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vendredi 11 janvier 2019

Interaction homme-machine : les nouveaux horizons des étudiants en sciences cognitives

L’Université de Lyon II a créé en 2016 un master qui forme une vingtaine de spécialistes par an.
Par Marine Miller Publié le 8 janvier 2019

jules le barazer/talkie walkie


Elles s’avancent toutes les deux, l’air un peu emprunté. Elles ont oublié leur ordinateur pour la présentation du projet. Quelques minutes plus tard, elles parviennent, grâce à un généreux camarade, à brancher leur clé USB. La présentation peut commencer. « Donc voici le robot-président, qui sera garant de la démocratie et qui sera chargé d’appliquer les lois pour lesquelles le peuple a voté. Avec lui, plus besoin d’hommes politiques, le gain financier de leur disparition pourra être réinvesti. L’avantage ? Il ne fait pas d’erreur, il n’a pas de besoins humains et il a une objectivité maximale. »
Phoebe Bartoli et Sandrine Ha, étudiantes en deuxième année de master « interaction homme-machine » à l’université Lyon-II, tiennent en haleine leurs camarades de classe. Voilà plus d’une dizaine de minutes qu’elles déroulent, sans sourciller, leur projet de « robot social », thème de leurs travaux dirigés de cette fin d’année 2018. Laurianne Charrier, leur jeune enseignante – elle-même diplômée de ce master du parcours « sciences cognitives » –, les écoute avec attention.
Les deux jeunes filles poursuivent leur présentation du robot-président : se débarrasser des hommes politiques, de leur humanité et donc de leurs défauts, pour les remplacer par une machine, dotée d’une puissance algorithmique au service de la « volonté du peuple » ! Une idée qui se rapproche du rêve de quelques militants « libertariens » – sans parler des « gilets jaunes » – et de projets d’« îles flottantes », ces cités libérées des contraintes étatiques, notamment en matière de réglementation et de fiscalité.

Robots sociaux

« Pour le design, précisent les étudiantes, nous avons choisi un robot humanoïde, avec un petit embonpoint pour générer de l’empathie. Il sera de taille humaine moyenne, il aura des doigts pour serrer la main des autres chefs d’Etat. Il aura aussi des yeux et des sourcils pour plus d’expressivité. » Si l’idée fait sourire, l’exercice est sérieux.
Les projets de robots sociaux qui ont été présentés par les étudiants – barman, chien d’aveugle ou coach sportif – permettent d’aborder les limites technologiques de la robotique actuelle, notamment sur la manière d’éviter la fameuse « vallée de l’étrange », concept développé dans les années 1970 par le roboticien Masahiro Mori, qui montre que lorsqu’un objet atteint un certain niveau de ressemblance anthropomorphique, l’être humain ressent une sensation d’angoisse et de peur.
Mais ces étudiants étant avant tout des spécialistes du fonctionnement cognitif humain, l’enjeu, pour eux, n’est pas de travailler sur la marche ou sur la mobilité, mais sur les interactions possibles, souhaitables ou à éviter entre les hommes et les robots, alors que les « robots sociaux » – ceux qui interagissent avec les hommes – commencent à sortir des laboratoires pour entrer dans la vie de tous les jours.

« Formation pluridisciplinaire »

L’interaction homme-machine (IHM), parfois désignée par l’expression anglo-saxonne user experience (« expérience utilisateur »), est un champ d’étude vaste, né voici quatre décennies, avec l’avènement de l’informatique, à l’intersection de plusieurs disciplines : l’informatique donc (traitement du signal, machine learning), mais aussi les sciences humaines et sociales (psychologie cognitive, ergonomie, sociologie, anthropologie).
« Les étudiants de l’université Lyon-II qui suivent la licence puis le master en sciences cognitives ont une formation pluridisciplinaire, ils ont suivi des cours de mathématiques et d’informatique, mais leur cœur de métier reste le fonctionnement cognitif humain », explique Emmanuelle Reynaud, maîtresse de conférences en sciences cognitives à l’université Lyon-II. « Cette formation a été créée à notre initiative parce que nous nous sommes rendu compte qu’il y avait une demande de la société mais aussi des entreprises dans ce champ-là », poursuit Jordan Navarro, maître de conférences en psychologie ergonomique. Les étudiants diplômés de ce master peuvent travailler dans les jeux vidéo, le design d’interface, la robotique sociale, la santé, les applications de la réalité augmentée ou poursuivre un travail de recherche en thèse.
A quelques kilomètres de l’université, en plein centre de Lyon, la start-up Hoomano développe des programmes informatiques pour des robots sociaux, comme Pepper ou Nao, les créatures humanoides de l’entreprise japonaise SoftBank Robotics. Laurianne Charrier vient d’y être recrutée pour mener des recherches sur l’empathie, dans un laboratoire de recherche commun avec le CNRS.

Intelligence artificielle et sciences humaines

« On sait que pour qu’une communication soit satisfaisante, la capacité à s’identifier à autrui est déterminante. L’humain a de l’empathie pour le robot, mais il se lasse vite, passé “l’effet waouh”. Pour que les interactions soient de meilleure qualité, il faut que le robot puisse lui aussi montrer des signes d’empathie et qu’il ne suive pas juste les indications d’un script. Pour cela, il doit par exemple reconnaître des éléments de langage non verbal », explique la jeune femme, dont les travaux de recherche devraient modifier à terme les programmes informatiques développés pour Pepper.
« Nous avons de plus en plus besoin de personnes qui ont ces compétences-là en sciences humaines. L’ingénieur ne suffit plus pour penser le développement des interactions avec les robots », estime Amélie Cordier, chercheuse en intelligence artificielle, qui dirige le laboratoire de Hoomano.
Au mois de janvier, une version de Pepper développée par Hoomano pour la SNCF fera son entrée dans la gare de Lyon-Part-Dieu, en chantier jusqu’en 2023. Il servira de borne « interactive » pour informer les voyageurs sur les services de la gare. Si, pour l’instant, Pepper est principalement utilisé comme robot d’accueil dans les entreprises ou les magasins, il est déjà présent comme « robot compagnon » auprès des personnes âgées et des enfants autistes.
Raja Chatila, roboticien, professeur à la Sorbonne et directeur de l’Institut des systèmes intelligents et de robotique, s’interroge sur leur place dans la société : « Faut-il les introduire dans tous les environnements ? Peut-on utiliser Pepper avec les enfants sans qu’aucune étude sérieuse sur ses effets n’ait été menée ? De même, peut-on utiliser des robots sociaux avec des personnes âgées sans aggraver leur isolement et leur solitude ? »

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