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vendredi 13 octobre 2017

DR NATHALIE PRIETO, PSYCHIATRE RÉFÉRENT NATIONAL "La sécurisation psychique des équipes d'urgence médico-psychologique en action est un vrai enjeu"


 

Nathalie Prieto
Quelques mois après sa nomination comme psychiatre référent national, en charge de la coordination du réseau national de l'urgence médico-psychologique, le Dr Nathalie Prieto, évoque pour Hospimedia les enjeux liés à sa mission. Une mission lourde dans une actualité chargée pour les cellules d'urgence mobilisées sur les catastrophes et attentats.

Hospimedia : "Comment appréhendez-vous votre mission de psychiatre référent national, dans ce contexte chargé pour les équipes d'urgence médico-psychologique mobilisées sur les attentats en France, à Barcelone (lire notre article) mais aussi dans les Antilles après l'ouragan Irma ?


Nathalie Prieto : Le psychiatre référent national, en lien avec la Direction générale de la santé (DGS), a un rôle de mobilisation et de coordination des équipes d'urgence médico-psychologique qui maillent le territoire. Nous organisons l'envoi de renforts lors d'évènements d'ampleur, comme les attentats qui ont frappé la France en 2015 et 2016. C'est à cette période d'ailleurs que cette fonction de psychiatre référent a été véritablement mise au premier plan. Depuis ma nomination en juillet dernier, que j'ai accueillie comme une belle reconnaissance et une évolution positive, effectivement les catastrophes s'enchaînent... Il est vrai que c'est une mission lourde en termes de charge effective de travail, mais aussi en termes d'enjeux. Dernièrement, les équipes des cellules d'urgence médico-psychologique (Cump) venues de plusieurs régions françaises en renfort dans les Antilles (lire notre article) se sont retrouvées bloquées, confinées en Guadeloupe. Des retours de la première vague ont été empêchés et/ou certaines venues en relève n'ont pas pu travailler un temps car elles se sont retrouvées elles-mêmes en plein dans un nouvel ouragan. Cela fait réaliser concrètement que l'on envoie des équipes qui peuvent se retrouver en danger, je prends la mesure de la tâche... 
"Aller "casser du personnel" dans une situation très dangereuse, ça ne sert à rien."
Les équipes envoyées pour des soins psychiques sur les lieux d'attentats peuvent pour leur part se retrouver confrontées à des sur-attentats. Bien sûr, les catastrophes naturelles et attentats ne sont pas comparables mais ce dernier exemple aux Antilles, ces aléas, me font davantage réfléchir plus globalement sur les risques potentiels pour les équipes. Je pense qu'il faudra travailler avec la DGS sur cette dimension, aller "casser du personnel" dans une situation très dangereuse, ça ne sert à rien. Si les équipes médico-psychologiques elles-mêmes sont mises à mal, personne, y compris les victimes, ne va en tirer des bénéfices. Pour être des bons soignants au niveau psychique, il faut être soi-même dans un certain confort psychique. Cette sécurisation psychique des équipes, dans l'action, doit être travaillée. C'est un vrai enjeu.

H. : Quels pourraient être vos axes de travail à ce sujet avec la DGS ?


N. P. : Évidemment, toutes les configurations ne sont pas anticipables, par exemple les catastrophes naturelles. Mais pour revenir à la configuration du risque de sur-attentat, il faut peut-être réfléchir à la temporalité des interventions des Cump ; avant une mobilisation effective, immédiate, peut-être attendre une heure ou deux pour mesurer le terrain. Politiquement, médiatiquement, ces évènements-là sont très vite sous les feux de la rampe, du coup il y a une injonction d'agir vite mais je pense qu'il faut quand même une réactivité "contrôlée". Si ça éclate quelque part, on me demande extrêmement vite des renforts. Ce peut être la nuit, un dimanche, n'importe quand. Il faut trouver et mobiliser des personnels capables de tout lâcher pour partir, parfois loin. Mais je pense qu'il faudra prendre systématiquement en compte le paramètre des conditions de sécurité de ces personnels ; cela ne va pas être simple, car la société veut des réponses immédiates. Il faut garder en tête que les soignants psychiques ne sont pas des somaticiens, envoyés sur les urgences vitales. L'enjeu est très différent, quand le travail est d'assurer le confort psychique des victimes, réhumaniser, réduire l'impact psychique pour prévenir les traumatismes. Si les personnels des Cump n'impulsent pas aux victimes un degré d'apaisement, en étant eux-mêmes relativement apaisés, ça va être très difficile. Attention, cela ne remet pas en question le fait d'agir très tôt dans les soins psychiques, c'est fondamental, mais encore faut-il être en capacité de pouvoir faire ce travail de soin ! 
"Un label, ça peut être éventuellement une garantie mais il faut voir dans les formes et modalités d'attribution et d'évaluation. Je me méfie quelque peu."

H. : Existe-t-il des évaluations de la santé psychique des personnels des Cump justement ? Quid de l'idée d'un "label de psycho-traumatisme" accordé par les ARS à des psychiatres et des psychologues "formés et reconnus" qui avait été évoquée par le précédent secrétariat d'État à l'Aide aux victimes ?


N. P. : La santé psychique des personnels est une question essentielle. C'est actuellement un réseau d'urgence médico-psychologique où on se connaît bien et on se connaît tous. Nous nous sommes repérés, évalués sur des actions précédentes, sur le terrain. Nous avons formé les personnels, ils travaillent pour la plupart ensemble depuis des années. Par exemple, a priori, l'intégralité des 30 personnes que j'ai envoyées [dans la première vague] aux Antilles, je les connais, je sais leur professionnalisme dans ces situations. Il est clair que dans les missions un tant soit peu délicates, on n'envoie pas des personnes inexpérimentées. Un label, ça peut être éventuellement une garantie, mais il faut voir dans les formes et modalités d'attribution et d'évaluation. Je me méfie quelque peu : vous avez toujours des gens qui théoriquement sur le papier sont très bons, vous les mettez en condition d'intervention et c'est catastrophique. À l'inverse, vous voyez parfois des professionnels discrets, qui ne sont pas des grands théoriciens, qui se révèlent extraordinaires sur le terrain, arrivent à délivrer une extrême bienveillance dans des situations extrêmes. Je pense par exemple à des personnels infirmiers, qui m'ont appris énormément de choses. L'intervention de catastrophe, c'est du savoir-faire pratique. Si on met en place une méthode d'évaluation avec de la simulation en santé, par exemple, je trouve l'idée intéressante. Mais un diplôme ou label ne dira pas les compétences de terrain or c'est cela qui est fondamental. Donc le recrutement dans les Cump se fait aussi par la connaissance que l'on a de l'expérience des uns et des autres, de la manière de travailler au quotidien en psychiatrie. J'ai par exemple recruté des infirmiers que je voyais travailler avec des patients en crise et qui avaient un don d'apaisement réellement fabuleux."
Propos recueillis par Caroline Cordier



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