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samedi 16 juillet 2016

« Il faut dire la vérité aux enfants, mais à petite dose, en s'adaptant à chacun », préconise le Pr Baubet

Coline Garré
Victimes directes, spectateurs, endeuillés, ou encore téléspectateurs, les enfants n'ont pas été épargnés par les tragiques évènements de Nice. Comment écouter et prendre en charge leur souffrance ? Éléments de réponse avec le Pr Thierry Baubet, pédopsychiatre à l’Hôpital Avicenne (Bobigny) et responsable de la cellule d'urgence médico-psychologique (CUMP) du 93.
| 15.07.2016   

Le Quotidien du médecin : Quel peut être l'impact d'un tel attentat sur les enfants ?
Pr Thierry Baubet : La notion que les enfants ont de la mort est différente de celle des adultes. Elle se construit progressivement : avant 6 ans, les enfants pensent que la mort est temporaire ; ils jouent à être morts. La pensée de l'irréversibilité intervient après 6 ans, puis vient à la préadolescence la conscience de la dégradation du corps. Ceux qui ont vu hier soir des morts, des corps très abîmés, des scènes d'horreur absolue, ne peuvent plus rester dans le « faire semblant ». Le trauma et le deuil peuvent affecter les enfants à tout âge. Il peut donc y avoir une prise en charge des bébés jusqu'aux grands adolescents ; seules les techniques changent, mais toutes doivent prendre en compte l'entourage familial.

Comment aider les enfants ?
Il faut distinguer les situations. Les enfants présents sur la Promenade des Anglais qui ont été pris dans la bousculade, mais n'ont pas vu de morts ni perdu de proche peuvent avoir des réactions d'angoisse plus ou moins prolongées.
Ceux qui ont vu des cadavres, cru qu'ils allaient mourir, ou que leurs parents allaient disparaître, sont plus à risque de développer un syndrome de stress post-traumatique (PTSD) durable avec le retour du vécu émotionnel (reviviscence traumatique) associé à un état de stress chronique (à chaque fois, la même détresse, le même effroi). Ce syndrome a des effets néfastes sur la santé et le développement de l'enfant. Cela peut se traduire chez les plus jeunes par des régressions (des enfants propres feront pipi au lit, ceux qui parlaient bien se renferment, d'autres ne peuvent plus rester seuls) ; chez les enfants en âge d'aller à l'école, par des difficultés intellectuelles, cognitives, de l'agitation, et des difficultés à se concentrer ; et chez les adolescents, par des conduites à risques et addictives.
Les enfants blessés seront encore plus à risque de développer un PTSD.
Enfin, il ne faut pas oublier les enfants endeuillés. Ils connaissent une douleur insoutenable, différente d'un trauma. Le monde a changé. Les familles doivent être aidées. S'il ne faut pas toujours psychiatriser le deuil, il est bon au moins de conduire un entretien de prévention avec les parents survivants, et de les orienter vers des associations.
Il faut dire la vérité aux enfants, leur expliquer sans asséner, dire que le parent est « mort, a été tué »et, s'il le souhaite, l'associer aux rituels funéraires. Mais il ne faut pas dire plus que ce que l'enfant demande, ni lui donner des détails dont il n'a pas besoin pour l'instant. Il faut respecter son timing, et lui faire comprendre qu'il peut revenir poser des questions à tout moment, y compris un mois plus tard. L'erreur est de mentir à l'enfant, même pour le protéger, car il se sentira trahi le jour où il découvrira la vérité.
D'autres messages doivent être transmis à l'enfant : il n'est pas responsable de ce qui s'est passé, c'est terminé (ni lui ni les survivants ne vont mourir), personne ne remplacera le parent défunt qui continuera à être aimé et dont on peut parler (ce n'est pas un tabou).
Qu'en est-il des enfants qui, sans être à Nice, regardent la télévision ?
La télévision ne peut déclencher un PTSD mais peut en effet créer et entretenir de l'angoisse, des insomnies, et une réelle souffrance chez les enfants, surtout chez ceux qui ont pu vivre un précédent trauma. Les chaînes d'information continue peuvent en effet leur nuire. 

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