations précédentes, l’uomo di cultura, avait 10 000 ans de culture, plus un peu de préhistoire. Petite Poucette a derrière elle 15 milliards d’années, du big bang à l’homo sapiens, le Grand Récit n’est plus le même ! Et on est entrés dans l’ère de l’anthropocène et de l’hominescence, l’homme étant devenu l’acteur majeur du climat, des grands cycles de la nature. Savez-vous que la communauté humaine, aujourd’hui, produit autant de déchets que la Terre émet de sédiments par érosion naturelle. C’est vertigineux, non ? Je suis étonné que les philosophes d’aujourd’hui, surtout préoccupés par l’actualité et la politique, ne s’intéressent pas à ce bilan global. C’est pourtant le grand défi de l’Occident, s’adapter au monde qu’il a créé. Un beau sujet philosophique.


Paru dans Libération le samedi 3 septembre 2011.




La psychiatrie commence seulement à évaluer les effets du 11-Septembre

08. septembre 2011


A l’occasion du séisme qui a secoué la côte Est des Etats-Unis, les psychiatres ont observé des comportements similaires à ceux rencontrés en 2001.
Un drapeau en hommage aux victimes, quelques jours après les attaques, à New-York.
Un drapeau en hommage aux victimes, quelques jours après les attaques, à New-York. © KEYSTONE
Les attentats du 11-Septembre ont placé la psychiatrie américaine face à un défi d’une magnitude insoupçonnée et les experts commencent seulement aujourd’hui, dix ans plus tard, à en évaluer les effets.
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Le XXIe siècle est d'ores et déjà lacanien
Traversée

LE MONDE DES LIVRES   08.09.11


A sa mort, le vieux psychanalyste était presque un trésor national vivant. De loin, dandy foutraque adulé ou haï, célèbre pour ses cigares tordus, son noeud pap' et le public people se pressant à son séminaire ; de près, un corps saisi de pensée. Place à la voix. On écoutait cette lente parole entrecoupée de soupirs, débobinant des phrases en quête de chute, piégées dans une grammaire exacte, mais dure à suivre. Alors Lacan revenait sur ses pas, tirant ses auditeurs le long d'un fleuve dont seule sa logique connaissait le cours. Nous, bateaux ivres ; lui, le hâleur. Résultat ? Une pensée couteau suisse. On l'a sur soi, elle sert à tout.

Dans la moisson de textes qui saluent sa mémoire, deux sont de lui, édités par Jacques-Alain Miller. Inédits, les deux datent de 1971-1972. Le premier est le livre XIX du Séminaire et s'intitule... Ou pire - points de suspension signifiant le vide, et Lacan pouvant toujours "faire pire". Ce texte est lui-même flanqué de conférences titrées Je parle aux murs (ceux de la chapelle de l'hôpital Sainte-Anne, autrefois "asile clinique" où les murs jouaient leur rôle).
"Chiure, regard, voix"

Deux textes de même époque aux allures de synthèse. Point de départ : Il n'y a pas de rapport sexuel, phrase en italiques et sursauts dans la salle. "Il suffirait de baiser un bon coup pour me démontrer le contraire", lâche-t-il. Non, Lacan ne nie pas la petite différence organique - "Hourra", lâche-t-il sombrement -, préfigurée comme "valeurs sexuelles" homme et femme par les parents, mais voilà, "le sexe ne définit nul rapport chez l'être parlant". Pourquoi ? Parce qu'"être parlant" introduit une brisure, Spaltung selon Freud, une fente par où l'inconscient gicle. Dans le coït ou la copulation (pas de sentiment), chacun pour soi et pas de rapport. L'ordre du sexe relève du semblant, semblants de rôles sexués d'avance. Les femmes ? Elles sont la discordance que Lacan appelle le "pas-tout", réfutant Aristote pour avoir pensé ensemble l'Un et l'Etre, le Tout. Or fondre deux en un est impossible et les femmes sont "pas-toutes" - "éternelle ironie de la communauté" disait Hegel, voire pestes.. Et l'amour ? On ne parle que de ça, il est même fait pour ça. L'amour, c'est le supplétif.

