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mercredi 22 février 2017

États-Unis. Trump “malade mental” ? Un peu de bon sens s’il vous plaît !

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THE NEW YORK TIMES - NEW YORK
21/02/2017

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Le débat fait rage outre-Atlantique pour savoir si le 45e Président souffre d’une pathologie mentale. Psychiatres et experts égrènent ses symptômes et livrent leurs diagnostics. Un vrai manque de professionnalisme, dénonce ce professeur en psychiatrie clinique.

La santé mentale du Président Trump inquiète de plus en plus de personnes. Dernièrement, le député démocrate de Californie Ted Lieu, a déclaré qu’il envisageait de déposer un projet de loi afin de réclamer l’intervention d’un psychiatre à la Maison-Blanche.

Mais le plus préoccupant c’est le nombre de spécialistes en psychiatrie qui se joignent à ce chœur. En décembre, un article du Huffington Post citait une lettre rédigée par trois éminents professeurs en psychiatrie qui, comme preuve de l’instabilité mentale de Donald Trump, citaient “son orgueil démesuré, son impulsivité, sa susceptibilité face aux critiques.” S’ils ont évité de poser un diagnostic officiel, ces spécialistes l’ont tout de même invité à se soumettre à un bilan médical et neuropsychiatrique complet réalisé par des experts objectifs.

“Orgueil démesuré et sadisme”

Un psychologue est allé encore plus loin fin janvier. Cité dans un article de l’hebdomadaire U.S. News and World Report titré “Crises et caprices”, il affirme que le Président Trump souffre de “narcissisme malin”, qui se caractérise par “un orgueil démesuré, un sadisme et un comportement antisocial.”


Je ne doute pas une seconde que ces spécialistes soient convaincus d’œuvrer pour protéger le pays d’un président au comportement qu’ils jugent – comme bon nombre d’entre nous – dangereux. Une lettre récemment adressée au courrier des lecteurs du New York Times, signée par 35 psychiatres, psychologies et travailleurs sociaux, allait d’ailleurs dans ce sens : “La situation est trop grave pour que nous nous taisions. Et de poursuivre :

Nous pensons que l’instabilité émotionnelle visible dans les discours et les actes de Trump le rend incapable de servir le pays en toute sécurité.”

Mais cette tentative de diagnostiquer une pathologie chez le Président Trump et de le déclarer mentalement inapte à servir le pays est une erreur à bien des égards.

La règle Goldwater

Premièrement tous ces spécialistes ont des opinions politiques qui ne peuvent qu’altérer leur jugement. Prenons par exemple ce que ma profession majoritairement progressiste disait du sénateur Barry Goldwater, candidat républicain à la présidence en 1964, juste avant les élections. Le magazine Fact aujourd’hui disparu avait demandé à des membres de l’Association de psychiatrie américaine (APA) ce qu’ils pensaient de Goldwater. La plupart s’en étaient donné à cœur joie, le qualifiant de “paranoïaque”, de “psychotique” ou encore de “mégalomaniaque”. Certains avaient même posé des diagnostics comme la schizophrénie ou un narcissisme exacerbé.

Ils avaient utilisé leurs connaissances professionnelles comme une arme politique contre un homme qu’ils n’avaient jamais examiné et qui n’aurait certainement jamais consenti à les voir mettre en doute sa santé mentale en public.

Goldwater leur a fait un procès (qu’il a gagné) et suite à cela, l’APA a mis en place, en 1973, la règle dite de Goldwater. Selon cette dernière, les psychiatres peuvent discuter de problèmes de santé mentale avec les médias, mais il est contraire à leur déontologie de diagnostiquer des pathologies chez des personnes qu’ils n’ont pas examinées et encore moins sans avoir obtenu leur consentement.

Éclairer le grand public

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la règle de Goldwater ne signifie pas que les professionnels de santé doivent garder le silence sur les personnalités publiques. En fait selon les recommandations de l’APA, les spécialistes doivent partager leurs connaissances afin d’éclairer le grand public.

Et donc s’il est contraire à l’éthique pour un psychiatre de dire que le Président Trump souffre d’un trouble de la personnalité narcissique, il est parfaitement valable de discuter des grands traits de la personnalité narcissique – la vantardise ou l’intolérance aux critiques – et d’analyser comment ces symptômes pourraient expliquer le comportement de Trump.

En d’autres termes, les psychiatres peuvent parler de la psychologie et des symptômes en général mais les Américains doivent être libres de décider si ces informations peuvent s’appliquer à un individu donné.

Vous pensez que l’APA coupe les cheveux en quatre ? Et bien pas du tout. Poser un diagnostic nécessite un examen approfondi du patient, de connaître son histoire personnelle et d’avoir accès à toutes les données cliniques nécessaires – ce qui ne peut pas se faire à distance. Le narcissisme par exemple n’est pas la seule explication d’un comportement impulsif, irréfléchi et prétentieux. Cela peut-être le symptôme d’un autre problème clinique comme l’hyperactivité, l’abus de drogues, d’alcool ou d’excitants ou une forme de bipolarité.

Des précédents historiques

Et donc quand des professionnels diagnostiquent des pathologies mentales à des personnalités publiques, il ne s’agit pas seulement d’un manque de déontologie mais presque de malhonnêteté intellectuelle, puisque nous n’avons pas les données cliniques nécessaires pour étayer notre jugement.

En outre, qu’un président souffre d’une pathologie mentale ne veut pas dire grand-chose sur sa capacité à gouverner. Après tout, Lincoln souffrait de dépression, Roosevelt était probablement maniaco-dépressif et Grant alcoolique. Selon une étude basée sur des données biographiques, 18 des 37 premiers Présidents des États-Unis ont souffert d’une pathologie clinique au cours leur vie : 24 % de dépression, 8 % étaient sujets à l’anxiété, 8 % aux troubles bipolaires et 8 % à des addictions à l’alcool ou autre. Et dix de ces présidents ont manifesté des symptômes pathologiques pendant leur mandat.

Vous pouvez souffrir d’une maladie mentale et être parfaitement compétent, ou être parfaitement sain d’esprit mais incapable. (Évidemment certaines pathologies comme les bouffées délirantes ou la démence empêcheraient un président de faire son travail).

Le bon sens suffit

Quant à la dernière raison pour laquelle nous devrions éviter de poser des diagnostics sauvages : c’est que cela dégage de leurs responsabilités nos hommes politiques. Les mauvais comportements ne relèvent pas tous d’une pathologie ; dans les faits, la mesquinerie et l’incompétence sont bien plus répandus que les troubles mentaux. Et ce n’est pas à nous de faire la promotion d’une médicalisation de la bêtise.

Tout cela pour dire que notre pays n’a pas besoin d‘un psy pour décider si le Président Trump est apte à servir le pays. Les présidents doivent être jugés sur leurs actions, leurs déclarations et aussi leurs tweets, j’imagine. Nous n’avons pas besoin de spécialistes pour cela, il suffit d’un peu de bon sens.

Richard A. Friedman

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