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mercredi 20 octobre 2021

« Les clientes disent tout, leurs vies, leurs chagrins, leurs histoires » : la France dans le miroir des salons de coiffure FRAGMENTS DE FRANCE Le pays dans le miroir des salons de coiffure, le premier des 100 reportages du « Monde » à six mois de l’élection présidentielle. « Je ne vous ai pas vue vendredi dernier », répète Mélina Le Roy en frottant doucement une petite serviette contre les cheveux mouillés de sa cliente. « Un enterrement », répond Josiane en s’abandonnant entre les mains de la coiffeuse qui applique maintenant un baume « protecteur » sur sa chevelure. Mélina poursuit : « C’était qui ? » La cliente hausse les épaules, l’histoire n’est vraiment pas palpitante : une très vieille dame de 92 ans, du côté de sa belle-famille. Pas de quoi concurrencer le sujet de conversation précédent : le mystère de l’annulation de la Foire aux haricots ce week-end, alors qu’une fête foraine s’installe dans les rues d’Arpajon, dans l’Essonne. Josiane Grenou vient se faire coiffer par Mélina tous les vendredis, à 11 heures. Un shampoing et un brushing : vingt-huit minutes, 10 euros. Toutes les six semaines, elle fait « reprendre » son blond vénitien et sa coupe. Tous les trois mois, sa permanente. « Je n’aime pas changer de crémerie »,explique-t-elle. Ni d’emploi du temps. Pas besoin d’agenda pour se souvenir que les troisièmes lundis du mois, c’est pédicure manucure à l’institut de beauté de Juvisy-sur-Orge, le mardi, boucherie, le mercredi, boulangerie, et ainsi de suite jusqu’au vendredi, où elle roule jusqu’à Arpajon pour son brushing chez Rital-Coiff. Des habitudes qui la « maintiennent ». Josiane Grenou, une fidèle de Rital-Coiff, à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021. Josiane Grenou, une fidèle de Rital-Coiff, à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021. A « 69 ans et demi », Josiane n’a pas l’intention de se laisser aller (« C’est pas bon pour le moral ») et elle sent que ça lui fait du bien de parler avec Mélina, de « confier à quelqu’un ces moments qu’on rit et ces moments qu’on pleure ». Depuis la mort de son mari, en 2016, elle se sent très seule, un vide que rien ne comble. « Quarante-sept ans de mariage… vous imaginez ? » Quarante-sept ans à attendre ce moment où son mari, cheminot, rentrait pour passer à table. Quarante-sept ans à préparer de généreux repas, à faire tourner des lessives, sans arrêt, à écouter les bavardages des uns et des autres, à se laisser porter par le calendrier des vacances, des rentrées scolaires, des rendez-vous chez le dentiste et des jours fériés. Une vie dévouée aux autres. Josiane a commencé à travailler à 14 ans. A l’usine, puis à l’hôpital, comme aide-soignante. A 27 ans, elle était déjà mère de trois filles. Quand sa dernière s’est mise à pleurer parce qu’elle rentrait trop tard le soir, Josiane a décidé de devenir famille d’accueil – une charge qui lui a absorbé beaucoup de son temps et de son énergie, ce que ses filles, aujourd’hui âgées de 50 ans, 46 ans et 42 ans lui ont récemment reproché. Depuis 2016 donc, ses soirées sont terriblement solitaires et ses journées organisées autour de ses rendez-vous chez les commerçants. Avec Mélina, c’est une aventure qui dure depuis dix ans. Même pendant la maladie de son mari – une tumeur fulgurante au cerveau –, elle n’a pas cessé de venir. Elle en a raconté, des malheurs. « On se connaît bien, maintenant. » Mélina, qui n’interrompt jamais ses clientes, hoche la tête, l’air grave et entendu, pendant que Josiane confie : « A un moment donné, je ne voulais plus venir, mais je me suis boostée. » Elle répète : « Faut pas se laisser aller. » La petite entreprise qui ne connaît pas la crise D’après les statistiques de la profession, ce vendredi, quelque 900 000 Français sont chez leur coiffeur, comme Josiane. Deuxième commerce de proximité en France, après les buralistes, selon les données de l’Union nationale des entreprises de coiffure, le salon de coiffure ne fait pas partie des enseignes qui tirent leur rideau. Le nombre d’établissements augmente même doucement (+ 2 % en 2020) et les jeunes apprentis en coiffure n’ont jamais été aussi nombreux. Pas un quartier, pas un village de montagne, pas un centre commercial qui ne compte son salon. Dans ce lieu où l’on se laisse totalement aller, parfois entre les mains d’un inconnu (le plus souvent « une inconnue », 90 % des coiffeurs sont des femmes), il n’est pas question que de cheveux. On se raconte, on se tient au courant des dernières nouvelles du coin, on partage son opinion sur l’état du pays. On retrouve un peu, dans les salons d’aujourd’hui, ce qu’on trouvait au bistrot dans les années 1950 : de l’intimité et de l’écoute. A sa coiffeuse, Josiane raconte tout, même les soirées mensuelles au casino, en Belgique ou à Trouville. Elle joue des « petites sommes ». Mélina rigole : « Elle ne va pas vous dire la vérité. » Pour ses cheveux, en revanche, elle reste sage : Josiane les porte courts depuis son mariage. Une coupe pratique, fonctionnelle. Et même s’il lui venait l’envie d’une extravagance, Mélina est intraitable. « Je reste dans le classique », affirme la coiffeuse. Pas son truc de consentir aux lubies des clientes. « D’abord, parce que je n’aime pas. » Ensuite, parce qu’elle sait que « les clientes cèdent à leurs émotions ». Mélina Le Roy, propriétaire d’un salon de coiffure à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021. Mélina Le Roy, propriétaire d’un salon de coiffure à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021. A l’aide de son peigne à trois dents, Mélina crêpe les cheveux fins de Josiane comme un nuage avant de les asperger de laque. « Et voilà ! » Avant de passer à la caisse, Josiane attrape le peigne pour replacer les mèches comme elle aime. A côté d’elle, une cliente tatouée et silencieuse s’ennuie pendant la pose de sa couleur, un auburn « qui pète ». « Vous servez le café ? », suggère sèchement Mélina à la toute jeune fille qui se tient immobile près de l’affichette « Le salon décline toute responsabilité pour vos boucles d’oreilles ». L’apprentie accourt avec un minuscule gobelet fumant. Elle s’appelle Stacy Le Gall et elle a 17 ans. Habituellement, elle travaille dans le Rital-Coiff d’Etampes, un petit salon qui appartient à la nièce de Mélina, et elle ne s’arrête jamais : il y a toujours des cheveux à balayer sous un siège ou un shampoing à rincer. Ici, elle n’ose rien exécuter avant le signal de la patronne. Les bonnes recrues ne courent pas les rues Stacy aurait voulu dessiner, elle a un « petit talent » pour ça, on lui a même dit qu’elle avait le niveau pour aller en école d’art, mais les examens d’entrée lui ont semblé trop difficiles. Elle a choisi la coiffure, qu’elle apprend à la Faculté des métiers de l’Essonne, où elle est inscrite en CAP. Sa mère n’a pas pu aller au bout du sien. « Elle était enceinte de moi et a eu des problèmes avec ma grand-mère. » A 42 ans, elle fait de la mise en rayon au Super U et il lui arrive de s’occuper des mèches de ses collègues. C’est comme ça que Stacy a pensé à ce métier et c’est aussi pour ça qu’elle ne veut pas d’enfants tout de suite. Plus tard, la jeune fille voudrait ouvrir son propre salon, où elle fera aussi de l’esthétique. En voyant passer des lycéens devant la vitrine, Stacy commente leurs coupes : « C’est vraiment pas mon truc, les cheveux bleus et roses, ça va pas à tout le monde. » Les siens, bruns, sont attachés en queue-de-cheval. Une jeune cliente du salon Tchip Coiffure, à Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre), le 21 septembre 2021. Une jeune cliente du salon Tchip Coiffure, à Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre), le 21 septembre 2021. Le poste diffuse Céline Dion et Claude François. Ça fait fredonner les clientes sous leur masque. Le salon est plein, presque trop, et l’ambiance concentrée. Une fille, la tête renversée dans le bac à shampoing, crie qu’elle doit repartir vite. La dernière fois, c’était rapide, c’est même pour ça qu’elle est là : elle ne vient ni parler ni se faire du bien, elle veut juste un brushing express. Mélina a affiché une annonce sur la porte : « Notre salon est à la recherche d’une coiffeuse. » Idéalement, elles devraient être trois, mais les bonnes recrues ne courent pas les rues. Mélina est exigeante, elle le sait, mais c’est comme ça qu’elle a appris. Elle a commencé à l’âge de 8 ans, dans le « tout petit salon »que tenait sa cousine, à Naples. A l’époque, les parents ne voyaient pas d’objection à ce que leurs enfants travaillent après l’école. Ils étaient sept frères et sœurs et « c’était la dèche ». Après les cours, elle montait sur un tabouret pour faire les shampoings. Sa cousine lui a appris sur le tas, sans douceur, « tout ce qu’il faut faire ». Elle lui a transmis le plus « important » : l’accueil de la cliente. « Vous avez vu qui se passe dans les écoles ? » Une famille débarque justement. Elles sont quatre femmes agglutinées devant le comptoir, dont la présence rétrécit brutalement le salon : la grand-mère, sa nièce et ses deux petites filles. La petite dernière, Chaines, a oublié son masque, Stacy lui en fournit un. Mélina, ravie de les revoir, devine qu’elles sont là pour un mariage. « Il y a beaucoup de mariages chez les Gitans », explique Sophie Renard, la grand-mère. Et comme pour chaque grande occasion depuis vingt ans, elle conduit ici les filles de la famille. « Il me reste quelques années à être jolie, après c’est mort », dit-elle sans rire. Pour la cérémonie de son neveu, 20 ans, qui épouse ce soir une jeune femme « de la communauté », 18 ans, elle pense à un « petit brushing » tout simple. Sa nièce opte pour une coiffure plus sophistiquée et les petites veulent changer de tête. Pendant que l’une d’elles prend place sur un fauteuil, Sophie se plonge dans son smartphone. A Rital-Coiff, comme dans beaucoup de salons, il y a longtemps que la pile de magazines people a disparu, victime des smartphones et enterrée pour de bon par le Covid-19. Les deux petites-filles de Sophie Renard, Dolcy (à gauche) et Chaines (à droite), au côté de leur tante, le 21 septembre 2021. Les deux petites-filles de Sophie Renard, Dolcy (à gauche) et Chaines (à droite), au côté de leur tante, le 21 septembre 2021. A 57 ans, Sophie est six fois grand-mère. Elle a deux filles de 40 et 38 ans qu’elle a élevées avec son mari ramoneur. « Je me suis toujours occupée des autres », dit-elle. Comme « beaucoup de Gitans », elle vit à Saint-Germain-lès-Arpajon, entourée de toute sa famille. Dans leur petit jardin, ils ont garé une caravane pour pouvoir partir dès que l’envie les en prend. Ils ne vont pas forcément loin et pas assez souvent à son goût, car il « faut bien faire les marchés ». Ses petites-filles donnent un coup de main sur les stands, mais elles arrêteront aussitôt qu’elles auront une famille : « Les femmes sont là pour s’occuper des enfants. C’est ça, notre boulot. » Dolcy acquiesce. Chaines ne dit rien. Elles ont 18 et 12 ans. Elles aussi épouseront des garçons de la communauté. « Même si maintenant, on se mélange », précise leur grand-mère. Aucune n’est scolarisée. « Elles suivent des cours par correspondance, justifie Sophie. Les Gitans ne mettent pas les enfants à l’école. Vous avez vu ce qui se passe dans les écoles ? On préfère les avoir chez nous. On écoute que ça aux infos, la drogue, le harcèlement. » La nièce de Sophie Renard, chez Rital-Coiff, à Arpajon (Essonne), le 21 septembre 2021. La nièce de Sophie Renard, chez Rital-Coiff, à Arpajon (Essonne), le 21 septembre 2021. Face au miroir, Sophie parle du Covid-19 et de l’énorme fatigue qu’elle a ressentie quand elle est tombée malade, en mai 2021. Elle n’est pas vaccinée : « On ne sait pas ce qu’il y a dedans. » Aucune des coiffeuses ne donne son avis. Josiane, qui lit Le Parisien sur son smartphone, coupe court à son monologue : « Ras-le-bol, que ça finisse tout ça et puis c’est tout. » Elle préfère enchaîner sur les projets du week-end. Elle va en Normandie avec Marcel, un ami qui aime bien pêcher. Elle a hâte. Un brushing pour rien Dolcy est prête. Sophie trouve jolies ses boucles blondes en cascade. C’est au tour de Chaines. Mélina taille ses longs cheveux bruns en carré. Une fois le brushing terminé, Chaines réclame du gel. Elle veut le « slicked back hair » des filles sur Instagram, les cheveux plaqués en arrière. Un peu comme celui de la cliente qui vient d’arriver, une jeune femme blonde moulée dans un jogging vert sapin, les cheveux retenus par un bandeau de la même couleur. Mélina, dépitée, tente de négocier : « C’est dommage. Ça ne servait à rien le brushing. Ça va faire effet mouillé. » C’est exactement ça que veut l’adolescente. Sa grand-mère intervient : « Mélina, faites-lui ce qu’elle veut. » Pendant qu’Axelle Red se demande comment rester femme, Mélina plaque les cheveux de Chaines contre son crâne en répétant : « Ça ne servait à rien, ce brushing. » Chaines, 12 ans, réclame l’effet mouillé des filles sur Instagram, et tant pis si ça ne plaît pas à la coiffeuse, à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021. Chaines, 12 ans, réclame l’effet mouillé des filles sur Instagram, et tant pis si ça ne plaît pas à la coiffeuse, à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021. Au bout de quelques minutes, Mélina repose l’imposant pot de gel vert fluo. La gamine, qui a l’air de sortir de la piscine, affiche un grand sourire. Josiane, qui n’est pas partie, commente maintenant à voix haute : « Ah bah, elle n’est pas aussi jolie qu’avec le brushing. Elle a les cheveux tout collés. »Bon, il est bientôt midi trente : c’est l’heure de son marché, comme toutes les semaines. Mais aujourd’hui, elle va acheter un poulet, parce que « la paella tous les vendredis, ça suffit ». « J’aime Arpajon, c’est une petite ville agréable. C’était une ville d’artisanat. Maintenant, on est passé des commerces de qualité aux kebabs. Vous comprenez ce que je veux dire ? » – Mélina Le Roy, coiffeuse Mélina sort vapoter. Elle tire vigoureusement sur l’appareil électronique. De sa voix rauque de grande fumeuse, elle explique qu’elle a arrêté il y a peu. « Si moi j’ai arrêté, tout le monde peut le faire. » Combien de cigarettes quotidiennes fumait-elle ? Elle pouffe. En observant ses clientes à travers la vitrine, elle dit : « C’est quelque chose de magnifique, ce métier. Mais c’est très difficile. » A 60 ans, elle ne se voit pas déjà retraitée, comme son mari, qui a longtemps travaillé chez EDF. Même si ça flingue les pieds, les articulations, les repas (elle déjeune en dix minutes d’une salade de pâtes et de galettes de riz) et la vie de famille (elle a deux fils et deux petites-filles), elle est fière de ne jamais fermer, même l’été. Quand Mélina a ouvert Rital-Coiff, en 1994, il n’y avait pas autant de salons à Arpajon. Aujourd’hui, tout le monde la connaît dans le quartier. A chaque passante, Mélina demande et donne des nouvelles. Une dame aux cheveux blancs lui propose de lui rapporter une demi-pastèque du marché. « J’aime Arpajon, c’est une petite ville agréable. C’était une ville d’artisanat. Maintenant, on est passé des commerces de qualité aux kebabs. Vous comprenez ce que je veux dire ? » A l’intérieur, Chaines a déjà ruiné sa coupe mouillée et ses barrettes vont de travers. Soupir de Mélina, redoublé lorsqu’elle aperçoit Dolcy défaire sa coiffure. Un coiffeur pour mille habitants C’est qu’il « y a des choses qu’on ne peut pas dire devant les clientes », comme le résume une autre coiffeuse, installée dans la Nièvre, à 200 kilomètres de là. Entre les odeurs sucrées des shampoings, les fleurs séchées rose vif, les pots de crème pastel et la voix chantante de Cindy Vigier, L’Instant Beauté a tout du cocon feutré où il fait bon se pelotonner. Un peu à l’écart de la grande avenue commerçante de Cosne-Cours-sur-Loire, le salon est à quelques mètres d’un autre coiffeur, qui a choisi de se distinguer par un énorme peigne qui surmonte son entrée. L’Instant Beauté est signalé par l’enseigne rotative bleu-blanc-rouge des barbiers américains, puisque Cindy est aussi barbière. Pour cette « petite grande ville » de la rive nord de la Loire, 10 300 habitants, les Pages jaunes indiquent dix-sept salons de coiffure… En France, on compte en moyenne un coiffeur pour mille habitants. « C’est beaucoup, c’est vrai,remarque la coiffeuse. Je ne me l’explique pas. Mais chacun reste fidèle à son salon. » Cindy Vigier, gérante de l’Instant beauté, à Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre), le 21 septembre 2021. Cindy Vigier, gérante de l’Instant beauté, à Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre), le 21 septembre 2021. Ici, les clientes ont des prénoms, des maris, des enfants qui vont dans la même école que ceux des coiffeurs et des coiffeuses. Elles ont aussi un métier. C’est la caissière qui profite de la pause, entre midi et deux, pour venir rafraîchir une coupe, ou la postière du bout de la rue qui profite d’une RTT. Ce jeudi, Cindy s’occupe de la maîtresse d’école des CP-CE1, Mélanie Doitrand. Elle veut absolument changer de couleur avant son accouchement. Pendant sa première grossesse, Mélanie s’était installée chez ses parents, à la campagne. Une coiffeuse était venue à domicile avant l’accouchement. Ça avait été un massacre. « C’est