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lundi 21 novembre 2016

Jean-Benoît Arlet, un Dr House version française

Ce médecin-chercheur spécialiste de la drépanocytose organise, chaque année, un concours de diagnostics qui met en lumière les défis posés aux « internistes ».
LE MONDE SCIENCE ET TECHNO  | Par Sandrine Cabut
Dites médecine interne et vous verrez probablement votre ­interlocuteur froncer les sourcils, bredouiller son ignorance de cette spécialité médicale. Tentez alors Dr House et les regards s’éclairent. Fan ou non de la série américaine, tout un chacun a en tête ce médecin universitaire capable d’établir les diagnostics les plus complexes, avec une approche à la Sherlock Holmes.
Comme Gregory House, Jean-Benoît Arlet est un interniste ou diagnosticien. A l’Hôpital européen Georges-Pompidou (HEGP, Paris), où il exerce, une partie de son activité consiste à résoudre des mystères médicaux. Une passion qui l’a conduit, en 2008, à prendre en main l’organisation de l’événement annuel de la profession : les « Printemps de la médecine interne ». Dans une ambiance de carabin et musicale, internistes chevronnés ou encore étudiants planchent sur des cas cliniques ­exceptionnels, souvent tordus mais bien réels. Les deux diagnosticiens les plus brillants du jour se voient décerner un prix « Dr House ».

