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samedi 19 novembre 2016

Errare medicinus est

19/11/2016


Bien qu’il ait provoqué une levée de boucliers contre lui, le dernier livre de Martin Winckler illustre bien les attentes actuelles vis-à-vis des médecins. Ces derniers doivent exercer la plus grande sollicitude à l’égard des patients ce qui suppose tout à la fois de savoir se mettre à leur place, de ne pas mépriser leur vulnérabilité et de pouvoir entendre et répondre à leurs attentes, même quand elles ne sont que sous jacentes. Face à ce portrait idyllique et controversé, beaucoup ont demandé si la réciproque pouvait s’imposer. D’aucuns ont notamment voulu créer un écho entre la maltraitance supposée dont seraient victimes les patients et celle qui toucherait de plus en plus fréquemment les praticiens (tant de la part des patients que des tutelles administratives !). Mais au-delà de cette question de la maltraitance, les médecins peuvent-ils espérer de ceux qu’ils soignent une sollicitude semblable à celle qui est exigée d’eux. Les patients doivent-ils savoir se mettre à la place des médecins (comprendre le poids des responsabilités, la difficulté de l’exercice, la lourdeur des tâches) et ne pas mépriser leur vulnérabilité ?

L’erreur est-elle encore un droit pour les médecins ?

Sans doute dans l’esprit d’un Martin Winckler, une telle réciproque n’est guère envisageable, en raison des multiples différences existant entre les patients et le médecin, qui créent des obligations différentes pour chacun. Néanmoins, la recherche d’un praticien idéal conduit à oublier, qu’humain avant tout, un médecin est également un être qui trébuche, qui s’irrite et qui se trompe. Les praticiens d’aujourd’hui ont-ils encore le droit à l’erreur, dans un monde où il est exigé d’eux tout à la fois qu’ils ne s’érigent pas en sachant mais qu’ils ne négligent aucun moyen pour soigner le patient et qu’ils soient à la pointe de toutes les recommandations et toujours à l'écoute des dernières publications ? Les praticiens d’aujourd’hui ont-ils encore le droit à l’erreur quand l’interrogatoire du malade se doit d’être le moins directif possible, le moins intrusif ? Et au-delà de ces paramètres, au-delà de la technicisation de la médecine, des progrès de ses outils diagnostics, le médecin a-t-il droit à l’erreur ?

Et l’empathie ?

Le docteur V. qui a témoigné récemment sur le blog du désormais célèbre docteur Baptiste Beaulieu a le sentiment que non. Ce praticien et mère de famille est dévastée par l’erreur qu’elle a récemment commise. Mais elle n’a guère trouvé le réconfort qu’elle guettait auprès de ses confrères (« Je cherchais à entendre "J’aurais fait pareil que toi", et je l’ai entendu - mais du bout des lèvres et avec d’autres mots. Alors je n’y ai pas vraiment cru », témoigne-t-elle) et encore moins en lançant quelques recherches sur internet. « Alors j’ai bêtement tapé sur google : "Je suis responsable d’une erreur médicale". Et je suis tombée sur des sites reprenant les termes "Je suis victime d’une erreur médicale", mais rien sur le vécu du soignant. Rien. Un tabou. Alors j’ai été fâchée. Fâchée contre ce monde qui n’imagine pas une seule seconde la souffrance qu’on ressent quand on a commis une telle erreur ! Fâchée contre ceux qui sont les premiers à cracher sur les médecins en commentant les articles qui relatent ces erreurs, cachés derrière de faux profils Facebook. Fâchée contre cette société qui fait taire les soignants ayant à porter ce fardeau sur les épaules toute leur vie ». Comment dans une société où l’on cherche si non à tout excuser tout au moins à tout comprendre à tout expliquer, dans une société où l’empathie est parfois érigée en principe, peut-on se montrer si implacable face aux praticiens qui ont commis une faute ?

