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lundi 25 décembre 2017

Pour le père de la sociologie, Emile Durkheim, la vérité est ailleurs

Emile Durkheim est mort il y a tout juste un siècle. Mais sa pensée sociologique, qui cherche le principe des actions en société en dehors de l’individu lui-même, reste d’actualité.

LE MONDE  | Par 

Carte blanche. Emile Durkheim, « père fondateur » de la sociologie française, né en 1858, est mort il y a cent ans, en novembre 1917. Il ne faut pas le cacher, même pour le lecteur cultivé d’aujourd’hui, ses textes déroutent. Des écrits antiféministes le montrent ­combattant la libéralisation du divorce. Sa foi dans le progrès l’incitait à qualifier de ­« primitives » toutes les civilisations non européennes et non contemporaines. Son élitisme le poussait à mépriser les « agents subalternes » du monde social. Et son œuvre a connu des éclipses : au sortir de la seconde guerre mondiale, aucun jeune sociologue ne s’en réclamait. Son mot d’ordre, « il faut considérer les faits sociaux comme des choses », était déconsidéré. Les faits sociaux ne sont pas des « choses », clamait la nouvelle génération, ce sont des états vécus, des phénomènes auxquels l’homme vient donner sens. Et que penser de cette idée bizarre ­selon laquelle « la société » serait dotée d’une nature indépendante des individus qui la composent ?

Ses textes conservent pourtant une actualité. Il faut les lire comme une réaction aux disciplines scientifiques qui cherchaient la vérité de l’humain dans son corps et nulle part ailleurs. Durkheim a dû arracher les sciences de l’homme à la médecine et à ­l’anthropologie physique, qui avaient alors le monopole des explications. Nous avons oublié la force que représentaient les théories racistes basées sur la mesure des crânes, et quivoyaient dans la taille de certains la source de la paresse, de la violence ou de la délinquance. D’où la radicalité des écrits de combat durkheimiens. D’où aussi leur intérêt encore aujourd’hui, quand abondent les explications individualistes, qui ont pour ­elles l’évidence du sens commun. Explications qui ne reposent plus sur la physiognomonie (la science des traits du visage) pour expliquer l’échec ou la réussite, mais sur le « talent », la « volonté » ou l’« attitude ».


A contre-courant des sociologues


Une intention guide donc la plupart des textes du sociologue : trouver le principe des ­actions en société en dehors de l’individu lui-même. Pas dans la forme de sa tête ni dans ses croyances, pas dans la couleur de sa peau ou dans ses organes génitaux, mais dans la structure des groupes dont il fait partie. Durkheim s’intéresse principalement au ­volume des liens qui nous entourent. Faire partie de groupes « fortement intégrés » nous protège par exemple du suicide, même si, cet acte, on l’accomplit tout seul, sans les autres. Pour Durkheim, la vérité du suicide se trouve ailleurs que dans ceux qui se tuent.

Ce principe est éloigné de ce que les sociologues font habituellement. Les comportements sont souvent interprétés à partir du volume de ressources que possède ­quelqu’un. Son diplôme, son âge, son niveau de revenu, sa profession. Nous avons ­tendance à voir dans le diplôme une arme utilisable dans les luttes sociales. Durkheim y aurait vu un indicateur de l’insertion dans un groupe particulier. Si le diplôme protège (du chômage), c’est peut-être parce que les ­personnes très diplômées ne vivent pas dans les mêmes groupes que les personnes peu diplômées. Un seul indice pourrait ­suffire à montrer que les groupes diffèrent : les conjoints des personnes sans diplômes n’ont pas les mêmes caractéristiques que les conjoints des personnes diplômées.

Durkheim oblige ainsi les sociologues à faire, en permanence, un pas de côté, à ­chercher à qui sont reliés les individus dont on parle. Mais, le plus souvent, les chercheurs ne disposent pas de ces informations « réticulaires », les informations sur le ­réseau des relations dans lesquelles les ­personnes sont inscrites. Il faut alors beaucoup d’efforts pour être durkheimien. Il est, aujourd’hui comme hier, beaucoup plus simple de ne pas l’être.

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