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mardi 30 juin 2015

Seconde chance. La femme froissée

LE MONDE DES LIVRES |  | Par 

La chronique de Pierre Lemaitre, à propos de « Body blues. Un secret », d’Elsa Boublil.


Un curé pédophile, c’est extrêmement choquant mais, hélas, pas si exceptionnel. Un rabbin pédophile, en revanche, ne me demandez pas pourquoi, je n’y avais jamais songé. Pourquoi pas un imam, un pope, un maître tibétain ? Mon étonnement était purement sociologique, signe que, dans l’esprit des hommes, la représentation du viol n’est jamais qu’extérieure. Or, intérieur, extérieur, toute la différence est là. Car le violeur, lui, se saisit de l’intérieur. Il entre et quand il sort, il reste. Il peut disparaître, mourir même, l’empreinte de la douleur et de la terreur qu’il a provoquées va lui survivre et demeurer aussi longtemps que vivra sa victime. Suprême fantasme masculin : entrer, rester, et conquérir ainsi, sur la vie de l’autre, une once d’éternité.

La proie, ici, est une petite fille avec des couettes, elle commence juste à savoir lire. Elle vient suivre son cours de ­Talmud Torah. La porte se ferme et l’homme qui la saisit ne la lâchera plus jamais. Dans un récit magnifique de force, d’authenticité et d’intelligence, Elsa Boublil pose cette question : avec cet alien en soi dès l’âge de 6 ans, comment devenir une femme ? L’enfant ­violentée se transforme en une sorte d’origami, figure infiniment complexe, repliée sur elle-même, représentant quelque chose que tout le monde voit mais que plus personne ne comprend. Cet origami, Elsa Boublil le déplie ­pudiquement et nous livre le saisissant catalogue de trente années de conséquences : culpabilité (« Où ai-je failli ? »), épuisement (« Tous les matins, je me traîne »), détestation de soi (« Me scruter, me détester, vouloir m’effacer, disparaître »), empêchement (« Chaque fois que je suis devenue amoureuse, je suis devenue triste »), hyperactivité (« Je préfère ne pas avoir une seconde à moi »), dépression (« J’ai dû reprendre les médicaments »), abandonnisme (« J’ai peur qu’il me laisse, comme les autres, sur le bord de la route »), doute (« Et si mon souvenir n’était pas la vérité ? »), suspicion (« Le monstre peut se nicher en chacun »)… Une fois tout déplié, reste une page que plus rien ne viendra jamais lisser, ­restaurer. Une femme froissée.


Tout réapprendre


Son professeur de clarinette fut l’un de ses persécuteurs. C’est pourtant grâce à la musique qu’Elsa Boublil a survécu à sa tragédie, que, paradoxalement, elle a puisé sa force de résistance, comme si la pratique de l’instrument avait été sa ­manière de conserver son corps, de ­retrouver le souffle après ce qui avait ­asphyxié sa vie. Bien sûr, en musique comme en amour, son épanouissement restera borné par sa permanente culpabilité (« Quand le plaisir venait, je craignais d’avoir mal joué »), confirmant le terrible adage selon lequel le viol est le seul crime dont la victime se sent coupable. Condamnée à un perpétuel retour du refoulé (« Mon corps voulait que je me souvienne »), toujours incapable de dénoncer ses tortionnaires, la petite fille devenue grande rencontrera enfin un homme, toute patience et générosité, grâce à qui elle pourra tout réapprendre.

Body Blues: Un secret par Boublil

Body blues est un récit simple, déchirant, dont la bouleversante lettre à Anne Frank du chapitre VIII dit toute l’utilité (« Je t’ai enviée d’avoir été enfin entendue ») parce qu’Elsa Boublil écrit pour tous ceux qui trouveront en elle ce que Proust appelait « ce frère inconnu et sublime qui avait dû lui aussi tant souffrir ».

Body blues. Un secret, d’Elsa Boublil, L’Iconoclaste, 132 p.

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