D'abord plus aisé, Je parle aux murs reprend la théorie lacanienne des quatre discours, dont trois sans échappatoire. Le discours du maître rejoint le discours du capitalisme ("C'est mieux foutu, vous êtes plus couillonnés") ; le discours de l'universitaire, carapace de semblant de savoir ("Vous y êtes à plein tube, en croyant faire l'émoi de Mai") ; le discours de l'hystérique (séduction prédatrice pour régner sur un maître) ; enfin, peut-être le seul à libérer de l'asservissement psychique, le discours analytique fait de l'analyste un objet insaisissable que Lacan a appelé l'objet petit-a. Cet objet partiel sort du corps, "chiure, regard, voix" ; il se fait substitut, tétine ou psychanalyste. Un "objet dont il n'y a pas d'idée", cela sert de levier à l'histoire du désir et cela vous dépouille de vos répétitions. Selon l'éthique lacanienne, la psychanalyse est une "prophylaxie de la dépendance".

Ce résumé perd la drôlerie de Lacan. Ainsi des peauciers du front du hérisson, de la différence entre l'homme et le homard, des étudiants qui font de l'auteur-stop et - je n'y résiste pas - "au niveau du réel, il n'y a pas d'Auvergnats"... Car Lacan redoutait le racisme dont il prophétisait le retour. Manque forcément aussi, dans ce résumé, une foisonnante érudition appuyée sur la pratique du latin et du grec, augmentée de Leibniz, de la topologie, du japonais, grâce à une cohorte d'aides invisibles dont, pour le chinois, François Cheng. Manquent enfin les cruels coups de griffe aux collègues, à Ricoeur, Sartre, Anzieu, Beauvoir - et Freud si nécessaire. Dans un résumé de Lacan, manque la vie.

Alors précisément, sa vie. En voici deux, Lacan, envers et contre tout, d'Elisabeth Roudinesco ; Vie de Lacan, de Jacques-Alain Miller, premier fascicule d'une série sur le modèle des Lettres à l'opinion éclairée de 2002, ébouriffantes d'intelligence et de gaieté. Deux témoins privilégiés : l'une parce que, fille de Jenny Aubry, psychanalyste d'enfants, elle a connu Lacan petite, l'autre parce qu'il est son gendre et le légataire de son oeuvre. Parcourant le XXe siècle, Roudinesco y situe Lacan dès l'enfance, s'attarde sur la vie amoureuse de son objet, décrit une pensée mouvementée et tire à la sanguine le portrait de Lacan en libertin grandiose, rapportant son désir des femmes à la possession de L'Origine du monde, le tableau de Courbet, "la chose génitale", disait Charcot... Si elle croque à belles dents l'homme privé, c'est en historienne, superbement, que Roudinesco met en perspective le siècle de Lacan et le nôtre, "d'ores et déjà lacanien". Loin d'une simple psychologie médicale, nous dit-elle, et fondée sur la nécessité de la transgression, la pensée de Lacan est la seule en psychanalyse qui se confronte à Auschwitz et réinterprète la pulsion de mort. Psychiatre, le docteur Lacan resta populaire auprès des "médecins des fous", à la fois "penseur des Lumières sombres" et grand clinicien.

S'il a passé le plus clair de sa vie à élucider l'oeuvre, Jacques-Alain Miller s'est longtemps tu sur l'homme qu'il côtoya seize ans, par respect pour le voeu de Lacan : que sa personne ne cache plus sa pensée. Peine perdue, le dandy écrase tout. Et Miller s'élance sur la piste de l'homme avec fougue et brio, sa marque de fabrique. Le Lacan de Miller est un révolté au désir hors normes, coup-de-poing américain en poche, qui veut tout tout de suite, trépigne pour obtenir, qui brûle les feux rouges et, s'il ne conduit pas, fonce à pied tête baissée parce qu'il hait le signal Stop !, brave la loi tant qu'il peut, comparable à Naomi Campbell moins la drogue. De sa propre existence, il disait : "Une vie passée à vouloir être Autre malgré la loi." Sur son lit de mort, trois mots : "Je suis obstiné."

"Jardin à la française"

Roudinesco et Miller se croisent sur bien des points. L'excès, la démesure, le non-conformisme de la grande bourgeoisie, le charme et la brutalité. Le Lacan de Miller est plus tendre, plus aimant ; le livre de Roudinesco, nourri à l'amour vache, rend justice à un homme qu'elle admire et discute. Ces deux-là sont passionnés de Lacan.

