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samedi 9 février 2019

L’OCCUPATION DES RÊVES, SUR LES TRACES D’EMIL SZITTYA

Emil Szittya, à l’âge de 20 ans, en 1906. Dans la décennie qui suit il fonde une revue avec Cendrars.Par Philippe Lançon   — 

C’est la guerre, l’Occupation, la Libération. De Paris aux Pyrénées en passant par le centre de la France, le Rhône, la Drôme et Toulouse, un peintre et écrivain hongrois nommé Emil Szittya, la cinquantaine survivante, croise pendant six ans des tas de gens, Français moyens, exilés allemands juifs ou communistes, résistants, collaborateurs, internés, cordonniers, peintres, collectionneurs, actrices, intellectuels, paysans, gendarmes, maquereaux, ouvriers, instituteurs, romanichels, enfants, soldats allemands, petits vieux solitaires et mourants. Il leur demande de raconter un rêve. Le paquebot France a coulé. Tous flottent en tous sens dans la ratière inondée, comme des morceaux d’épave. Ils vont sur les eaux noires et agitées de la débâcle, de la fuite, de la séparation, des camps d’internement, de Drancy, d’Auschwitz. On ne sait pas quand ni comment Szittya a écrit son texte, directement en français, lui qui avait écrit la plupart des autres en allemand. Il est publié en 1963, un an avant sa mort à Paris. Peut-être a-t-il tout noté sur des vieux carnets dégueulasses, des feuilles volantes, comme du temps où il parcourait l’Europe à pied, en dandy vagabond et misérable, avant la Première Guerre mondiale. A cette époque, il voulait écrire un livre sur les images du Christ en Europe.

On ne sait pas non plus ce qu’il a exactement vécu pendant ces années de guerre, même si certaines histoires semblent indiquer qu’il a côtoyé la Résistance dans le Sud-Ouest. Les vies en miettes qu’il croise permettent d’établir un itinéraire, mais il est possible que sa mémoire ait déplacé ou mélangé certains faits. Ainsi évoque-t-il un historien de l’art juif allemand, grand spécialiste du Greco et de Vélasquez, qui est coincé dans les Pyrénées, où il écrit en vain des lettres à l’archevêque de Tolède pour que celui-ci l’aide à obtenir un visa. L’homme n’est pas nommé, aucun des rêveurs ne l’est. Szittya conclut en écrivant que sa famille fut raflée et qu’il a disparu, sans qu’on sache ce qu’il est devenu. Il s’agit sans doute d’August L. Mayer : dénoncé à Nice en 1944 par un collectionneur, il meurt à Auschwitz. A Szittya, il disait : «Je m’intéresse seulement à Greco, Vélasquez et Goya. Je ne comprends pas le reste et je ne veux pas le comprendre.»
Dans l’avertissement, Szittya décrit bien son projet : «J’ai la manie presque maladive de ramasser des documents sur les différents aspects de la vie quotidienne. De 1939 à 1945, j’ai demandé à toutes sortes de gens, enfants, vieillards, ouvriers, paysans, intellectuels, quels rêves ils faisaient. Cette enquête indiscrète, qui n’était pas de psychanalyse, avait pour but de découvrir ce que pensaient les hommes de la guerre et de la Résistance pendant qu’ils dormaient. Les images que j’ai recueillies donnent une nouvelle sorte de roman de guerre. Les hommes furent logés pendant six ans dans une prison pleine d’odeurs puantes, et j’ai essayé d’ouvrir cette prison.» Quatre-vingt-deux rêves, donc, pour des récits allant de une à quatre pages. Quatre-vingt-deux vignettes de l’humanité, du désastre, qui correspondent à son tempérament de peintre expressionniste. «Pas de psychanalyse» : il y paraît assez hostile. Il a publié en 1916 à Budapest, en allemand, un livre curieusement intitulé : Les films de haschich du Douanier Rousseau et de Tatiana Joukoff mélangent les cartes (un roman contre la psychanalyse) ; et un texte inédit s’intitule : La Bohème internationale, la psychanalyse, l’anarchisme, la pyromanie, sources du premier gang de la drogue en Europe. Les comparses dans la littérature et l’art au début du siècle. Szittya est un excentrique, dont la vie semble jaillir d’un spectacle de fête foraine.