pas les coiffeurs de Cosne, là-bas », dit-elle. Pas question de refaire la même bêtise. « Ici, Cindy est la meilleure. »Mélanie l’a rencontrée à Elegance Coiffure, dans le « centre-village », et elle l’a suivie quand elle a repris L’Instant Beauté, il y a cinq ans. C’est dans ce salon que Cindy, la « meilleure » coiffeuse de Cosne, a fait son stage de 3e et son apprentissage. Quand le patron, M. Lefort, a pris sa retraite, c’est à elle qu’il a naturellement proposé de reprendre le commerce. D’autant que Cindy, dont la mère est elle-même employée de Duo Coiffure, l’un des plus vieux salons de Cosne, a suivi le parcours d’excellence de la coiffure : championne de France dans la catégorie « coiffure mariées » et membre de l’équipe de France des coiffeurs. La fable du ministre et du nouvel hôpital Mélanie, l’institutrice, a, elle, grandi du côté de Clamecy, dans un tout petit village. Elle a suivi son mari forestier à Cosne, pour le travail. Ça lui va, c’est une ville « assez dynamique » où on « trouve tout ». Elle a même accouché de sa première à Cosne. Elle a trouvé ça « trop bien ». Mais trois ans après, pour la deuxième, elle a dû aller à Gien, à plus de quarante-cinq minutes de chez elle – les manifs n’ont pas permis d’éviter la fermeture de la maternité. Aujourd’hui, elle se réjouit de la grande nouvelle : l’ouverture d’un hôpital à Cosne, vers l’autoroute. Au printemps, le premier ministre est venu en personne remettre 45 millions d’euros pour sa construction. « Il y a des clientes, tu ne peux pas les empêcher de parler [politique], mais il ne faut pas répondre… Dessange, ils en ont perdu une comme ça. Donc, moi, si une cliente me saoule, je garde le sourire. » – Cindy Vigier, coiffeuse A côté, une dame venue « faire sa couleur » n’est pas convaincue par la fable du ministre et du nouvel hôpital : « Pourquoi détruire ce qui marche pour refaire ? C’est un gaspillage phénoménal de ressources et d’argent. » Micheline Mjirda sait de quoi elle parle. Elle est infirmière. Elle travaille à l’hôpital de Nevers, où elle a rencontré son mari, un médecin tunisien, au milieu des années 1990. A 56 ans, Micheline Mjirda rêve de prendre sa retraite. En attendant, elle passe des heures plongée dans ses jolis carnets, perfectionnant des collages : « Je m’éclate au scrapbooking ». Elle parle d’une toute petite voix, un peu par timidité et aussi parce qu’elle se sent faible. Elle est en arrêt maladie depuis 2016. Elle a repris le travail en 2019, mais le taux anormalement bas de ses globules blanc l’a renvoyée à la maison. Micheline n’était pas revenue chez Cindy depuis fin avril. Elle vient sans plaisir : avant un rendez-vous, elle stresse parce qu’elle a peur de ne pas aimer sa tête en sortant du salon. « Attention, je ne veux pas de cancans » Cindy lâche ses ciseaux pour passer un coup de fil. Un client qui n’arrive pas. « Mon Simooon, tu m’as oubliée »,commence-t-elle gaiement au téléphone avant de prendre des nouvelles de l’absent. Elle propose des dates, Simon est difficile : « Tututut, après la chasse, ça ira ? Vendredi, 13 heures alors. » La grande brune de 35 ans virevolte dans son salon vide. Il n’y a que deux clientes ce jeudi matin. Ça ne l’inquiète pas, son vendredi promet d’être surchargé, car, depuis le printemps, son employée est en arrêt maladie pour un pied cassé. En cinq ans, le salon n’a jamais désempli. Même après le confinement : « Ils sont tous revenus se libérer de leurs émotions. C’était assez fou… On sent qu’on fait vraiment du bien aux gens. » En les coiffant mais pas seulement, en leur offrant la possibilité de « couper », de s’extraire du quotidien pour une heure ou deux. Chez Tchip Coiffure, à Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre), le 21 septembre 2021. Chez Tchip Coiffure, à Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre), le 21 septembre 2021. « Mais attention, chez moi, les filles sont prévenues le premier jour : je ne veux pas de cancans, décrit-elle. Parce que les clientes disent tout, elles racontent leur vie, leurs chagrins, leurs histoires… » Il arrive que ce soit réciproque : certains clients de Cindy connaissent tout de sa vie. A tel point que quand elle s’est séparée de son compagnon, tout le monde savait que la coiffeuse était célibataire. « On est venu me rapporter que certains hommes avaient dit : “La chasse est ouverte”… Classe, hein ? Depuis, j’ai rencontré quelqu’un : la chasse est fermée. » Pour ne pas être catalogués comme les premiers pourvoyeurs de ragots de la ville, les coiffeurs doivent « apprendre à se taire et à garder tout ça », explique Cindy. La même prudence s’impose quand les clients se piquent de politique. « Ça, vraiment, j’essaye d’éviter, parce que ça peut… Les gens ne sont jamais d’accord. Il y a des clientes, tu ne peux pas les empêcher de parler, mais il ne faut pas répondre… Dessange, ils en ont perdu une comme ça. Donc, moi, si une cliente me saoule, je garde le sourire et quand je vais derrière, je soupire. Je le dis aux filles : tu gardes le sourire, que ça te plaise ou pas. » Pour avoir travaillé à Toulouse et à Paris, Cindy sait que« même pour une grande petite ville », Cosne n’a rien à voir. « Les Parisiennes, elles ne parlent pas beaucoup, elles se font coiffer point barre », conclut-elle, avant de nuancer : « Ça dépend un peu des quartiers. » « Pièces de musée » A Montmartre, quelques salons de quartier perpétuent ce côté village en plein Paris. Au pied de la butte, rue de Dunkerque, dans le 9e arrondissement, Paule René a installé son salon de coiffure « afro, antillaise et européenne pour hommes, dames et enfants » il y a trente-cinq ans. Le décor n’a pas changé depuis. Les casques chauffants qui surmontent les fauteuils en skaï rouge, les bacs aux élégants carreaux de faïence blanche, les bigoudis en mousse aux couleurs de justaucorps d’aérobic, la pile de magazines qu’on ne trouve plus nulle part, l’énorme flacon d’eau de Cologne au vétiver de Berdoues… Paule a tout refait elle-même en arrivant. « C’était vraiment une écurie, une porcherie, se souvient-elle.Mais je voulais absolument être dans cette rue. » Dans sa blouse rose pâle, elle exhibe ses « pièces de musée » (tondeuse mécanique, fer à lisser, peigne en bois) dont elle se sert toujours. Totalement passionnée, elle a longtemps consacré son temps à sculpter des coiffes et des bijoux avec les chutes des cheveux coupés de ses clientes. Des objets spectaculaires en forme de colibri, de baleine ou de mangouste, avec lesquels des mannequins défilaient deux fois par an pour un show qu’elle organisait avenue d’Iéna, dans le 16e arrondissement de Paris. Elle en a gardé des albums photo épais. Le salon de Paule René, dans le 9e arrondissement de Paris, le 28 septembre 2021. Le salon de Paule René, dans le 9e arrondissement de Paris, le 28 septembre 2021. A côté des affiches représentant des marchandes antillaises de mabi, cette boisson à base d’écorce de bois, Paule a accroché ses nombreux diplômes américains. Elle a dû traverser l’Atlantique pour apprendre à mieux coiffer les cheveux afro. « En France, on ne m’a rien appris de la coiffure sur les cheveux crépus et frisés, dit-elle. Je suis allée à Londres pour ça et aux Etats-Unis, où ils ont un enseignement très pratique. » Elle a employé jusqu’à quatre personnes. « Il n’y avait pas beaucoup de coiffeurs afro. Maintenant, il y en a aussi en banlieue. Les clients préfèrent aller près de chez eux. » Aujourd’hui, elle travaille seule. Sans regrets. « Comme ça, tout le monde profite du calme et de la sérénité. » Paule ne veut pas dire son âge. Elle accepte de donner un indice : elle était à l’école de coiffure en 1964. Elle ne veut pas non plus révéler la signification du mystérieux « Lom Na Va » inscrit sur ses cartes de visite disposées dans un panier sur son comptoir : « Je peux juste vous dire que ça parle d’amour. » « Venir ici, c’est comme faire une bonne thérapie. Je m’occupe de mes clients, je les aide à aller mieux et sans même leur donner de médicaments. » – Paule René, coiffeuse Marie-Chantale rit avec beaucoup de tendresse en l’écoutant faire des mystères. Cliente depuis des années, elle accompagne sa fille venue faire un défrisage. L’adolescente, aux yeux maquillés de bleu turquoise, scrolle sur son smartphone pendant que sa mère bavarde avec Paule. « J’ai vraiment envie de couper les pointes », tente la coiffeuse en appliquant une crème épaisse. Sursaut de la jeune fille : « Non ! » Sa mère lui fait observer que Paule « coupe merveilleusement les cheveux, surtout ceux des hommes »,mais ça ne marche pas. A propos d’hommes, Paule a un nouveau client : un commerçant chinois du quartier qui vient tous les