Jean-Claude Milner aussi, mais autrement. Clartés de tout est d'un chercheur qui ne veut strictement rien savoir de l'homme privé. Mais alors, quelles lumières ! Un exemple. Milner, qui fut linguiste, décrypte la position de Lacan sur les langues. En 1953, neuf ans après la défaite du nazisme, le premier discours de Rome, célèbre pour son affirmation du "retour Freud", s'adressait aux psychanalystes de langue romane. A l'époque, l'allemand vaincu, langue natale de la psychanalyse, cédait devant l'anglais, langue de la marchandisation propre à dévoyer l'entreprise freudienne. Aux Etats-Unis, c'était fait. Pour retourner à Freud, Lacan le mit au cordeau ; de la jungle freudienne, "j'ai fait un jardin à la française", disait-il. Mais pour cela, rappelle Jean-Claude Milner, Lacan a recours à la "langue dialectique", une langue française qu'il se voit contraint de tourmenter, car le français classique ne peut rien dire de freudien. Tard dans sa vie, il n'a plus le temps, il joue aux mots-valises, se sert des homophonies, des sens opposés et, en hâte, brise la langue. L'obscurité vient.

A Miller, il disait : "J'ai 5 ans." Sale gosse génial ! Pour moi, en 1962, inoubliable Lacan du séminaire sur l'angoisse, troublant professeur de discorde à Sainte-Anne, obstinément sérieux parmi les fous.
Catherine Clément, philosophe et romancière

A lire aussi

De Jacques Lacan
Le Séminaire livre XIX... Ou pire, Seuil, "Champ freudien", 256 p., 23 €.
Sur Jacques Lacan
Le Théorème du Surmâle. Lacan selon Jarry, de Paul Audi, Verdier, 214 p., 16 €.
Le Malentendu des sexes. Freud, Lacan et l'amour, de Juan Pablo Lucchelli, Presses universitaires de Rennes, 240 p., 18 €.
Vie de Lacan, écrite à l'intention de l'opinion éclairée, de Jacques-Alain Miller, éd. Navarin, 24 p., 5 €.
"Pourquoi Lacan", numéro 9 de la revue Le Diable probablement sous la direction d'Anaëlle Lebovits-Quenehen, Verdier, 176 p., 15 €.
Signalons également la parution, le 13 octobre, d'un autre inédit de Jacques Lacan, "La Troisième", conférence à Rome en 1974, dans un numéro spécial de la revue La Cause freudienne, "Lacan au miroir des sorcières", sous la direction de Nathalie Georges-Lambrichs, éd. Navarin, 16 €.

Extrait

"L'amour, l'amour, que ça communique, que ça flue, que ça fuse, c'est l'amour, quoi. L'amour, le bien que veut la mère pour son fils, l'(a)mur, il suffit de mettre entre parenthèses le a pour retrouver ce que nous touchons du doigt tous les jours, c'est que, même entre la mère et le fils, le rapport que la mère a avec la castration, ça compte pour un bout. Pour se faire une saine idée de l'amour, il faudrait peut-être partir de ce que, quand ça se joue, mais sérieusement, entre un homme et une femme, c'est toujours avec l'enjeu de la castration. C'est ce qui est châtrant. Ce qui passe par ce défilé de la castration, nous essayerons de l'approcher par des voies qui soient un peu rigoureuses. Elles ne peuvent être que logiques, et même topologiques. Ici, je parle aux murs, voire aux (a)murs, et aux (a)murs-sements."

("Je parle aux murs", pages 103-104.)

