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mercredi 4 juillet 2018

Ne plus méconnaître la souffrance des mères dont l’enfant est « placé »

Publié le 29/06/2018
Le placement d’un enfant représente non seulement un important problème de société, mais aussi un facteur aggravant pour la stabilité familiale (déjà compromise par les dysfonctionnements ayant précisément entraîné ce placement), et en particulier pour la santé mentale des mères concernées.

Conduite à l’Université du Manitoba (à Winnipeg, au Canada), une étude de cohorte rétrospective sur ce thème (encore peu abordé) compare l’évolution psychique de 1 143 mères frappées par le décès d’un enfant (âgé de moins de 18 ans) à celle de 5 792 mères auxquelles la garde d’un enfant (également mineur) a été retirée par la justice, pour confier l’intéressé aux services sociaux. Cette publication et un autre article (rédigé par Kathleen S. Kenny qui exerce à l’Université de Caroline du Nord (à Chapel Hill, aux États-Unis) rappellent que cette souffrance maternelle (liée à la séparation mère-enfant lors du placement) constitue un « type méconnu de traumatisme institutionnel » pouvant conduire au « développement d’un stress post-traumatique ou d’autres troubles mentaux, en particulier d’ordre anxieux ou dépressif. »

Une souffrance encore plus intense que pour la mort d’un enfant

Ces mères expliquent comment « les services sociaux et les soignants méconnaissent le traumatisme et la détresse maternelle liés à l’enlèvement de leur enfant. » Très éprouvées par ce placement, elles évoquent aussi un sentiment de « stigmatisation » aux conséquences diverses, en particulier pour « leur vie professionnelle et la qualité de leurs relations aux autres, avec un risque de marginalisation sociale. » Ce problème est d’autant plus grave que l’une des principales causes de placement est « la carence de soins », « liée elle-même étroitement au contexte socio-économique », et que l’indigence touche de façon significative « les minorités raciales », lesquelles sont donc « confrontées plus souvent aux services de protection infantile, ont leurs enfants placés, et ont moins de chances de voir leur famille réunifiée » après un placement.
L’étude réalisée au Manitoba montre que, paradoxalement, la souffrance maternelle est encore plus intense en cas de placement que lors d’un décès : RRA (risque relatif ajusté) = 1,90 [1,82–1,98] pour la dépression ; RRA=2,51 [2,40–2,63] pour l’anxiété ; RRA=8,54 [7,49–9,74] pour l’addiction à une drogue ; RRA=3,01 [2,91–3,12] pour la consultation d’un médecin pour une maladie mentale ; RRA=4,95 [4,85–5,06] pour le recours à un médicament psychotrope (avec intervalle de confiance à 95 % dans tous les cas).

Oyakodon

Les auteurs estiment qu’un « soutien plus important » (psychologique ou/et médical) devrait donc être accordé aux mères subissant la perte de la garde de leur enfant, après l’intervention des services de protection de l’enfance. Et chaque fois que possible, l’objectif devrait être la réunification de la famille. Au Japon, ces retrouvailles mère-enfant ont inspiré de façon poétique (mais un peu macabre, diront les végétaliens qui ne consomment ni viande ni œufs) un plat dénommé oyakodon (ce qui signifie à peu près « rapprochement parent-enfant ») associant des œufs et du poulet. Et ce thème de l’oyakodon a inspiré en retour le chanteur Paul Simon, pour son titre Mother and Child Reunion[1] qui fut, en 1972, l’un des premiers disques de reggae réalisés par un artiste non jamaïcain...
Dr Alain Cohen
RÉFÉRENCES
Kenny KS: Mental health harm to mothers when a child is taken by child protective services: Health equity considerations. Can J Psychiatry 2018; 63 : 304–307. 
Wall-Wieler E et coll.: Maternal mental health after custody loss and death of a child: A retrospective cohort study using linkable administrative data. Can J Psychiatry 2018; 63: 322–328.

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