Perroquet hurleur

Dans 82 Rêves, il y a des rêves avec un chien nommé Jacques, avec Tino Rossi, avec un champ de pommes. Il y a le déporté qui rêve avec ravissement de nouilles sucrées, lui qui dans la vie ordinaire détestait ça. Il y a celui qui fait dans sa culotte pendant qu’il rêve. Il y a la femme qui rêve qu’elle a gagné un championnat de bridge et à qui son perroquet, Félix, hurle : «Tu es si gentille, petite femme chérie.» Tous ou presque manifestent l’angoisse, l’abandon, la peur, la culpabilité. Les rêves les plus simples sont les plus beaux. Ils n’exigent aucune interprétation. Szittya se garde d’ailleurs bien d’en donner, aussi bien à ses futurs lecteurs qu’à ceux qu’il a interrogés : «Dans un petit coin du Rhône où j’ai habité pendant la guerre, le bruit courait que je possédais la clé des songes, parce que je demandais les rêves de tous ceux qui m’entouraient. On fut bien déçu que j’étais absolument incapable de les déchiffrer. Je les collectionnais tout simplement.» Son livre est différent de celui que publiera en 1966 Charlotte Beradt, Rêver sous le IIIe Reich, même s’il partage avec elle le refus de l’interprétation analytique. Militante communiste, elle a rassemblé entre 1933 et 1939 trois cents rêves faits en Allemagne par des citoyens ordinaires. Son but était d’informer, mais aussi de fournir des armes destinées à instruire le procès du totalitarisme. Elle analyse politiquement les rêves qu’elle décrit, éclairée par les théories de Hannah Arendt. Szittya, qui a été proche des dadaïstes, soumet ses rêves à son esthétique du flash, du fragment, et il s’en tient là. Lui et Beradt se sont-ils connus ? En 1939, elle quitte l’Angleterre pour les Etats-Unis sur un paquebot baptisé… le Scythia. A New York, pour gagner sa vie, elle ouvre un salon de teinture de cheveux, où vont pas mal d’intellectuels et d’artistes en exil ; entre autres, l’épouse de Chagall. Szittya a fréquenté Chagall avant la Première Guerre mondiale. Il a contribué à le faire connaître.

