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samedi 13 février 2021

Avec le Covid, les psys ont des visios

par Rico Rizzitelli   publié le 12 février 2021

En France, les praticiens ont longtemps rechigné à utiliser la consultation à distance. Mais la crise actuelle les oblige à changer leurs pratiques.

Pour le coup, les Argentins l’ont anticipé depuis des années. Dans un pays éruptif à l’histoire politique et identitaire tumultueuse, les consultations sont monnaie courante. Ainsi, selon un sondage paru en 2017 dans le quotidien La Nación, pas moins de 32 % de la population locale avait vu déjà vu un psy. «En Argentine, il n’y a aucun tabou à dire qu’on voit un professionnel. L’offre s’est adaptée à la demande. Il y a des thérapies comportementales cognitives, des méthodes à court terme ou de l’analyse via Skype, apparue bien avant le Covid, notamment pour les exilés qui veulent conserver leur analyste et un lien avec le pays», résume Monica (1), comédienne de 37 ans qui vit à Buenos Aires et est en cure depuis douze ans. Depuis le printemps dernier, beaucoup d’Argentins ont replongé dans leurs angoisses et le rythme des séances hebdomadaires s’est démultiplié, ce qui n’est pas nécessairement le cas en France.

«Repenser l’imaginaire»

Dans l’Hexagone, le rapport à la thérapie est bien plus sacralisé et moins disert. Il a fallu le cataclysme de la pandémie pour que la pratique séculaire, et les rituels afférents − l’heure de la séance, le cadre du cabinet, le divan ou les fauteuils du face-à-face – évoluent grâce à la technologie (la visioconférence sous toutes ses formes) ou au recours à cette vieille invention de la fin du XIXe siècle, le téléphone… «Lors du premier confinement, j’ai appelé tous mes analysants pour leur proposer de poursuivre au téléphone et près de la moitié ont accepté, rapporte Yvelise Salom, psychologue à Montpellier (Hérault), qui exerce en institution et en libéral. Je n’ai pu me résoudre à utiliser Skype. Ajouter de l’image dans un contexte que je ne connaissais pas pouvait mettre l’autre en difficulté. Il fallait repenser l’imaginaire, soutenir quelque chose du cadre en l’absence de ce cadre.»

Du côté des patients, l’inconnu, la perte des repères succèdent à la sidération. «Ce qui se joue entre un psy et son patient va au-delà des mots, renseigne Gaëlle, 42 ans, graphiste à Angers (Maine-et-Loire), en analyse depuis quatre ans, qui a communiqué avec son psy via Zoom lors du premier confinement. Le contenu des séances était bien entendu différent, cela nécessitait une concentration plus soutenue. L’image numérique ne peut pas rivaliser avec le contact in situ mais on se surprend parfois à en dire plus qu’on aurait voulu.»

Sanctuaire du cabinet

Même si la grande majorité des thérapeutes de l’Hexagone répugnent à l’usage de la technologie, tradition freudienne du divan oblige, ils ont dû s’y résoudre afin de «continuer le travail thérapeutique, de soulager la souffrance» et bien sûr de gagner leur vie. «Nos patients sont créatifs. Le contexte les a poussés à l’être, à fabriquer des choses pour s’en sortir, poursuit Philippe Bourdon, analyste parisien, qui a utilisé principalement le téléphone et la visio au compte-gouttes au printemps dernier. Le téléphone permet d’être disponible d’une autre façon. Après, on imagine difficilement commencer une analyse au téléphone.»

Reste la question du paiement, passage trivial mais essentiel, sur lequel les praticiens se montrent, sans surprise, discrets. Certains ont attendu la fin du confinement pour être payés en espèces, d’autres ont exigé qu’on leur envoie un chèque après chaque séance. D’autres encore, plus pragmatiques, ont opté pour le virement. Pour la plupart, ils restent arrimés au principe du setting analytique, le sanctuaire du cabinet. «Un thérapeute a un pied dans son époque et un autre chez Freud. La crise a mis le doigt sur quelque chose : les analystes savent qu’ils peuvent réinventer certains variants de la psychanalyse avec leurs analysants, tout en s’appuyant sur le dispositif prérequis», souligne Yvelise Salom.

(1) Les prénoms des analysants ont été modifiés.


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