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mardi 7 mars 2017

« Nous ne voulons pas voir que les enfants peuvent avoir des problèmes psychiatriques »

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO  | Par 

« Prenez par exemple les jeunes exposés aux attentats de Nice. Ils ont parfois vu leurs parents, en proie à une panique totale, fuir en les laissant sur place . Les tableaux cliniques que beaucoup présentent maintenant sont d’une intensité saisissante » (Photo: hommage aux victimes de Nice, à Avignon, le 18 juillet 2016).
« Prenez par exemple les jeunes exposés aux attentats de Nice. Ils ont parfois vu leurs parents, en proie à une panique totale, fuir en les laissant sur place . Les tableaux cliniques que beaucoup présentent maintenant sont d’une intensité saisissante » (Photo: hommage aux victimes de Nice, à Avignon, le 18 juillet 2016). BORIS HORVAT / AFP


Par Bruno Falissard, pédopsychiatre, professeur de biostatistique à la faculté de médecine Paris-Sud, directeur de l’unité Inserm santé mentale et santé publique

TRIBUNE. Si je suis élu en 2012, je veux faire des problèmes des jeunes ma priorité. » Le candidat Hollande avait bien raison, en 2011, de penser que l’avenir de notre pays passe par ­celui de nos enfants. A l’évidence, nous devons faire le maximum pour qu’ils soient bien dans leur vie. Fort heureusement, c’est plutôt le cas. D’après la toute récente enquête HBSC sur la santé des collégiens, plus de 80 % des adolescent(e)s sont satisfaits de leur vie et près de 90 % voient leur avenir comme plutôt « facile ou agréable ». Bien sûr, tout n’est pas si rose, la même étude trouve tout de même 10 % d’adolescents non satisfaits.

A force de parler de mal-être, d’insatisfaction, on en viendrait presque à oublier que le plus grand drame qui peut frapper une famille, c’est quand un de ses enfants rencontre la maladie. A ce propos, savez-vous quelles sont, en Europe occidentale, les maladies qui causent le plus grand nombre d’« années de vie de qualité perdues » dans la tranche d’âge 5-14 ans ?


Selon le rapport 2014 de l’OMS sur la santé globale dans le monde, il s’agit des maladies mentales. Et de très loin : le deuxième groupe le plus important, celui des « blessures non intentionnelles », a un impact deux fois moindre. L’expression « maladie mentale » est utilisée ici et ça n’est pas une maladresse de style. Point d’euphémisme, point de « trouble » ou de « syndrome », mais des « maladies », car il existe en psychiatrie des maladies comme dans le reste de la médecine. Et ces maladies sont parmi les plus fréquentes chez les jeunes, et parmi les plus graves.


Travail de groupe


Souvenons-nous que le pronostic vital d’une adolescente hospitalisée pour anorexie mentale est le même que celui d’une adolescente victime d’une maladie d’Hodgkin, affection apparentée aux leucémies.

Comment prend-on en charge les jeunes patients atteints de maladies psychiatriques ? Presque toujours sur la base d’un travail de groupe associant les patients, les familles, des ­enseignants, des travailleurs sociaux et des soignants parmi lesquels, bien sûr, des médecins que l’on dénomme pédo­psychiatres. Or nous assistons en ce moment à la disparition programmée de la pédopsychiatrie.

Comment en est-on arrivé là ? Parce que nous ne voulons pas voir que les enfants peuvent avoir des problèmes psychiatriques. Nous acceptons de voir d’un côté des enfants en souffrance, et d’un autre côté des enfants présentant des dysfonctionnements cérébraux, mais penser un enfant malade mental est terriblement difficile. Et pourtant, ils existent.


Violence sans précédent


Prenez par exemple les jeunes exposés aux attentats de Nice. Ils ont parfois vu leurs parents, en proie à une panique totale, fuir en les laissant sur place ; certains d’entre eux ont tenu la main de personnes mourantes. Les tableaux cliniques que beaucoup présentent maintenant sont d’une intensité saisissante. Toutes les situations ne sont bien sûr pas aussi dramatiques. Il y a aussi des maladies « de tous les jours », non moins invalidantes et que l’on n’imaginerait jamais pouvoir toucher des enfants.

C’est le cas du TOC, le « trouble obsessionnel compulsif », cette pathologie qui pousse à se laver et à tout vérifier sans arrêt. Imaginez la vie d’un enfant souffrant d’un TOC, dans sa famille, à l’école, à la cantine, avec ses camarades. Pour s’occuper de ces patients, il faut à l’évidence des médecins, formés non seulement à l’étude du fonctionnement du cerveau, mais aussi à la psychologie, à la systémique ­familiale et, avant tout, à la clinique ­pédopsychiatrique.

Or, depuis le début des années 2000, la pédopsychiatrie est victime d’assauts d’une violence sans précédent. Assauts venant de certains collègues psychiatres pour adultes ou de certains neuropédiatres, qui voient là une possibilité d’élargir leurs prérogatives ; assauts venant de l’intelligentsia du monde universitaire et de la ­recherche, qui pense trop souvent que les neurosciences à elles seules apporteront une solution à tous les problèmes psychiatriques ; assauts de certains politiques, souvenons-nous d’un récent projet de loi contre la possibilité de recourir à certains soins dans l’autisme.


Pour que la spécialité devienne la moins attractive possible


La dernière attaque en date vient de la réforme en cours de la formation des internes en pédopsychiatrie. Tout est fait pour que la spécialité devienne la moins attractive possible. Il y a 640 pédopsychiatres en France, d’une moyenne d’âge légèrement supérieure à 60 ans. La discipline a perdu plus de 50 % de ses effectifs sur la ­période 2007-2016. Aujourd’hui, quelques dizaines d’internes seulement sont formés chaque année. Vouloir ­encore diminuer ce nombre, c’est ­assumer la fin de la discipline.

Les spécialités médicales ne sont pas éternelles. La neuropsychiatrie a disparu autour de 1968, il sera peut-être écrit un jour que la pédopsychiatrie française a entamé une disparition ­irréversible en 2017. Souhaitons-nous réellement prendre un tel rendez-vous avec l’histoire ?



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