Bifteck pommes frites

Revenons à l’Occupation. L’absurdité de ces destins rebattus comme de veilles cartes par une main sauvage, cruelle, n’est jamais aussi nette que dans l’histoire intitulée «C’était aussi un étranger». Comme dans chaque histoire, celui qui rêve est d’abord, en quelques lignes, présenté sans être identifié ; on ignore dans quelles circonstances l’a rencontré Szittya : «C’était un monsieur très grand et très mince. Pour quelles raisons ce respectable monsieur fut envoyé dans le camp de représailles du Vernet, il ne le sut jamais. Il était étranger, c’est vrai, mais il avait passé la moitié de sa vie en France, d’une façon tout à fait respectable. Au début de la guerre, on l’interna par hasard avec des criminels et des détenus politiques. Il n’entrait dans aucune de ces catégories. Quitter ce camp était presque impossible. Il fallait attendre patiemment la mort. Après trois ans d’internement, Monsieur… tomba malade, et on le transporta à l’infirmerie. Il y resta toute la journée dans le coma.» Au réveil, il dit à l’infirmière : «J’ai rêvé que j’étais chez moi et que j’observais les domestiques en train de mettre la table pour le repas. Tout était calme, on ignorait tout de la guerre. J’ai senti avec délices l’odeur du bifteck pommes frites.» La veille de sa mort, il pleure. L’infirmière lui demande ce qu’il aimerait manger : «Je voudrais avoir un bifteck… comme ça, montrait-il, les mains largement ouvertes et écartées l’une de l’autre. A son chevet, le médecin dit à l’infirmière : "Allez vite chercher un grand morceau de viande." Il fit une piqûre pour prolonger la vie de quelques instants. L’infirmière apporta un morceau de viande crue. Monsieur… le regarda avec de grands yeux heureux et mourut.»
Dans une préface au livre aujourd’hui republié, Emmanuel Carrère rappelle à quel point les rêves qu’on raconte sont presque toujours ennuyeux. Il cite une célèbre phrase de Henry James : «Racontez un rêve, perdez un lecteur.» William Burroughs, dans Mon Education, donne une explication : «Durant des années, je me suis souvent demandé pourquoi les rêves paraissent souvent si plats, quand on les raconte ; et ce matin, j’ai trouvé la réponse, tellement simple que tout le monde la connaît, comme la plupart des réponses : pas de contexte. Comme un animal empaillé posé sur le sol d’une banque.» Si les rêves racontés par Szittya sont pour la plupart aussi peu ennuyeux, c’est parce qu’il a suffisamment vécu pour en tirer le jus, et parce qu’il effectue un travail d’écrivain, mais aussi de peintre : la façon brève, nette, rapide, sans morale ni soupirs, dont il présente les personnages, sous forme de croquis, suffit à établir un contexte où le rêve va fleurir, avant de faner sans commentaires et dans la nuit. Ses présentations sont presque toutes remarquables. En voici une : «C’était un journaliste quelconque aigri par l’insuccès. Il habitait avec sa femme et ses trois gosses à Cassis, près de Marseille. On le voyait souvent à Paris autrefois, toujours en train de courir. Il cherchait des reportages intéressants et ne les trouvait jamais.»
Né en 1886 à Budapest, Szittya a vite quitté sa famille pour bourlinguer. Il s’appelle en réalité Adolf Schenk, mais il a utilisé d’autres pseudonymes : Emile Lesitt, Oskar Ray, Karl Stammer, Verista. Monte Veritá est le nom du groupe théosophique, végétarien et nudiste d’Ascona, en Suisse, où il atterrit un moment dans les années 20. D’où vient-il ? Dans son livre le plus célèbre et non traduit, le Cabinet de curiosités, il écrit en 1923 : «Certains croient que mon père est de vieille aristocratie, par contre ma mère serait juive. Mais certains initiés savent que je viens d’une famille de propriétaires terriens. D’après une autre version, je serais le dernier descendant d’une famille finlandaise émigrée en Hongrie. J’ai lu une fois une lettre dans laquelle était annoncé que je suis d’origine tzigane. Beaucoup me prennent pour un Juif (ce que je trouve parfois désagréable). Pour de vrai, je sais qu’un de mes parents est le célèbre tueur de femmes Hugo Schenk.» Exécuté à Vienne, celui-ci était accusé du viol et du meurtre d’une quarantaine de femmes ; rien ne prouve qu’il fut de la famille de Szittya.
Dans sa jeunesse, avant la guerre de 14, il a marché à travers l’Europe centrale, l’Allemagne, la Belgique, la France. C’est un clochard de petite taille, cultivé, anarchiste, métaphysique, à vrai dire assez pénible. En 1909, avec un compagnon de route, l’écrivain hongrois Lajos Kassak, il fait une bonne partie du chemin. Dans les villes, ils tapent les associations de toutes sortes, de l’Armée du salut aux socialistes en passant par les juifs et les catholiques. Parfois, ils dorment sur un banc, ou sur des matelas pleins de punaises. Szittya amène Kassak dans un cabaret homosexuel, chez des individus dont il obtient un lit, un repas, des sous. Il est doué pour les rencontres et ne peut «résister aux choses bizarres»«Sa figure grotesque, écrit Kassak dans son autobiographie publiée en 1926, se frayait un chemin parmi les passants. Il parlait comme un possédé de Dieu, et il était hirsute et sale comme en automne les chiens vagabonds. Est-il bon ? Est-il mauvais ? me demandais-je souvent. Et je ne trouvais pas de réponse nette à cette question. Il pouvait être un de ces Juifs légendaires qui errent par les routes leur vie durant, et ne se trouvent jamais de patrie. […] Je marchais à côté de lui, et je lorgnais d’un œil en coin cet insecte chimérique, ce bouledogue en pain d’épice, ce pou du désert au poil crépu, ce perroquet aux sept couleurs chargé d’un sac à dos, et je faisais comme si je prenais au sérieux toutes ses extravagances, et comme si elles m’enthousiasmaient.»

«Nous autres, anarchistes»