Ethica sexualis : Spinoza et l’amour

de Bernard Pautrat


Ethica sexualis : Spinoza et l'amour

Présentation de l'éditeur
L’éthique étant cette partie de la philosophie qui s’emploie à dégager la formule de la vie bonne ou de la vie heureuse, et la sexualité et l’amour étant des expériences centrales qui concernent chaque homme et chaque femme, on attend de toute éthique qu’elle nous dise comment vivre et bien vivre notre sexualité. Or le monumental traité de Spinoza intitulé Éthique observe sur la question une espèce de silence : s’il est disert sur l’Amour, le sexe y demeure caché. Mais caché ne veut pas dire absent, et l’objet du présent ouvrage est de mettre au jour ce qu’on pourrait appeler la "géométrie" de l’amour sexuel et, par voie de conséquence, les principes de "la bonne vie sexuelle". Pour ce faire, l’auteur considère une "histoire d’amour" entre deux individus quelconques, dans toute sa banalité quotidienne, et entreprend de la comprendre à la lumière de la conceptualité mathématique énoncée abstraitement dans les théorèmes du traité. Il constate alors que Spinoza nourrit à l’égard de ce qu’il nomme "l’amour ordinaire" une méfiance constante, et que la vraie voie et la bonne vie consistent, autant que faire se peut, sinon à tout à fait s’en passer, du moins à le dépasser en accédant à un autre Amour, entaché d’aucun des "vices" de l’amour ordinaire, un Amour éternel, indestructible et suprême, l’Amour envers Dieu. Au terme de quoi l’on peut bien affirmer que la doctrine de Spinoza n’est pas seulement une machine à tuer les "passions tristes" (ce qui vaut à ce penseur la faveur d’un large public), mais qu’elle a également pour cible, à égalité, les "passions joyeuses", celles-là même où nous tous, ignorants que nous sommes, croyons trouver la clé de la vie heureuse.
Mais pourquoi Spinoza, résolument hostile à tout idéal ascétique, observe-t-il une telle méfiance à l’égard de l’amour ?
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Spinoza, coït de neuf avec l’«Ethique» ?
CRITIQUE Bernard Pautrat revisite le traité du philosophe et son approche de la sexualitéPar ROBERT MAGGIORI

Papillonnages et dévergondages, séduction compulsive, amours réglés, amours déréglés, célibat, union libre, «mariage fidèle, mariage infidèle», chasteté obligée ou voulue : chacun vit comme il veut, ou peut, sa sexualité. Mais nul n’évite de se demander si le choix qu’il fait, ou la nécessité à laquelle il est soumis, sont les chiffres de la «vie bonne» qu’il souhaite. Vivrait-on sa sexualité de la façon la plus «animale», on ne se rendrait pas pour autant sourd à la «petite voix» de la conscience morale, qui me conseille de vérifier si ce que je fais est «bien» ou «mal». A l’inverse, aucune éthique cherchant la «droite règle de vie» ne peut faire l’impasse sur la sexualité, qui «n’est pas un détail» dans l’existence. Si, animé du souci moral, on s’avisait d’aller chercher quelque conseil dans les éthiques historiquement constituées - stoïcisme, épicurisme, christianisme… -, on se trouverait devant une littérature quasiment infinie. On pourrait lire Epicure, Platon, Schopenhauer, Freud, Sade, les utopistes, Campanella ou Fourier, chez qui les activités sexuelles sont réglées à la minute, Lucrèce bien sûr, qui dit «ce que sont le désir, le coït et l’amour» et «prône aux hommes la satisfaction simple et rapide avec les Vénus de carrefour», Augustin, qui eut un enfant avant d’être saint, Thomas d’Aquin qui, de l’«acte de chair», trace «le cadre où il peut et doit s’exercer» - ou mille autres.

Passions. Mais qui aurait l’idée de consulter l’Ethique de Spinoza, pourtant la plus magnifique ? C’est que, «dans le prodigieux traité spinoziste», le sexe est bien discret. Et dans la vie de Baruch Spinoza, il n’est pas davantage présent : on ne lui connaît ni passion, ni amourette, ni amant, ni maîtresse… Mais peut-être se trompe-t-on. C’est l’avis de Bernard Pautrat, qui publie Ethica sexualis. Spinoza et l’amour : «Discrétion signifie parfois insistance extrême, voire dissimulation. Notre opinion est que le sexe est bien là dans l’Ethique, mais caché. Pas assez, pourtant, pour qu’on ne l’y débusque.» Avant Bernard Pautrat, un autre grand spécialiste, Alexandre Matheron, avait déjà (dans Anthropologie et politique au XVIIe siècle, Vrin 1986) «reconstitué pas à pas la doctrine de la sexualité, et de la bonne vie sexuelle, qui se trouve comme en creux dans le système» de Spinoza. Il était parvenu au résultat qu’il y a, chez celui qu’on considère comme le héraut de la joie et l’exterminateur des passions tristes, un bon sexe, une sexualité rationnelle et heureuse, et qu’il avait «vécu sa misère sexuelle avec discrétion, comme un inconvénient inévitable dû à des circonstances de fait». A partir du même «matériau textuel», qu’il connaît par cœur (pendant vingt ans, il a animé à l’Ecole normale supérieure un séminaire sur l’Ethique, dont il est le traducteur), Bernard Pautrat dessine une autre piste : si, chez Spinoza, «la bonne vie sexuelle est possible, elle doit être "difficile autant que rare" ; au bout du compte, mieux vaudrait, tout simplement et si possible, s’en passer».