mois. La première fois, il était très ému, « presque aux larmes ». Elle raconte avec de l’excitation dans la voix : « Je lui ai réglé un problème d’épi qu’il traînait depuis toujours. Le secret, c’est de couper dans le sens de l’épi. Bref, il était heureux. » La coiffeuse philosophe Au fond du salon, un vieux poste de radio diffuse les informations en continu. Un bourdonnement discret qui ne recouvre pas ses conversations avec ses clientes. « Venir ici, c’est comme faire une bonne thérapie. Je m’occupe de mes clients, je les aide à aller mieux et sans même leur donner de médicaments, dit-elle. Ça n’est pas quelque chose qui s’apprend, on ne peut pas se forcer à bien écouter l’autre. » Le patron de Maurice Coiff-Air, dans le 20e arrondissement de Paris, le 28 septembre 2021. Le patron de Maurice Coiff-Air, dans le 20e arrondissement de Paris, le 28 septembre 2021. Elle n’a pas de truc, sinon transmettre ce qui lui fait du bien. Et à elle, ce qui lui fait du bien, c’est de ne pas se charger inutilement. Première règle de vie : ne pas laisser un problème s’enliser. Devant ses clients, Paule a sermonné un habitant du quartier qui, plusieurs fois, a « oublié » de ramasser les crottes de son chien. A l’indélicat en « costume de président-directeur général », Paule a hurlé « Monsieur ! Capri c’est fini ! Vous ramassez tout ça, et maintenant ! ». Il s’est exécuté, les clients du salon ont rigolé et Paule s’est débarrassée du problème. Deuxième règle : « Il faut se libérer de ce qu’on porte », donc parler. Une fois qu’un petit secret est exprimé, il pèse déjà moins lourd. Dernière règle, la principale : « Ma philosophie, c’est que la seconde qui vient ne m’appartient pas. » En pratique, il s’agit de ne pas se triturer les méninges pour quelque chose qui n’a pas encore eu lieu. A ses clientes qui arrivent épuisées par l’hypothétique avenir assombri de leur petit cancre, Paule dit toujours : « On va laisser les soucis dehors. » Elle n’est pas là pour attiser une tension, mais pour adoucir l’existence des autres. La devanture d’un salon de coiffure du 18e arrondissement de Paris, le 25 septembre 2021. La devanture d’un salon de coiffure du 18e arrondissement de Paris, le 25 septembre 2021. « Ah, voilà Maïté ! » Le temps que Maïté jette son sac dans un coin et se laisse tomber dans un fauteuil, Paule a disparu. « Elle me prépare un thé », explique la cliente, fidèle depuis vingt ans à la rue de Dunkerque. A 69 ans, elle en paraît vingt de moins. Sa peau est lisse, son corps menu et musclé : « Je n’y suis pour rien, on est comme ça chez nous, on ne vieillit pas ! » La voix de la coiffeuse retentit depuis l’arrière-boutique : « Il n’y a pas de gâteau aujourd’hui ! J’avais trop mal au bras pour faire du pudding. » ` « J’ai peur des pieds » Peut-être parce que ce métier demeure peu valorisé socialement et que le mot coiffeuse est encore trop souvent synonyme d’écervelée, Manon Benoît, 23 ans, précise qu’au collège, elle était « très bonne élève ». Même ses parents lui ont demandé de « bien réfléchir ». Elle a bien réfléchi : c’est ça qu’elle voulait faire dans la vie. Elle a signé son contrat à peine quelques semaines après avoir obtenu son CAP au lycée professionnel Guy-Debeyre, à Dunkerque. « Ça a rassuré mes parents : c’est un métier où il y a toujours du travail. » Elle travaille quatre jours par semaine chez Nouvel’ Hair Création, à Bray-Dunes (Nord), à 15 kilomètres de Dunkerque. Le village est joli, le salon à 50 mètres de la plage et l’été, il est plein à craquer. En cette mi-septembre, la saison touristique touche à sa fin et le rythme est de nouveau « très tranquille »pour les cinq salons du village. Sauf les week-ends, quand les Belges et les Lillois occupent leur résidence secondaire. Alors, c’est un peu plus intense. Manon Benoît et Sandra Danielczyk, du salon Nouvel’Hair Création, à Bray-Dunes (Nord), le 23 septembre 2021. Manon Benoît et Sandra Danielczyk, du salon Nouvel’Hair Création, à Bray-Dunes (Nord), le 23 septembre 2021. Ce que préfère faire Manon, ce sont les chignons. Elle n’aime pas du tout les pédicures – « J’ai peur des pieds » –, mais rien ne l’y oblige, en général, c’est Sandra qui s’y colle. Sandra Danielczyk, la patronne, a 42 ans. Elle a ouvert le salon il y a treize ans. Elle a tout de suite voulu proposer des soins esthétiques. Comme elle n’avait pas de place pour installer une cabine, elle a dû renoncer aux soins et aux épilations, mais elle propose des manucures pédicures et des maquillages : ça marche du tonnerre, dit-elle. « Je suis une personne qui embellit. Et mon métier ne sera jamais remplacé par une machine. » – Sandra Danielczyk, coiffeuse Lorsque les touristes désertent cette station balnéaire populaire, les clientes sont des femmes au foyer, des employées, des retraitées, beaucoup. Toutes parviennent à dégager un petit budget « soins ». C’est parfois un sacrifice, mais ça n’est jamais superflu, estime Sandra : « Elles ne viennent pas pour ça, mais ça leur fait du bien au moral de parler et d’être chouchoutées. » Elle a grandi à Bray-Dunes, qui n’a pas beaucoup changé depuis son enfance, et elle y a toujours vécu. Petite, elle ne se rendait pas compte de « sa chance ». La plage, le grand air, les dunes, un « paradis pour les enfants ». Puis, après ses études d’esthétique, « la vie a fait » qu’elle est allée travailler dans une usine de chocolat de l’autre côté de la frontière, à quinze minutes du village. Dans le salon de Jérôme Levas, à Téteghem (Nord), le 23 septembre 2021. Dans le salon de Jérôme Levas, à Téteghem (Nord), le 23 septembre 2021. Un jour, elle en a eu marre de « faire le robot ». C’est comme ça qu’elle est revenue au monde de la beauté. « C’est pas un héritage familial, la coiffure, précise-t-elle. Mon père était ouvrier tuyauteur soudeur chez Cegelec et ma mère ne travaillait pas. » Elle est fière et soulagée d’en avoir fini avec le travail à la chaîne. « Je suis une personne qui embellit. Et mon métier ne sera jamais remplacé par une machine. » Les cheveux, c’est la santé Elle conçoit son métier comme une activité de soin. « J’ai beaucoup de petites mamies. Je m’attache à elles. C’est dur quand j’en perds une. Je ne fais pas de domicile, mais pour elles, oui. C’est un service que je rends. En ce moment, j’en ai une qui s’est cassé la hanche. Elle venait toutes les semaines pour son brushing. Je vais chez elle. Sans ça, elle sombre dans le cafard. » Les sujets de conversation sont les mêmes qu’ailleurs : la météo, le Covid-19, les enfants, les petits-enfants, le Covid-19, le mari… « Et les cheveux, bien sûr, souligne Sandra. Or quand on parle de cheveux, on parle de santé. » Elle décèle à la sécheresse d’une chevelure ou à des racines longtemps laissées à l’abandon que ça ne va pas très bien. Elle adapte ses gestes à l’état psychique qu’elle devine, prolongeant un massage ou proposant un changement un peu plus audacieux que « couper les pointes ». Depuis le confinement, elle note que beaucoup de femmes « s’acceptent au naturel » : elles se sont habituées à leurs cheveux gris ou longs. Chez Profil Coiffure, dans le 6e arrondissement de Paris, le 25 septembre 2021. Chez Profil Coiffure, dans le 6e arrondissement de Paris, le 25 septembre 2021. Une femme aux yeux bridés d’Inuit et au corps très frêle sous sa doudoune blanche passe le seuil du salon et, sans dire un mot, s’installe sur un fauteuil. Manon s’approche. Elle sait ce qu’il faut faire : elle passe son crâne à la tondeuse. La cliente se lève et enfile avec lenteur une cape transparente. Elle reviendra « pour la même chose » le mercredi 20 octobre. « Avec vous, Manon », chuchote-t-elle. C’est une scène silencieuse. « On est tenues par le secret professionnel, dit Sandra. On sait des choses qu’on ne devrait pas savoir et on a le devoir de ne rien répéter. » Et pour 2022 ? Josiane Grenou et Mélina Le Roy ne savent pas encore pour qui elles vont voter. Leur préoccupation ? Le pouvoir d’achat et la fiscalité. « Allez à la pompe, suggère Josiane. Et vous verrez, vous arrivez à 70 euros. Tout augmente. » Mélina abonde : « Marre d’être des vaches à lait. » Micheline Mjirda a toujours voté. Elle se déplacera en 2022 même si elle trouve que les infos sont anxiogènes : « Les médias ne racontent pas assez ce qui se fait de bien alors forcément, ça tire tout le monde vers le bas. » Les propositions des candidats sur les retraites et les politiques de santé publique peuvent la faire changer d’intention de vote. Cindy Vigier et Mélanie Doitrand ne s’intéressent « absolument pas » à la politique. « On verra en temps voulu », dit l’institutrice. Sandra Danielczyk espère que la campagne portera sur l’écologie et l’éducation.

