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lundi 1 juin 2015

Malades d’ennui au travail: après le burn-out, le «bore-out

LE MONDE ECONOMIE |  | Par 

Tout comme l’excès de travail, l’ennui peut être la source d’un vrai mal-être chez le salarié.


Thomas (encore en poste, qui a souhaité garder l’anonymat et dont le prénom a été changé) a un job que beaucoup lui envieraient : il est responsable en CDI de la rédaction d’un titre de presse professionnelle. Pourtant, Thomas s’ennuie. « Je passe mes journées à faire des mails, relire des articles et gérer des problèmes informatiques, explique-t-il. Mon travail est usant et répétitif ; je me sens sous-employé. » Sa lassitude est telle que le professionnel s’est mis à la recherche d’un autre emploi. « J’ai répondu à quelques annonces, sans succès, indique-t-il. Je songe désormais à me reconvertir. »

La situation de Thomas n’est pas forcément comprise par son entourage. « A cause du chômage, dire que l’on s’ennuie dans son job est perçu négativement », constate Emmanuelle Rogier, psychologue du travail.


« Un sentiment d’inutilité »


Pourtant, tout comme l’excès de travail, l’ennui peut être la source d’un vrai mal-être chez le salarié. Au point que deux consultants suisses ont donné un nom à cette pathologie : le « bore-out », ou syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui. « Dans notre société occidentale, où la reconnaissance sociale passe par le travail, ne pas trouver de sens à ce que l’on fait peut provoquer un sentiment d’inutilité, voire de honte », explique Christian Bourion, professeur à ICN Business School et rédacteur en chef de la Revue internationale de psychosociologie et de gestion des comportements organisationnels. D’après ses recherches, 30 % des salariés souffrent de ce syndrome.

Alors que la reconnaissance du burn-out est en discussion à l’Assemblée nationale dans le cadre du projet de loi sur le dialogue social, les professionnels de santé se mobilisent pour mieux faire connaître cet autre syndrome. « Beaucoup de personnes peuvent s’ennuyer au travail sans que cela devienne pathologique, précise Mme Rogier. Mais cette situation suscite parfois un vrai mal-être chez le salarié. »

Compter les minutes au travail, en attendant que la journée s’écoule, peut rapidement devenir un supplice. Troubles du sommeil, boule au ventre, dépression… « En termes de souffrance, l’ennui au travail peut se révéler aussi violent que le burn-out », avertit la psychologue.


«  Sureffectif », «  surqualification  »


Le problème devient plus aigu avec le ralentissement de l’activité économique : dans les entreprises en difficulté, les salariés angoissent de voir leur agenda se vider. Les travailleurs mis au placard sont bien sûr les premiers touchés par le « bore-out ». « J’ai connu un cas de suicide d’un secrétaire général d’une grande structure, qui s’était retrouvé sans rien à faire à la suite d’une réorganisation », se souvient Jean-Claude Delgènes, directeur général du cabinet Technologia, spécialisé dans l’évaluation et la prévention des risques psychosociaux au travail.

En France, le livre de Zoé Shepard, Absolument dé-bor-dée !, ou le paradoxe du fonctionnaire (Albin Michel, 2010), mettait des mots sur ce phénomène. Grand succès de librairie – plus de 400 000 exemplaires vendus –, l’ouvrage racontait son quotidien de cadre de la fonction publique territoriale, « où les 35 heures ne se font pas en une semaine, mais en un mois », racontait-elle.
« Il est vrai que ce syndrome touche majoritairement les administrations et les entreprises publiques, qui ne peuvent pas licencier et qui se retrouvent en sureffectif, remarque M. Bourion. Mais on voit également des salariés issus de grandes entreprises. »
Selon Mme Rogier, les salariés touchés par cette pathologie n’ont pas de profil type : « Comme pour le burn-out, il s’agit de personnes très investies professionnellement. »


Le nouveau mal du siècle ?


Même des salariés qui ont suffisamment de travail pour remplir leurs journées souffrent de ce syndrome. « Le bore-out touche aussi un travailleur surqualifié pour son poste et lassé par un job répétitif et sans challenge, ou bien un agent de sécurité qui doit rester à son poste toute la journée, par exemple », explique M. Delgènes.

L’ennui au travail, le nouveau mal du siècle ? En 2013, l’anthropologue David Graeber avait dénoncé la multiplication des « bullshit jobs » (« boulots à la con ») dans le secteur des services. Cela a connu un retentissement mondial. En 2014, un sondage sur le site américain Salary. com révélait que 57 % des répondants passaient au moins une heure par jour à ne rien faire au travail. Tâches insuffisantes ou révolte silencieuse contre un job qui paraît dénué de sens… Le malaise semble général.

Avec la complexification de l’économie et la fragmentation des tâches, les salariés peinent de plus en plus à trouver du sens à leur travail.
Pour M. Bourion, ce phénomène constitue une véritable bombe à retardement. « Les gens ne peuvent démissionner et prendre le risque de ne pas retrouver de boulot derrière. Alors, ils restent. »

Aux salariés qui ne peuvent changer de travail, M. Delgènes conseille de s’investir dans d’autres activités. « Le salarié peut se tourner vers le bénévolat, par exemple. Il peut aussi faire des propositions à sa hiérarchie pour donner un peu plus de contenu à son poste, ou bien envisager de suivre une formation. » Afin de rebondir, peut-être, ailleurs.

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