Rappeler ces conclusions ne rend pas compte de la richesse d’Ethica sexualis, dont chacun, et pas seulement les lecteurs avertis de Spinoza, peut tirer profit quant à l’approche évidemment non prescriptive d’une vie amoureuse (des amours les plus enracinés dans le corps aux amours spirituels, et à l’amour de Dieu, c’est-à-dire, chez Spinoza, de la Nature) qui soit sentimentalement, sexuellement et éthiquement satisfaisante. Avec une belle dextérité, Pautrat surfe entre les démonstrations, les propositions, les corollaires, les scolies du texte spinozien, afin de recueillir tout ce que le philosophe a pu dire de l’amour, de l’amor meretricius [meretrix, prostituée], des étreintes, du «Chatouillement» (titillatio), de la lubricité, du désir, du mariage, de la chasteté, de la jalousie, et pouvoir ainsi répondre à la question : «Comment l’homme qui vit sous la conduite de la raison vit-il sa libido, à savoir son "désir de s’accoupler aux corps", ou encore son "désir de coïter" ?» La réponse la plus convenue serait que l’homme guidé par la raison aime avec raison, «en prêtant peu d’attention à l’apparence ou beauté de la chose aimée, mais la plus grande attention possible à la liberté de l’âme [animus], la sienne et aussi celle de cette autre chose», et qu’il est «animé du désir d’engendrer, de procréer des enfants et d’en faire, par une éducation sage, des sages». Dans ce cas, «le sage épouse». Cela se défend.

«Mais c’est un fait que Spinoza ne l’a pas défendu.»
Savait-il l’impossibilité d’aimer avec modération, de rendre docile l’échange charnel ? Voici ce qu’il dit des cinq affects où joue «un Amour ou Désir immodéré» : «l’Ambition est le désir excessif de gloire», «la Gourmandise est le Désir immodéré, ou même l’Amour, de manger», «l’Ivrognerie est le Désir immodéré et l’Amour de boire», «l’Avarice est le Désir immodéré et l’Amour des richesses», «la Lubricité[Libido] est également Désir et Amour de s’accoupler aux corps». Que note-t-on ? Que la Libido n’a pas besoin d’être dite «excessive» ou «immodérée» : elle l’est en soi. Aussi, quand les autres affects peuvent être «sauvés par la raison» - laquelle nous fait boire sans être ivrognes, manger sans être gourmands, avoir un peu d’argent sans être avare… -, la Libido, elle, avec ou sans excès, reste telle. «D’où la difficulté qu’on éprouve à trouver cet éventuel "bon sexe" : le sexe modéré, qui serait le bon, serait encore le sexe, c’est-à-dire immodéré puisque modéré et immodéré revient, d’une certaine façon, au même.»

Surcroîts. Certes Spinoza ajoute qu’une «puissance de l’âme» peut malgré tout arriver à maîtriser la Libido : la Chasteté, ou la Béatitude qui en est la forme suprême. Mais s’en tient-il à cela ? Pas sûr : l’enquête n’en est qu’au début. Il faut encore aller farfouiller, entre autres, du côté de la jalousie, ou de la haine. On découvre des cercles bien vicieux : s’il faut désespérer de l’amour qui, promis à la Tristesse et au Regret, produit des surcroîts de haine, il convient d’espérer de la haine, qui produit des surcroîts d’amour, lequel… sera d’autant plus fort que la haine aura été grande… Que faire ? Oublier, liquider la sexualité ? «S’unir à Dieu» et, «muni de cette jouissance», ne désirer même plus ne plus désirer ? Diantre, il s’agit de Spinoza, «le penseur du corps, du désir et de la joie» ! On n’est pas au bout des surprises… Et si le philosophe avait tenu aussi à se débarrasser des passions joyeuses, n’en ayant, dans sa vie affective et sexuelle, connu aucune ?

Vraiment ? Et Clara Maria, la fille de François Vanden Enden chez qui, à Amsterdam, Baruch devait apprendre le latin ? Son biographe, Colerus, dit qu’il en était amoureux, avait dessein de l’épouser, et était jaloux d’un condisciple, un certain Kerkering. A Clara Maria, Spinoza offrit «un collier de perles d’une valeur de deux ou trois cents pistoles», on n’en sait pas plus. Ce qu’on sait, c’est que Clara Maria épousa ledit Kerkering.