Par  et Yann Stofer  (Photos)  Publié le 17 octobre 2021



FRAGMENTS DE FRANCE
Le pays dans le miroir des salons de coiffure, le premier des 100 reportages du « Monde » à six mois de l’élection présidentielle.

« Je ne vous ai pas vue vendredi dernier », répète Mélina Le Roy en frottant doucement une petite serviette contre les cheveux mouillés de sa cliente. « Un enterrement », répond Josiane en s’abandonnant entre les mains de la coiffeuse qui applique maintenant un baume « protecteur » sur sa chevelure. Mélina poursuit : « C’était qui ? » La cliente hausse les épaules, l’histoire n’est vraiment pas palpitante : une très vieille dame de 92 ans, du côté de sa belle-famille. Pas de quoi concurrencer le sujet de conversation précédent : le mystère de l’annulation de la Foire aux haricots ce week-end, alors qu’une fête foraine s’installe dans les rues d’Arpajon, dans l’Essonne.

Josiane Grenou vient se faire coiffer par Mélina tous les vendredis, à 11 heures. Un shampoing et un brushing : vingt-huit minutes, 10 euros. Toutes les six semaines, elle fait « reprendre » son blond vénitien et sa coupe. Tous les trois mois, sa permanente. « Je n’aime pas changer de crémerie »,explique-t-elle. Ni d’emploi du temps. Pas besoin d’agenda pour se souvenir que les troisièmes lundis du mois, c’est pédicure manucure à l’institut de beauté de Juvisy-sur-Orge, le mardi, boucherie, le mercredi, boulangerie, et ainsi de suite jusqu’au vendredi, où elle roule jusqu’à Arpajon pour son brushing chez Rital-Coiff. Des habitudes qui la « maintiennent ».
Josiane Grenou, une fidèle de Rital-Coiff, à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021.

« 69 ans et demi », Josiane n’a pas l’intention de se laisser aller (« C’est pas bon pour le moral ») et elle sent que ça lui fait du bien de parler avec Mélina, de « confier à quelqu’un ces moments qu’on rit et ces moments qu’on pleure ». Depuis la mort de son mari, en 2016, elle se sent très seule, un vide que rien ne comble. « Quarante-sept ans de mariage… vous imaginez ? » Quarante-sept ans à attendre ce moment où son mari, cheminot, rentrait pour passer à table. Quarante-sept ans à préparer de généreux repas, à faire tourner des lessives, sans arrêt, à écouter les bavardages des uns et des autres, à se laisser porter par le calendrier des vacances, des rentrées scolaires, des rendez-vous chez le dentiste et des jours fériés.

Une vie dévouée aux autres. Josiane a commencé à travailler à 14 ans. A l’usine, puis à l’hôpital, comme aide-soignante. A 27 ans, elle était déjà mère de trois filles. Quand sa dernière s’est mise à pleurer parce qu’elle rentrait trop tard le soir, Josiane a décidé de devenir famille d’accueil – une charge qui lui a absorbé beaucoup de son temps et de son énergie, ce que ses filles, aujourd’hui âgées de 50 ans, 46 ans et 42 ans lui ont récemment reproché.

Depuis 2016 donc, ses soirées sont terriblement solitaires et ses journées organisées autour de ses rendez-vous chez les commerçants. Avec Mélina, c’est une aventure qui dure depuis dix ans. Même pendant la maladie de son mari – une tumeur fulgurante au cerveau –, elle n’a pas cessé de venir. Elle en a raconté, des malheurs. « On se connaît bien, maintenant. » Mélina, qui n’interrompt jamais ses clientes, hoche la tête, l’air grave et entendu, pendant que Josiane confie : « A un moment donné, je ne voulais plus venir, mais je me suis boostée. » Elle répète : « Faut pas se laisser aller. »

La petite entreprise qui ne connaît pas la crise

D’après les statistiques de la profession, ce vendredi, quelque 900 000 Français sont chez leur coiffeur, comme Josiane. Deuxième commerce de proximité en France, après les buralistes, selon les données de l’Union nationale des entreprises de coiffure, le salon de coiffure ne fait pas partie des enseignes qui tirent leur rideau. Le nombre d’établissements augmente même doucement (+ 2 % en 2020) et les jeunes apprentis en coiffure n’ont jamais été aussi nombreux. Pas un quartier, pas un village de montagne, pas un centre commercial qui ne compte son salon.

Dans ce lieu où l’on se laisse totalement aller, parfois entre les mains d’un inconnu (le plus souvent « une inconnue », 90 % des coiffeurs sont des femmes), il n’est pas question que de cheveux. On se raconte, on se tient au courant des dernières nouvelles du coin, on partage son opinion sur l’état du pays. On retrouve un peu, dans les salons d’aujourd’hui, ce qu’on trouvait au bistrot dans les années 1950 : de l’intimité et de l’écoute.

A sa coiffeuse, Josiane raconte tout, même les soirées mensuelles au casino, en Belgique ou à Trouville. Elle joue des « petites sommes ». Mélina rigole : « Elle ne va pas vous dire la vérité. » Pour ses cheveux, en revanche, elle reste sage : Josiane les porte courts depuis son mariage. Une coupe pratique, fonctionnelle. Et même s’il lui venait l’envie d’une extravagance, Mélina est intraitable. « Je reste dans le classique », affirme la coiffeuse. Pas son truc de consentir aux lubies des clientes. « D’abord, parce que je n’aime pas. » Ensuite, parce qu’elle sait que « les clientes cèdent à leurs émotions ».

Mélina Le Roy, propriétaire d’un salon de coiffure à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021.

A l’aide de son peigne à trois dents, Mélina crêpe les cheveux fins de Josiane comme un nuage avant de les asperger de laque. « Et voilà ! » Avant de passer à la caisse, Josiane attrape le peigne pour replacer les mèches comme elle aime. A côté d’elle, une cliente tatouée et silencieuse s’ennuie pendant la pose de sa couleur, un auburn « qui pète ».

« Vous servez le café ? », suggère sèchement Mélina à la toute jeune fille qui se tient immobile près de l’affichette « Le salon décline toute responsabilité pour vos boucles d’oreilles ». L’apprentie accourt avec un minuscule gobelet fumant. Elle s’appelle Stacy Le Gall et elle a 17 ans. Habituellement, elle travaille dans le Rital-Coiff d’Etampes, un petit salon qui appartient à la nièce de Mélina, et elle ne s’arrête jamais : il y a toujours des cheveux à balayer sous un siège ou un shampoing à rincer. Ici, elle n’ose rien exécuter avant le signal de la patronne.

Les bonnes recrues ne courent pas les rues

Stacy aurait voulu dessiner, elle a un « petit talent » pour ça, on lui a même dit qu’elle avait le niveau pour aller en école d’art, mais les examens d’entrée lui ont semblé trop difficiles. Elle a choisi la coiffure, qu’elle apprend à la Faculté des métiers de l’Essonne, où elle est inscrite en CAP. Sa mère n’a pas pu aller au bout du sien. « Elle était enceinte de moi et a eu des problèmes avec ma grand-mère. » A 42 ans, elle fait de la mise en rayon au Super U et il lui arrive de s’occuper des mèches de ses collègues.

C’est comme ça que Stacy a pensé à ce métier et c’est aussi pour ça qu’elle ne veut pas d’enfants tout de suite. Plus tard, la jeune fille voudrait ouvrir son propre salon, où elle fera aussi de l’esthétique. En voyant passer des lycéens devant la vitrine, Stacy commente leurs coupes : « C’est vraiment pas mon truc, les cheveux bleus et roses, ça va pas à tout le monde. » Les siens, bruns, sont attachés en queue-de-cheval.

Une jeune cliente du salon Tchip Coiffure, à Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre), le 21 septembre 2021.

Le poste diffuse Céline Dion et Claude François. Ça fait fredonner les clientes sous leur masque. Le salon est plein, presque trop, et l’ambiance concentrée. Une fille, la tête renversée dans le bac à shampoing, crie qu’elle doit repartir vite. La dernière fois, c’était rapide, c’est même pour ça qu’elle est là : elle ne vient ni parler ni se faire du bien, elle veut juste un brushing express.

