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mardi 1 mars 2016

Psychologie : des mythes en miettes

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | Par Hervé Morin

Figure 18
Figure 18 "L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux" de Charles Darwin (1872). "Chimpanzé déçu et boudeur. Tiré de la vie de M. Wood".

« Faire le ménage. » Débarrasser la psychologie des mythes qui encombrent son histoire et brouillent son image. Telle est l’entreprise poursuivie par Kotaro Suzuki (université de Niigata, Japon) et Jacques Vauclair (université d’Aix-Marseille). Les deux psychologues expérimentaux unissent leurs forces pour récrire quelques-unes des pages les plus célèbres de leur discipline, qui sont aussi les plus trompeuses.
Des ­épisodes qui façonneraient de façon subliminale la façon dont elle est perçue par le grand public. Pour eux, il importe d’effacer ces ­souvenirs-écrans avant d’inviter les curieux « à venir y voir de plus près et découvrir les véritables avancées de la psychologie scientifique ».
Cette discipline a déjà une grande et longue postérité, rappellent-ils, contrairement à ce que laisse croire la formule ressassée de ­l’Allemand Hermann Ebbinghaus – « la psychologie a un long passé, mais une courte ­histoire ». Elle a donc eu tout le temps d’accumuler des résultats erronés, de connaître des changements de paradigmes, d’épouser des modes et de refléter l’époque. Les différents cas d’école présentés sont replacés dans ces contextes historiques, sans oublier les motivations individuelles des psychologues.

Jeter le bébé avec l’eau du bain
Les auteurs s’attaquent en premier lieu aux enfants-loups, un mythe si puissant qu’il a pu tenir en haleine la paléontologue ­Christine Tardieu, qui espérait trouver chez les « enfants sauvages » des éléments de compréhension de l’acquisition par l’homme de la bipédie, ainsi qu’elle le relate dans Comment nous sommes devenus bipèdes (Odile ­Jacob, 2012). Avant de déchanter. L’histoire tragique des petites Kamala et Amala, épigones ­involontaires de Mowgli, rappellent Suzuki et Vauclair, était trop belle pour être vraie.
Tout comme les expériences de James ­Vicary sur les publicités subliminales, celles de Cyril Burt sur l’héritabilité de l’intelligence ou les différentes tentatives de faire parler les singes. Il est pourtant dommage que leur démonstration donne parfois l’impression de jeter le bébé avec l’eau du bain. Ainsi des études sur la perception inconsciente, qui ont grandement aidé à comprendre ­la façon dont le cerveau déchiffre le monde.
On comprend le souci de Suzuki et Vauclair d’en finir avec le complexe d’infériorité de la psychologie expérimentale, science réputée « molle ». Le grand ménage qu’ils proposent, pour utile qu’il soit, ne fait cependant qu’une partie du chemin.
Il ne traite que d’histoires anciennes, alors que la discipline – comme, du reste, certaines sciences « dures » – ­souffre d’une terrible « crise de la reproductibilité » : 39 % seulement des effets rapportés dans les expériences de psychologie ­sociale ­ou cognitive publiées en 2008 dans trois ­revues réputées ont pu être reproduits, révélait une étude publiée fin août 2015 dans la revue Science. Autant de mythes en puissance pour lesquels la chasse reste ouverte !
« De quelques mythes en psychologie », de Kotaro Suzuki et Jacques Vauclair, Seuil, 240 p.

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