Szittya veut tantôt aller tuer le tsar, tantôt créer une nouvelle religion au Chili, tantôt devenir chercheur d’or en Alaska. Il est capable de marcher cinquante kilomètres le ventre vide. Il déteste s’arrêter dans les villages : «Ce ne sont pas des endroits pour nous. Les mendiants ambitieux, ça me dégoûte. Il est vrai que nous vivons de mendicité, comme les autres vagabonds, mais nous sommes tout de même plus intelligents qu’eux, redorons au moins nos enseignes. Quémander humblement un morceau de pain à un paysan, c’est autre chose que de se présenter au secrétaire de quelque association. Chez nous, "écrivains tombés dans une gêne momentanée", tout dépend du style.» Comme Kassak a honte de prendre l’argent des réfugiés juifs victimes de pogroms, l’autre lui répond : «Dans la société capitaliste, il ne faut pas avoir de scrupules moraux. Stirner et Nietzsche ont raison quand ils parlent des droits absolus de l’individu. Quelle contrainte m’empêcherait d’accomplir ma vie ? Bâtir la communauté humaine, c’est ce à quoi pense l’intelligentsia socialiste moutonnière. Nous autres, anarchistes, nous ne sommes pas rongés par le ver du doute moral. Tolstoï est un crétin, avec sa philosophie pour savetiers. L’homme n’a pas à ressembler à Dieu, il doit s’élever au-dessus de Dieu…moi, par exemple, je me sens bel et bien né pour dominer.»
A Paris, Kassak décide de rentrer à Budapest. Szittya reste. Il a peut-être connu Cendrars à cette époque, ou un peu plus tôt en Suisse. Toujours est-il qu’ils fondent ensemble une revue, les Hommes nouveaux, dans laquelle Cendrars, qui apparaît encore sous le nom de Freddy Sausey, publie en 1912 les Pâques à New York. Szittya décrit l’ambiance cinquante ans plus tard : «Malgré une inquiétude latente, on était dynamique avant 1914. Les Hommes nouveaux fut fondé par moi et quelques anarchistes. Nous n’avions pas un sou. Nous vendions nous-mêmes les billets d’entrée dans les cercles anarchistes et aux petites filles du boul’Mich. Nous obtenions ainsi assez d’argent pour se saouler et pour éditer le premier numéro de la revue. Le deuxième numéro fut imprimé par nous-mêmes, grâce à un idéaliste qui nous avait acheté une petite imprimerie. Un jour, dans la mistoufle la plus complète, nous vendîmes le matériel de l’imprimerie pour bouffer. Et pour le troisième numéro, nous nous mîmes à la recherche d’un troisième idéaliste.» Il se brouillera avec Cendrars et publie, à la mort de celui-ci en 1961, un texte où on lit :«Je connais Cendrars depuis 1908, mais jusque maintenant, je n’ai rien écrit sur lui, pour ne pas le gêner dans la fabrication de ses propres légendes.» Un spécialiste de Szittya affirme :«Dans l’art de la mystification personnelle,Cendrars était le partenaire idéal de Szittya.» Les poèmes de Szittya, publiés en allemand, semblent influencés par son compagnon de revue. Par exemple, «Sur la tombe du Douanier Rousseau» : «Il suffit de flotter./ Nous sommes le cimetière silencieux en ruines./ Combien tremble ma connaissance de la foi./ Vous êtes la roue qui coule de mes nuits./ Une fois, j’ai deviné des fleurs, et mes désirs sont stigmatisés./ Des crevasses noires pendent au-dessus de moi.»
Trente et quelques années plus tard, le vagabond expressionniste, attiré par les marges et les désastres, est à son affaire dans la débâcle : bas les masques, et que ça aille vite ! Finissons avec la femme tondue : «Vers la fin de la guerre, on s’amusait à raser les cheveux des filles et des femmes qui avaient entretenu des relations avec des soldats allemands. J’ai essayé de questionner plusieurs de ces femmes pour savoir ce qu’elles avaient rêvé après leur pénible épreuve. Sur cinquante, une seule m’a raconté ce rêve, et elle affirmait qu’on l’avait punie injustement. C’est la veuve d’un marchand de gravures. Elle a des cheveux à la Marie-Antoinette. Elle me raconte :
"Non, je n’aimais pas trop les Allemands. Mais que voulez-vous, ils étaient très bons clients. C’étaient les meilleurs acheteurs de gravures du XVIIIe siècle. Surtout celles dont le sujet était un peu leste. Une fois, un soldat allemand est venu chez nous. Il avait le regard d’un marquis. Et il me disait, en me fixant dans les yeux :
- C’est stupide d’acheter des gravures quand on a devant soi une femme comme vous, avec les cheveux de Marie-Antoinette.
Il me demanda s’il pouvait caresser mes cheveux. Que voulez-vous, mon mari est un vieux commerçant. Moi, j’ai rêvé toute ma vie de choses extraordinaires, que je n’ai jamais eues. Le soldat allemand connaissait tous les raffinements du XVIIIe siècle. Je n’ai jamais fait de politique et je n’en fais pas maintenant. Mais est-ce un crime de prendre le plaisir quand il se présente à vous ?"»
Dans son rêve, elle est hermaphrodite et se trouve à côté de Sacha Guitry. Il lui dit qu’elle ne pourra jamais avaler les plats qu’il prépare. Depuis ce rêve, elle a mal aux dents.  
Cet article doit beaucoup aux recherches de Magdolna Gucsa et à un texte de Christine Le Quellec Cottier, Devenir Cendrars. Les années d’apprentissage(Champion, 2004). Le texte de Lajos Kassak, Vagabondages, a été publié en France en 1972 (Corvina). Il est extrait d’une autobiographie plus vaste.

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