Mélina a affiché une annonce sur la porte : « Notre salon est à la recherche d’une coiffeuse. » Idéalement, elles devraient être trois, mais les bonnes recrues ne courent pas les rues. Mélina est exigeante, elle le sait, mais c’est comme ça qu’elle a appris. Elle a commencé à l’âge de 8 ans, dans le « tout petit salon »que tenait sa cousine, à Naples. A l’époque, les parents ne voyaient pas d’objection à ce que leurs enfants travaillent après l’école. Ils étaient sept frères et sœurs et « c’était la dèche ». Après les cours, elle montait sur un tabouret pour faire les shampoings. Sa cousine lui a appris sur le tas, sans douceur, « tout ce qu’il faut faire ». Elle lui a transmis le plus « important » : l’accueil de la cliente.

« Vous avez vu qui se passe dans les écoles ? »

Une famille débarque justement. Elles sont quatre femmes agglutinées devant le comptoir, dont la présence rétrécit brutalement le salon : la grand-mère, sa nièce et ses deux petites filles. La petite dernière, Chaines, a oublié son masque, Stacy lui en fournit un. Mélina, ravie de les revoir, devine qu’elles sont là pour un mariage. « Il y a beaucoup de mariages chez les Gitans », explique Sophie Renard, la grand-mère. Et comme pour chaque grande occasion depuis vingt ans, elle conduit ici les filles de la famille. « Il me reste quelques années à être jolie, après c’est mort », dit-elle sans rire.

Pour la cérémonie de son neveu, 20 ans, qui épouse ce soir une jeune femme « de la communauté », 18 ans, elle pense à un « petit brushing » tout simple. Sa nièce opte pour une coiffure plus sophistiquée et les petites veulent changer de tête. Pendant que l’une d’elles prend place sur un fauteuil, Sophie se plonge dans son smartphone. A Rital-Coiff, comme dans beaucoup de salons, il y a longtemps que la pile de magazines people a disparu, victime des smartphones et enterrée pour de bon par le Covid-19.

Les deux petites-filles de Sophie Renard, Dolcy (à gauche) et Chaines (à droite), au côté de leur tante, le 21 septembre 2021.

A 57 ans, Sophie est six fois grand-mère. Elle a deux filles de 40 et 38 ans qu’elle a élevées avec son mari ramoneur. « Je me suis toujours occupée des autres », dit-elle. Comme « beaucoup de Gitans », elle vit à Saint-Germain-lès-Arpajon, entourée de toute sa famille. Dans leur petit jardin, ils ont garé une caravane pour pouvoir partir dès que l’envie les en prend. Ils ne vont pas forcément loin et pas assez souvent à son goût, car il « faut bien faire les marchés ». Ses petites-filles donnent un coup de main sur les stands, mais elles arrêteront aussitôt qu’elles auront une famille : « Les femmes sont là pour s’occuper des enfants. C’est ça, notre boulot. »

Dolcy acquiesce. Chaines ne dit rien. Elles ont 18 et 12 ans. Elles aussi épouseront des garçons de la communauté. « Même si maintenant, on se mélange », précise leur grand-mère. Aucune n’est scolarisée. « Elles suivent des cours par correspondance, justifie Sophie. Les Gitans ne mettent pas les enfants à l’école. Vous avez vu ce qui se passe dans les écoles ? On préfère les avoir chez nous. On écoute que ça aux infos, la drogue, le harcèlement. »

La nièce de Sophie Renard, chez Rital-Coiff, à Arpajon (Essonne), le 21 septembre 2021.

Face au miroir, Sophie parle du Covid-19 et de l’énorme fatigue qu’elle a ressentie quand elle est tombée malade, en mai 2021. Elle n’est pas vaccinée : « On ne sait pas ce qu’il y a dedans. » Aucune des coiffeuses ne donne son avis. Josiane, qui lit Le Parisien sur son smartphone, coupe court à son monologue : « Ras-le-bol, que ça finisse tout ça et puis c’est tout. » Elle préfère enchaîner sur les projets du week-end. Elle va en Normandie avec Marcel, un ami qui aime bien pêcher. Elle a hâte.

Un brushing pour rien

Dolcy est prête. Sophie trouve jolies ses boucles blondes en cascade. C’est au tour de Chaines. Mélina taille ses longs cheveux bruns en carré. Une fois le brushing terminé, Chaines réclame du gel. Elle veut le « slicked back hair » des filles sur Instagram, les cheveux plaqués en arrière. Un peu comme celui de la cliente qui vient d’arriver, une jeune femme blonde moulée dans un jogging vert sapin, les cheveux retenus par un bandeau de la même couleur.

Mélina, dépitée, tente de négocier : « C’est dommage. Ça ne servait à rien le brushing. Ça va faire effet mouillé. » C’est exactement ça que veut l’adolescente. Sa grand-mère intervient : « Mélina, faites-lui ce qu’elle veut. » Pendant qu’Axelle Red se demande comment rester femme, Mélina plaque les cheveux de Chaines contre son crâne en répétant : « Ça ne servait à rien, ce brushing. »

Chaines, 12 ans, réclame l’effet mouillé des filles sur Instagram, et tant pis si ça ne plaît pas à la coiffeuse, à Arpajon (Essonne), le 17 septembre 2021.

Au bout de quelques minutes, Mélina repose l’imposant pot de gel vert fluo. La gamine, qui a l’air de sortir de la piscine, affiche un grand sourire. Josiane, qui n’est pas partie, commente maintenant à voix haute : « Ah bah, elle n’est pas aussi jolie qu’avec le brushing. Elle a les cheveux tout collés. »Bon, il est bientôt midi trente : c’est l’heure de son marché, comme toutes les semaines. Mais aujourd’hui, elle va acheter un poulet, parce que « la paella tous les vendredis, ça suffit ».

« J’aime Arpajon, c’est une petite ville agréable. C’était une ville d’artisanat. Maintenant, on est passé des commerces de qualité aux kebabs. Vous comprenez ce que je veux dire ? » – Mélina Le Roy, coiffeuse

Mélina sort vapoter. Elle tire vigoureusement sur l’appareil électronique. De sa voix rauque de grande fumeuse, elle explique qu’elle a arrêté il y a peu. « Si moi j’ai arrêté, tout le monde peut le faire. » Combien de cigarettes quotidiennes fumait-elle ? Elle pouffe. En observant ses clientes à travers la vitrine, elle dit : « C’est quelque chose de magnifique, ce métierMais c’est très difficile. »

A 60 ans, elle ne se voit pas déjà retraitée, comme son mari, qui a longtemps travaillé chez EDF. Même si ça flingue les pieds, les articulations, les repas (elle déjeune en dix minutes d’une salade de pâtes et de galettes de riz) et la vie de famille (elle a deux fils et deux petites-filles), elle est fière de ne jamais fermer, même l’été.

Quand Mélina a ouvert Rital-Coiff, en 1994, il n’y avait pas autant de salons à Arpajon. Aujourd’hui, tout le monde la connaît dans le quartier. A chaque passante, Mélina demande et donne des nouvelles. Une dame aux cheveux blancs lui propose de lui rapporter une demi-pastèque du marché. « J’aime Arpajon, c’est une petite ville agréable. C’était une ville d’artisanatMaintenant, on est passé des commerces de qualité aux kebabs. Vous comprenez ce que je veux dire ? » A l’intérieur, Chaines a déjà ruiné sa coupe mouillée et ses barrettes vont de travers. Soupir de Mélina, redoublé lorsqu’elle aperçoit Dolcy défaire sa coiffure.

Un coiffeur pour mille habitants

C’est qu’il « y a des choses qu’on ne peut pas dire devant les clientes », comme le résume une autre coiffeuse, installée dans la Nièvre, à 200 kilomètres de là. Entre les odeurs sucrées des shampoings, les fleurs séchées rose vif, les pots de crème pastel et la voix chantante de Cindy Vigier, L’Instant Beauté a tout du cocon feutré où il fait bon se pelotonner. Un peu à l’écart de la grande avenue commerçante de Cosne-Cours-sur-Loire, le salon est à quelques mètres d’un autre coiffeur, qui a choisi de se distinguer par un énorme peigne qui surmonte son entrée.

L’Instant Beauté est signalé par l’enseigne rotative bleu-blanc-rouge des barbiers américains, puisque Cindy est aussi barbière. Pour cette « petite grande ville » de la rive nord de la Loire, 10 300 habitants, les Pages jaunes indiquent dix-sept salons de coiffure… En France, on compte en moyenne un coiffeur pour mille habitants. « C’est beaucoup, c’est vrai,remarque la coiffeuse. Je ne me l’explique pas. Mais chacun reste fidèle à son salon. » 

Cindy Vigier, gérante de l’Instant beauté, à Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre), le 21 septembre 2021.

Ici, les clientes ont des prénoms, des maris, des enfants qui vont dans la même école que ceux des coiffeurs et des coiffeuses. Elles ont aussi un métier. C’est la caissière qui profite de la pause, entre midi et deux, pour venir rafraîchir une coupe, ou la postière du bout de la rue qui profite d’une RTT. Ce jeudi, Cindy s’occupe de la maîtresse d’école des CP-CE1, Mélanie Doitrand. Elle veut absolument changer de couleur avant son accouchement.

