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dimanche 28 février 2016

Dominique Blanc : « L’autre est mille fois plus intéressant que soi »

Le Monde.fr  | Par Annick Cojean
Dominique Blanc à Cannes en mai 2015.
Dominique Blanc à Cannes en mai 2015. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
Je ne serais pas arrivée là si…
… Si, à 15 ans, alors que j’étais une ado timide et mal dans sa peau, je n’avais pris des cours d’expression corporelle avec Orlan. Elle n’était pas du tout connue à l’époque et je n’avais aucune idée qu’elle jouerait un rôle majeur dans l’art contemporain. Mais elle nous invitait à travailler sur notre corps, faire des improvisations ; tout cela, les yeux fermés, extrêmement concentrés. Et j’ai soudain eu le sentiment d’accéder à un monde intérieur, un monde où j’avais enfin le droit d’exister. Les nœuds se dénouaient, les interdits disparaissaient, l’imaginaire se libérait. Moi qui étais si introvertie et si coincée, verrouillée par le regard des autres, je m’évadais et m’épanouissais. Comme un envol. Une prise de liberté.
Avez-vous jamais revu Orlan ?
Non. J’ai suivi de loin ses expériences, son travail de transformation corporelle et son engagement dans l’art moderne. Mais il faudrait que ces retrouvailles aient lieu, certainement. Car c’étaient des heures qui comptaient beaucoup pour moi. J’étais lycéenne, et si complexée…
Pourquoi ?
J’étais encombrée par mon physique, le corps et le visage. Je n’étais pas du tout dans les canons de l’époque, ne me maquillais pas, n’étais pas coquette le moins du monde. J’étais bonne élève, en section mathématiques. Mais je n’avais pas beaucoup d’amis et je parlais très peu. A la maison, où nous avions été cinq enfants, la cellule se resserrait et j’avais l’impression qu’elle se refermait sur moi car les aînés s’étaient envolés et ma petite maman – qui vient juste de partir – en concevait beaucoup de chagrin. Ah non, l’adolescence ne fut pas drôle du tout ! Une période très noire, beaucoup de tristesse et de douleur.
Quels rêves faisiez-vous pour l’avenir ?
Il était entendu que je ferais de longues et brillantes études et mes parents avaient l’espoir d’une belle carrière. Je ne me reconnaissais pas dans ce plan, mais j’avais envie de leur faire plaisir. Mon père, qui était gynécologue accoucheur, nous avait prévenus : « si vous voulez faire médecine, sachez que je ne vous aiderai jamais ! J’ai trop souffert de ces fils de mandarins, protégés et arrogants ! Vous vous débrouillerez tout seuls. » Résultat : aucun des cinq enfants n’a choisi cette voie. Et pourtant, moi, j’avais sérieusement pensé à la psychiatrie. Je me sentais une réelle empathie pour la souffrance, la douleur de l’âme humaine. Cela me fascinait. Je lisais beaucoup sur le sujet, notamment le docteur Bruno Bettelheim. Mais, en me disant que c’étaient des études extrêmement longues forcément suivies d’une analyse, mon père m’a découragée. Devenir indépendante à 31 ans me semblait catastrophique ! Alors je me suis dirigée vers l’architecture.
Quel rapport ?
Eh bien je m’étais passionnée pour les travaux de Bettelheim avec les enfants autistes aux Etats-Unis où il se servait notamment de l’architecture. Alors il m’a semblé que la filière archi réunissait tout ce qui m’attirait : la création, l’artistique, et le travail au plus près de la souffrance. Mais j’ai vite été déçue. Je me suis retrouvée dans un univers machiste, beaucoup moins ouvert que prévu. Tout était tellement formaté. Je me suis cramponnée pendant deux ans et je suis partie à Paris. Officiellement – pour mes parents – suivre les cours d’une Unité pédagogique engagée, très féministe d’ailleurs. Mais en réalité, je me suis tout de suite inscrite à un cours d’art dramatique. Il fallait que je m’offre ce rêve. La petite lumière allumée par Orlan ne demandait qu’à être ravivée. Et j’ai été happée !

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