« Les Printemps ont toujours été une manifestation très sympa, et depuis qu’il les organise, Jean-Benoît implique davantage les internes[médecins en cours de formation]. Il a professionnalisé le côté festif aussi », se réjouit le Pr Mehdi Khellaf, interniste et chef des urgences de l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil (Val-de-Marne). Pour la vingtième édition, en 2014, le comité d’organisation n’avait pas hésité à inviter l’acteur britannique Hugh Laurie, qui incarne Gregory House dans la série. Sans succès. Peut-être le comédien aurait-il donné suite s’il avait su que, comme lui-même et son personnage, le docteur Arlet est un musicien accompli. Tromboniste, mordu de jazz de La Nouvelle-Orléans et de swing en l’occurrence. Ici s’arrêtent les points communs. Car en ce qui concerne la personnalité, le clinicien français est aussi humain, respectueux de ses patients et de son équipe que House est ­misanthrope et exécrable.
Double vocation
Sa double vocation, médicale et musicale, ce médecin de 41 ans l’a contractée dès l’adolescence. Il faut dire que ces deux virus sont largement répandus dans sa famille, originaire de Toulouse. Dans l’année, il répète tous les ­dimanches avec d’autres médecins, dont ­Mehdi Khellaf, au sein du Jazz on Sunday. Mais son groupe de référence, avec lequel il fait le plus de concerts et enregistre des CD (le 5e vient de sortir), c’est le Toubib Jazz Band ; une formation qui compte quatre Arlet, dont Philippe, le père, trompettiste et professeur de médecine interne ; Jérôme, le frère, banjoïste et chanteur professionnel ; et Laurent, l’oncle, batteur et rhumatologue.
« Les Arlet peuvent faire un orchestre à eux tout seuls », résume fièrement le grand-père, Jacques, 96 ans, ancien professeur de rhumatologie et auteur de plusieurs livres sur l’histoire de la Ville rose. « Je lui dois beaucoup de ce que je suis en tant que médecin, mais aussi par l’ouverture d’esprit aux autres et aux arts », confie, de son côté, le petit-fils. S’il reste discret sur le nombre de médecins dans la famille, il ne cache pas que « l’hérédité est lourde ».
« Dans ces cas-là, deux réactions sont possibles, poursuit M. Arlet. Soit on rejette le métier, soit on trouve qu’il est formidable, ce qui est mon cas. Dès l’âge de 14 ans, j’ai voulu faire de la médecine pour être au contact des patients. » Après des études à l’université de Toulouse, il part faire son internat à Paris. La médecine interne est une évidence. « J’ai toujours été attiré par cette discipline, car je ne voulais pas me spécialiser sur un organe. J’ai trop le goût du diagnostic et de la médecine polyvalente », justifie-t-il. Un enthousiasme qu’il fait aujourd’hui partager aux étudiants, dans le service de médecine interne du Pr Jacques Pouchot, à l’HEGP, où il est praticien hospitalier. « Je dis toujours : une chambre, un diagnostic. Ne vous contentez pas de ce qui est écrit sur le dossier des urgences. Même un ­externe de quatrième année peut porter un diagnostic qui va sauver une vie. » Au quotidien, il y a bien sûr les diagnostics de pathologies complexes ou très rares. Mais pas seulement. « Le métier d’interniste, c’est aussi la réassurance de patients qui n’ont pas de maladie grave, mais qui ont erré de médecin en médecin sans qu’aucun fasse la synthèse de leur dossier. Nous prenons le temps de tout analyser et de leur expliquer. »
Jean-Benoît Arlet s’est aussi spécialisé dans une pathologie du sang qui n’est pas dans le ­giron habituel de sa discipline : la drépanocytose. Maladie génétique la plus fréquente en France et dans le monde, cette anémie touche préférentiellement les personnes issues de zones géographiques à risque : Afrique, Antilles, Maghreb, Asie. Il y a dix ans, avec l’appui de sa hiérarchie, le médecin décide d’organiser un accueil de ces malades à l’HEGP. Un défi. « Ce sont des personnes qui arrivent avec des crises douloureuses effroyables, qu’il faut soulager avec de la morphine en intraveineux. La base de la réussite, c’est de former les infirmières et de leur expliquer que si un patient hurle et est agressif, ce n’est pas qu’il fait du cinéma ou qu’il est toxicomane mais qu’il souffre », décrypte M. Arlet. Rapidement, se réjouit-il, « on a pu passer d’une situation très déstabilisante pour le personnel, avec des réactions de rejet qui n’échappent pas aux malades, à une prise en charge organisée qui a ressoudé l’équipe et fait émerger des projets ».
De grandes qualités de chercheur
Devenu centre de référence pour la drépanocytose, le service assure désormais 250 hospitalisations par an, contre 6 il y a dix ans. Etudes cliniques, éducation thérapeutique, travail sur le parcours de soins… Plusieurs projets sont en cours, impliquant l’équipe médicale et paramédicale et, bien sûr, les malades. « Ils nous aident à progresser, et ne se privent pas de nous dire ce qui ne va pas, révèle avec le sourire le médecin. Ce qui me plaît dans cette dynamique, c’est que chacun apporte sa petite touche. »
Son engagement sur le sujet va cependant bien au-delà. « Je suis révolté par le manque de moyens et d’organisation des soins pour cette maladie qui concerne environ 26 000 patients en France, avec chaque année 450 naissances. En Ile-de-France, cela représente environ 12 000 hospitalisations par an, autant que les infarctus du myocarde. Les politiques n’ont pas encore saisi la dimension de cette problématique », estime-t-il.
Dans la communauté des internistes (2 000 praticiens en France), l’homme est apprécié. « C’est un garçon qui rayonne, un modèle de médecin interniste et humaniste », souligne ainsi Julie Cosserat, interniste à l’Institut ­mutualiste Montsouris (IMM), à Paris.
Mais ce clinicien brillant a aussi prouvé de grandes qualités de chercheur. Ce n’était pas gagné d’avance. « Quand il a débarqué comme jeune interne dans le service d’hématologie de Necker, à Paris, il était très porté sur l’humain, et considérait même que faire de la recherche était délétère pour un médecinJe lui ai dit que je le ferais changer d’avis », se souvient le Pr Olivier Hermine. Quelques années plus tard, c’est effectivement vers cet hématologue clinicien à l’hôpital Necker, responsable d’un groupe de recherche à l’Institut Imagine et coordinateur du laboratoire d’excellence du globule rouge, que M. Arlet s’est tourné pour une thèse de sciences.
Son travail de recherche fondamentale sur la thalassémie – une autre anémie d’origine génétique –, sous la direction du docteur Geneviève Courtois, a conduit à en décrypter certains ­mécanismes complexes ouvrant potentiellement sur de nouveaux traitements, et à un article en tant que premier auteur dans la revue Nature, en 2014. « Pendant ses cinq ans de travail au labo, il a vraiment joué le jeu en se mettant dans la peau d’un chercheur, avec ses succès et ses échecs, raconte Olivier Hermine. Après cette publication exceptionnelle pour un clinicien, il n’a pas pris la grosse tête car c’est quelqu’un qui est humble. » Depuis, Jean-Benoît Arlet a repris sa casquette de médecin, mais garde un pied dans le laboratoire de son mentor. Le métier d’interniste a décidément mille facettes.

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