Pendant sa première grossesse, Mélanie s’était installée chez ses parents, à la campagne. Une coiffeuse était venue à domicile avant l’accouchement. Ça avait été un massacre. « C’est pas les coiffeurs de Cosne, là-bas », dit-elle. Pas question de refaire la même bêtise. « Ici, Cindy est la meilleure. »Mélanie l’a rencontrée à Elegance Coiffure, dans le « centre-village », et elle l’a suivie quand elle a repris L’Instant Beauté, il y a cinq ans.

C’est dans ce salon que Cindy, la « meilleure » coiffeuse de Cosne, a fait son stage de 3e et son apprentissage. Quand le patron, M. Lefort, a pris sa retraite, c’est à elle qu’il a naturellement proposé de reprendre le commerce. D’autant que Cindy, dont la mère est elle-même employée de Duo Coiffure, l’un des plus vieux salons de Cosne, a suivi le parcours d’excellence de la coiffure : championne de France dans la catégorie « coiffure mariées » et membre de l’équipe de France des coiffeurs.

La fable du ministre et du nouvel hôpital

Mélanie, l’institutrice, a, elle, grandi du côté de Clamecy, dans un tout petit village. Elle a suivi son mari forestier à Cosne, pour le travail. Ça lui va, c’est une ville « assez dynamique » où on « trouve tout ». Elle a même accouché de sa première à Cosne. Elle a trouvé ça « trop bien ». Mais trois ans après, pour la deuxième, elle a dû aller à Gien, à plus de quarante-cinq minutes de chez elle – les manifs n’ont pas permis d’éviter la fermeture de la maternité. Aujourd’hui, elle se réjouit de la grande nouvelle : l’ouverture d’un hôpital à Cosne, vers l’autoroute. Au printemps, le premier ministre est venu en personne remettre 45 millions d’euros pour sa construction.

« Il y a des clientes, tu ne peux pas les empêcher de parler [politique], mais il ne faut pas répondre… Dessange, ils en ont perdu une comme ça. Donc, moi, si une cliente me saoule, je garde le sourire. » – Cindy Vigier, coiffeuse

A côté, une dame venue « faire sa couleur » n’est pas convaincue par la fable du ministre et du nouvel hôpital : « Pourquoi détruire ce qui marche pour refaire ? C’est un gaspillage phénoménal de ressources et d’argent. » Micheline Mjirda sait de quoi elle parle. Elle est infirmière. Elle travaille à l’hôpital de Nevers, où elle a rencontré son mari, un médecin tunisien, au milieu des années 1990. A 56 ans, Micheline Mjirda rêve de prendre sa retraite. En attendant, elle passe des heures plongée dans ses jolis carnets, perfectionnant des collages : « Je m’éclate au scrapbooking ».

Elle parle d’une toute petite voix, un peu par timidité et aussi parce qu’elle se sent faible. Elle est en arrêt maladie depuis 2016. Elle a repris le travail en 2019, mais le taux anormalement bas de ses globules blanc l’a renvoyée à la maison. Micheline n’était pas revenue chez Cindy depuis fin avril. Elle vient sans plaisir : avant un rendez-vous, elle stresse parce qu’elle a peur de ne pas aimer sa tête en sortant du salon.

« Attention, je ne veux pas de cancans »

Cindy lâche ses ciseaux pour passer un coup de fil. Un client qui n’arrive pas. « Mon Simooon, tu m’as oubliée »,commence-t-elle gaiement au téléphone avant de prendre des nouvelles de l’absent. Elle propose des dates, Simon est difficile : « Tututut, après la chasse, ça ira ? Vendredi, 13 heures alors. »

La grande brune de 35 ans virevolte dans son salon vide. Il n’y a que deux clientes ce jeudi matin. Ça ne l’inquiète pas, son vendredi promet d’être surchargé, car, depuis le printemps, son employée est en arrêt maladie pour un pied cassé. En cinq ans, le salon n’a jamais désempli. Même après le confinement : « Ils sont tous revenus se libérer de leurs émotions. C’était assez fou… On sent qu’on fait vraiment du bien aux gens. » En les coiffant mais pas seulement, en leur offrant la possibilité de « couper », de s’extraire du quotidien pour une heure ou deux.

Chez Tchip Coiffure, à Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre), le 21 septembre 2021.

« Mais attention, chez moi, les filles sont prévenues le premier jour : je ne veux pas de cancans, décrit-elle. Parce que les clientes disent tout, elles racontent leur vie, leurs chagrins, leurs histoires… » Il arrive que ce soit réciproque : certains clients de Cindy connaissent tout de sa vie. A tel point que quand elle s’est séparée de son compagnon, tout le monde savait que la coiffeuse était célibataire. « On est venu me rapporter que certains hommes avaient dit : “La chasse est ouverte”… Classe, hein ? Depuis, j’ai rencontré quelqu’un : la chasse est fermée. » Pour ne pas être catalogués comme les premiers pourvoyeurs de ragots de la ville, les coiffeurs doivent « apprendre à se taire et à garder tout ça », explique Cindy.

La même prudence s’impose quand les clients se piquent de politique. « Ça, vraiment, j’essaye d’éviter, parce que ça peut… Les gens ne sont jamais d’accord. Il y a des clientes, tu ne peux pas les empêcher de parler, mais il ne faut pas répondre… Dessange, ils en ont perdu une comme ça. Donc, moi, si une cliente me saoule, je garde le sourire et quand je vais derrière, je soupire. Je le dis aux filles : tu gardes le sourire, que ça te plaise ou pas. »

Pour avoir travaillé à Toulouse et à Paris, Cindy sait que« même pour une grande petite ville », Cosne n’a rien à voir. « Les Parisiennes, elles ne parlent pas beaucoup, elles se font coiffer point barre », conclut-elle, avant de nuancer : « Ça dépend un peu des quartiers. »

« Pièces de musée »

A Montmartre, quelques salons de quartier perpétuent ce côté village en plein Paris. Au pied de la butte, rue de Dunkerque, dans le 9e arrondissement, Paule René a installé son salon de coiffure « afro, antillaise et européenne pour hommes, dames et enfants » il y a trente-cinq ans. Le décor n’a pas changé depuis. Les casques chauffants qui surmontent les fauteuils en skaï rouge, les bacs aux élégants carreaux de faïence blanche, les bigoudis en mousse aux couleurs de justaucorps d’aérobic, la pile de magazines qu’on ne trouve plus nulle part, l’énorme flacon d’eau de Cologne au vétiver de Berdoues… Paule a tout refait elle-même en arrivant. « C’était vraiment une écurie, une porcherie, se souvient-elle.Mais je voulais absolument être dans cette rue. »

Dans sa blouse rose pâle, elle exhibe ses « pièces de musée » (tondeuse mécanique, fer à lisser, peigne en bois) dont elle se sert toujours. Totalement passionnée, elle a longtemps consacré son temps à sculpter des coiffes et des bijoux avec les chutes des cheveux coupés de ses clientes. Des objets spectaculaires en forme de colibri, de baleine ou de mangouste, avec lesquels des mannequins défilaient deux fois par an pour un show qu’elle organisait avenue d’Iéna, dans le 16e arrondissement de Paris. Elle en a gardé des albums photo épais.

Le salon de Paule René, dans le 9e arrondissement de Paris, le 28 septembre 2021.

A côté des affiches représentant des marchandes antillaises de mabi, cette boisson à base d’écorce de bois, Paule a accroché ses nombreux diplômes américains. Elle a dû traverser l’Atlantique pour apprendre à mieux coiffer les cheveux afro« En France, on ne m’a rien appris de la coiffure sur les cheveux crépus et frisés, dit-elle. Je suis allée à Londres pour ça et aux Etats-Unis, où ils ont un enseignement très pratique. »

Elle a employé jusqu’à quatre personnes. « Il n’y avait pas beaucoup de coiffeurs afro. Maintenant, il y en a aussi en banlieue. Les clients préfèrent aller près de chez eux. » Aujourd’hui, elle travaille seule. Sans regrets. « Comme ça, tout le monde profite du calme et de la sérénité. » Paule ne veut pas dire son âge. Elle accepte de donner un indice : elle était à l’école de coiffure en 1964. Elle ne veut pas non plus révéler la signification du mystérieux « Lom Na Va » inscrit sur ses cartes de visite disposées dans un panier sur son comptoir : « Je peux juste vous dire que ça parle d’amour. »

« Venir ici, c’est comme faire une bonne thérapie. Je m’occupe de mes clients, je les aide à aller mieux et sans même leur donner de médicaments. » – Paule René, coiffeuse

Marie-Chantale rit avec beaucoup de tendresse en l’écoutant faire des mystères. Cliente depuis des années, elle accompagne sa fille venue faire un défrisage. L’adolescente, aux yeux maquillés de bleu turquoise, scrolle sur son smartphone pendant que sa mère bavarde avec Paule. « J’ai vraiment envie de couper les pointes », tente la coiffeuse en appliquant une crème épaisse. Sursaut de la jeune fille : « Non ! » Sa mère lui fait observer que Paule « coupe merveilleusement les cheveux, surtout ceux des hommes »,mais ça ne marche pas.

