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samedi 25 février 2017

L’intégrité scientifique n’est plus un tabou et la parole se libère !

25/02/2017


Les chercheurs en médecine sont comme les autres soumis au diktat du « publish or perish ». Cet impératif, qui ouvre la voie à la reconnaissance tant académique que financière, a des conséquences parfois délétères sur la qualité des publications.
Des pratiques dévoyées peuvent en effet être privilégiées par la nécessité de produire plus de résultats et notamment des résultats positifs. C’est par le biais de méthodes apparemment anodines que naissent et finissent par se généraliser ce que le médecin et spécialiste de ces questions Hervé Maisonneuve nomme les « pratiques douteuses en recherche ». Ces dernières sont d’autant plus difficiles à combattre qu’elles se sont parfois quasiment institutionnalisées, répondant à une logique d’imitations des pairs.
Face à elles, le docteur Maisonneuve ne préconise pas d’abord les attitudes les plus marquées et clivantes, telle la dénonciation, mais insiste en premier lieu sur la nécessité de la pédagogie.
A commencer par la formation des enseignants eux-mêmes.
Par le Dr Hervé Maisonneuve*
L’intégrité scientifique est la conduite intègre et honnête qui doit présider à toute recherche et à sa diffusion. Il faut distinguer l’intégrité scientifique (règles qui gouvernent la pratique de la recherche) de l’éthique de la recherche (les questions liées aux progrès de la science et leurs répercussions sociétales).

Il s’agit pour les professeurs d’expliquer aux étudiants et doctorants qu’ils ne doivent pas faire comme ceux qui les ont précédés… et ceci est très difficile ! Si vous êtes un étudiant accusé de plagiat dans votre faculté de médecine, examinez les publications des professeurs de la faculté et vous aurez des arguments pour vous défendre. Ceux qui vous accusent de plagiat ont parfois plagié dans leur carrière…  Parler de l’intégrité, oui ! Définir les manquements à l’intégrité, oui ! Former d’abord les professeurs à l’intégrité, oui ! Ensuite, ils formeront les étudiants ! Faire une chasse aux sorcières, non ! Les manquements à l’intégrité sont très nombreux, en excluant tout ce qui concerne le harcèlement et autres conduites sociales déviantes.
La fraude : falsification, fabrication de données et plagiat. La fraude est rare, mais les quelques cas sont très médiatisés et inquiètent le grand public. Ce sont les scandales qui poussent les systèmes à changer leurs pratiques. En médecine, la fraude peut avoir des conséquences délétères affectant directement les malades, contrairement aux autres domaines de la science.
Les pratiques douteuses en recherche : ce sont des actions qui violent les valeurs traditionnelles de l’entreprise de recherche et qui peuvent porter atteintes à la recherche. Ces comportements sont en désaccord avec les normes définies à partir d’un comportement moyen, ou du comportement idéal. Par exemple : omission de données, changement de la question de recherche après avoir évalué les résultats (P-HARKing pour Hypothesing After Results are Known), bricolage des statistiques, biais de citations (oubli volontaire de citer les références qui nous contredisent, citation d’un article en lui faisant dire autre chose,..), torture et embellissements des données, etc…En bref, transformer des résultats piteux en un beau papillon (effet chrysalide). Ces pratiques douteuses sont très fréquentes, présentes dans au moins 50 % des articles scientifiques, et admises (voire encouragées) par une culture de la réussite et de la compétition. Sur un curriculum vitae, il vaut mieux avoir des études dites positives que des études dites négatives, surtout si vous voulez avancer dans la carrière ! Les chercheurs qui sont les plus attentifs pour diminuer ou éliminer les biais et autres arrangements peuvent devenir moins compétitifs sur le plan académique. Ceci peut les démoraliser et les conduire à adopter des pratiques douteuses en recherche.

Comment promouvoir l’intégrité scientifique ?

Des scandales peuvent faire réagir une communauté scientifique passive qui ferme les yeux devant les nombreuses pratiques douteuses en recherche ; ce n’est pas souhaitable, mais c’est parfois la seule façon de progresser !
Former les enseignants, les chercheurs, et les étudiants à l’intégrité scientifique. Trop d’acteurs évoquent la fabrication et la falsification de données, sans dire qu’ils voient quotidiennement des pratiques douteuses de recherche. Ne pas les dénoncer, c’est être complice ; les dénoncer serait possible si une écoute existait dans les institutions !
Libérer la parole : prenez du temps (au moins deux heures) pour évoquer les pratiques de recherche avec vos collègues et/ou des étudiants.  Pas de cours magistral pour expliquer qu’il faut être honnête, pas besoin de signer des serments du chercheur, ni de lire la charte nationale de déontologie des métiers de la recherche. Faire parler sur le quotidien : archivez-vous les données ? Avez-vous refusé à un patron d’être co-auteur s’il n’a rien fait dans la recherche ? Avez-vous accepté de signer un article sans le lire et sans voir les données ? Avez-vous pu déclarer une pratique douteuse que vous observez régulièrement ? Avez-vous omis de déclarer un lien d’intérêt non financier (je suis la fille du rédacteur en chef avec un nom différent) ? Avez-vous changé les contrastes d’une image pour mieux montrer un point inexistant ? Avez-vous signé un consentement à la place du malade ?... etc…
Ce sont souvent des chercheurs honnêtes qui lentement dérivent en voyant des collègues peu scrupuleux leur passer devant…et avoir des promotions. Les erreurs honnêtes, les mauvaises méthodologies, l’ignorance des bonnes pratiques sont fréquentes… et les pratiques douteuses en recherche se développent… Elles sont parfois mises sur le compte du manque d’encadrement des juniors, et sur l’absence de collaboration entre chercheurs.
Pour en savoir plus
Cet éditorial est basé sur trois articles:
P Corvol, H Maisonneuve. Intégrité scientifique : un code et ses manquements. Toute recherche doit être guidée par une conduite intègre. Revue du Praticien 2016 ; 66 : 1137-1142. http://www.larevuedupraticien.fr/node/36544
P Corvol, H Maisonneuve. Intégrité scientifique : les propositions françaises pour mettre en œuvre la charte nationale. Parler d’intégrité scientifique n’est plus tabou. Revue du Praticien 2016 ; 66 : 1143-1147.  http://www.larevuedupraticien.fr/node/36544
Maisonneuve H. Peut-on croire les publications ? Biais et embellissements polluent la science. Science &pseudo-sciences. 2016, n° 318,27-34http://www.h2mw.eu/redactionmedicale/2016/12/Bias%20et%20embellissements_octobre_%202016.pdf
*Hervé Maisonneuve est consultant
hervemaisonneuve@gmail.com
Il enseigne la rédaction scientifique, est rédacteur adjoint de La Presse Médicale, et anime le blog www.redactionmedicale.fr

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