A propos d’hommes, Paule a un nouveau client : un commerçant chinois du quartier qui vient tous les mois. La première fois, il était très ému, « presque aux larmes ». Elle raconte avec de l’excitation dans la voix : « Je lui ai réglé un problème d’épi qu’il traînait depuis toujours. Le secret, c’est de couper dans le sens de l’épi. Bref, il était heureux. »

La coiffeuse philosophe

Au fond du salon, un vieux poste de radio diffuse les informations en continu. Un bourdonnement discret qui ne recouvre pas ses conversations avec ses clientes. « Venir ici, c’est comme faire une bonne thérapie. Je m’occupe de mes clients, je les aide à aller mieux et sans même leur donner de médicaments, dit-elle. Ça n’est pas quelque chose qui s’apprend, on ne peut pas se forcer à bien écouter l’autre. »

Le patron de Maurice Coiff-Air, dans le 20e arrondissement de Paris, le 28 septembre 2021.

Elle n’a pas de truc, sinon transmettre ce qui lui fait du bien. Et à elle, ce qui lui fait du bien, c’est de ne pas se charger inutilement. Première règle de vie : ne pas laisser un problème s’enliser. Devant ses clients, Paule a sermonné un habitant du quartier qui, plusieurs fois, a « oublié » de ramasser les crottes de son chien. A l’indélicat en « costume de président-directeur général », Paule a hurlé « Monsieur ! Capri c’est fini ! Vous ramassez tout ça, et maintenant ! ». Il s’est exécuté, les clients du salon ont rigolé et Paule s’est débarrassée du problème. Deuxième règle : « Il faut se libérer de ce qu’on porte », donc parler. Une fois qu’un petit secret est exprimé, il pèse déjà moins lourd.

Dernière règle, la principale : « Ma philosophie, c’est que la seconde qui vient ne m’appartient pas. » En pratique, il s’agit de ne pas se triturer les méninges pour quelque chose qui n’a pas encore eu lieu. A ses clientes qui arrivent épuisées par l’hypothétique avenir assombri de leur petit cancre, Paule dit toujours : « On va laisser les soucis dehors. » Elle n’est pas là pour attiser une tension, mais pour adoucir l’existence des autres.

La devanture d’un salon de coiffure du 18e arrondissement de Paris, le 25 septembre 2021.

« Ah, voilà Maïté ! » Le temps que Maïté jette son sac dans un coin et se laisse tomber dans un fauteuil, Paule a disparu. « Elle me prépare un thé », explique la cliente, fidèle depuis vingt ans à la rue de Dunkerque. A 69 ans, elle en paraît vingt de moins. Sa peau est lisse, son corps menu et musclé : « Je n’y suis pour rien, on est comme ça chez nous, on ne vieillit pas ! » La voix de la coiffeuse retentit depuis l’arrière-boutique : « Il n’y a pas de gâteau aujourd’hui ! J’avais trop mal au bras pour faire du pudding. » `

« J’ai peur des pieds »

Peut-être parce que ce métier demeure peu valorisé socialement et que le mot coiffeuse est encore trop souvent synonyme d’écervelée, Manon Benoît, 23 ans, précise qu’au collège, elle était « très bonne élève ». Même ses parents lui ont demandé de « bien réfléchir ». Elle a bien réfléchi : c’est ça qu’elle voulait faire dans la vie. Elle a signé son contrat à peine quelques semaines après avoir obtenu son CAP au lycée professionnel Guy-Debeyre, à Dunkerque. « Ça a rassuré mes parents : c’est un métier où il y a toujours du travail. »

Elle travaille quatre jours par semaine chez Nouvel’ Hair Création, à Bray-Dunes (Nord), à 15 kilomètres de Dunkerque. Le village est joli, le salon à 50 mètres de la plage et l’été, il est plein à craquer. En cette mi-septembre, la saison touristique touche à sa fin et le rythme est de nouveau « très tranquille »pour les cinq salons du village. Sauf les week-ends, quand les Belges et les Lillois occupent leur résidence secondaire. Alors, c’est un peu plus intense.

Manon Benoît et Sandra Danielczyk, du salon Nouvel’Hair Création, à Bray-Dunes (Nord), le 23 septembre 2021.

Ce que préfère faire Manon, ce sont les chignons. Elle n’aime pas du tout les pédicures – « J’ai peur des pieds » –, mais rien ne l’y oblige, en général, c’est Sandra qui s’y colle. Sandra Danielczyk, la patronne, a 42 ans. Elle a ouvert le salon il y a treize ans. Elle a tout de suite voulu proposer des soins esthétiques. Comme elle n’avait pas de place pour installer une cabine, elle a dû renoncer aux soins et aux épilations, mais elle propose des manucures pédicures et des maquillages : ça marche du tonnerre, dit-elle.

« Je suis une personne qui embellit. Et mon métier ne sera jamais remplacé par une machine. » – Sandra Danielczyk, coiffeuse

Lorsque les touristes désertent cette station balnéaire populaire, les clientes sont des femmes au foyer, des employées, des retraitées, beaucoup. Toutes parviennent à dégager un petit budget « soins ». C’est parfois un sacrifice, mais ça n’est jamais superflu, estime Sandra : « Elles ne viennent pas pour ça, mais ça leur fait du bien au moral de parler et d’être chouchoutées. » 

Elle a grandi à Bray-Dunes, qui n’a pas beaucoup changé depuis son enfance, et elle y a toujours vécu. Petite, elle ne se rendait pas compte de « sa chance ». La plage, le grand air, les dunes, un « paradis pour les enfants ». Puis, après ses études d’esthétique, « la vie a fait » qu’elle est allée travailler dans une usine de chocolat de l’autre côté de la frontière, à quinze minutes du village.

Dans le salon de Jérôme Levas, à Téteghem (Nord), le 23 septembre 2021.

Un jour, elle en a eu marre de « faire le robot ». C’est comme ça qu’elle est revenue au monde de la beauté. « C’est pas un héritage familial, la coiffure, précise-t-elle. Mon père était ouvrier tuyauteur soudeur chez Cegelec et ma mère ne travaillait pas. » Elle est fière et soulagée d’en avoir fini avec le travail à la chaîne. « Je suis une personne qui embellit. Et mon métier ne sera jamais remplacé par une machine. »

Les cheveux, c’est la santé

Elle conçoit son métier comme une activité de soin. « J’ai beaucoup de petites mamies. Je m’attache à elles. C’est dur quand j’en perds une. Je ne fais pas de domicile, mais pour elles, oui. C’est un service que je rends. En ce moment, j’en ai une qui s’est cassé la hanche. Elle venait toutes les semaines pour son brushing. Je vais chez elle. Sans ça, elle sombre dans le cafard. »

Les sujets de conversation sont les mêmes qu’ailleurs : la météo, le Covid-19, les enfants, les petits-enfants, le Covid-19, le mari… « Et les cheveux, bien sûr, souligne Sandra. Or quand on parle de cheveux, on parle de santé. » Elle décèle à la sécheresse d’une chevelure ou à des racines longtemps laissées à l’abandon que ça ne va pas très bien. Elle adapte ses gestes à l’état psychique qu’elle devine, prolongeant un massage ou proposant un changement un peu plus audacieux que « couper les pointes ». Depuis le confinement, elle note que beaucoup de femmes « s’acceptent au naturel » : elles se sont habituées à leurs cheveux gris ou longs.

Chez Profil Coiffure, dans le 6e arrondissement de Paris, le 25 septembre 2021.

Une femme aux yeux bridés d’Inuit et au corps très frêle sous sa doudoune blanche passe le seuil du salon et, sans dire un mot, s’installe sur un fauteuil. Manon s’approche. Elle sait ce qu’il faut faire : elle passe son crâne à la tondeuse. La cliente se lève et enfile avec lenteur une cape transparente. Elle reviendra « pour la même chose » le mercredi 20 octobre. « Avec vous, Manon », chuchote-t-elle. C’est une scène silencieuse. « On est tenues par le secret professionnel, dit Sandra. On sait des choses qu’on ne devrait pas savoir et on a le devoir de ne rien répéter. » 

Et pour 2022 ?

Josiane Grenou et Mélina Le Roy ne savent pas encore pour qui elles vont voter. Leur préoccupation ? Le pouvoir d’achat et la fiscalité. « Allez à la pompe, suggère Josiane. Et vous verrez, vous arrivez à 70 euros. Tout augmente. » Mélina abonde : « Marre d’être des vaches à lait. »

Micheline Mjirda a toujours voté. Elle se déplacera en 2022 même si elle trouve que les infos sont anxiogènes : « Les médias ne racontent pas assez ce qui se fait de bien alors forcément, ça tire tout le monde vers le bas. » Les propositions des candidats sur les retraites et les politiques de santé publique peuvent la faire changer d’intention de vote.

Cindy Vigier et Mélanie Doitrand ne s’intéressent « absolument pas » à la politique. « On verra en temps voulu », dit l’institutrice.

Sandra Danielczyk espère que la campagne portera sur l’écologie et l’éducation.










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