Apprendre de ses erreurs

Pourtant, depuis quelques années, l’erreur médicale n’est plus le tabou qu’elle a longtemps été. La blogosphère a libéré la parole. Et avec des recherches guère plus approfondies, le docteur V. aurait pu constater que d’autres avant elle ont parlé de leurs erreurs. Le blog REX-Soignants a ainsi été ouvert il y a plusieurs années. Son objectif : recueillir des retours d’expérience négative de soignants, afin que ces témoignages puissent non seulement servir à éviter de nouvelles erreurs, mais également amoindrir le sentiment de solitude souvent ressentie. De nombreux professionnels de santé, en majorité des médecins ont joué le jeu. Ils ont parlé des ratés, des jours de fatigue, du nom de traitement non recopié dans la lettre de suivi, de la confusion entre grave hypoglycémie de l’insulinodépendant et bouffée délirante. L’auteur chirurgien du Blog de Stockholm parle ainsi de cet instant où « le cerveau s’arrête et les deux petits mots qui tournent dans le vide pendant que le monde avance (…). Oh merde ». L’exercice est à la fois un exutoire et une leçon. « Personnellement, je trouve que l’humilité n’est pas monnaie courante dans le milieu médical et tu rencontres plus souvent des médecins se glorifiant de leurs "beaux" diagnostics que de leurs erreurs. (…) Pourtant, le partage de nos erreurs serait probablement beaucoup plus utile et instructif que nos "magnifiques" diagnostics. Alors voilà ce qui m’est arrivé ce soir-là où j’ai été le roi des losers. Je n’en suis pas très fier, mais ça m’a servi, et peut-être que ça pourra servir à d’autres » lance en introduction d’un post publié en 2013 Sylvain Fevre. Dans le même esprit, l’auteur néphrologue du blog Perruche en automne insiste : « N’ayez pas honte de vos erreurs, partagez les, analysez les, corrigez les causes et ne vous endormez jamais sur vos lauriers. Le réveil est toujours douloureux ».

Refus et/ou méconnaissance de l’aide

Assez actif jusqu’en 2014, le blog REX-Soignants n’est aujourd’hui plus alimenté en raison de la disparition du praticien qui l’avait lancé, l’initiative n’ayant pas été poursuivie après cet accident. Il témoigne cependant d’une démarche visant à mettre fin au "tabou" de l’erreur médicale, selon le terme utilisé notamment par Perruche en automne. Néanmoins, la prise de parole reste difficile et de nombreux praticiens refusent encore d’être aidés pour faire face à la culpabilité et aux doutes engendrés par l’erreur. Ce rejet du soutien prévaut également quand l’erreur a des conséquences judiciaires comme l’avait constaté l’auteur d’une thèse de médecine sur le sujet, citée par le Docteur Milie en son Journal de bord d’une jeune médecin en Seine-Saint-Denis. « L’épreuve d’un procès pour un médecin généraliste libéral est loin d’être indifférente, pouvant induire des réactions psychologiques successives dignes des 5 étapes du deuil… L’expérience diffère quelque-peu de celle de l’évènement indésirable médical sans suite judiciaire. Il ne s’agit plus d’un simple conflit avec sa conscience, mais d’une accusation portée par l’ensemble de la société, représentée par les instances judiciaires. (…) Le retentissement psychologique peut en tout cas être relativement sévère, et une procédure judiciaire peut parfois suffire à induire un état dépressif caractérisé. Et dans ce cas, la honte diffuse encore attachée au procès poussera encore plus au repli un médecin libéral déjà peu enclin à consulter pour lui-même en général. (…) Les possibilités d’aides psychologiques connaissent pourtant actuellement un développement très net, dans un contexte de reconnaissance du burn out comme une source de souffrance fréquente dans la vie d’un médecin. Hélas les médecins dans leur majorité ignorent tout de ces louables initiatives » observait-elle.

Eviter de faire du médecin la seconde victime de l’erreur médicale

Pour encourager les praticiens à accepter d’être aidé, il semble nécessaire de leur faire prendre conscience de leur faillibilité.  « Il y a sans doute encore beaucoup à faire au niveau du cursus universitaire pour faire accepter aux futurs médecins l’idée de leur propre vulnérabilité (…). Cette anxiété du procès (…) n’est-elle pas démesurée ? Pourquoi une telle difficulté à relativiser cet événement, qui risque de devenir de plus en plus banal ? Ainsi que le reconnaissent avocats, assureurs, et juristes, il s’agit en général plus de soulager le patient victime que de vilipender le médecin… Alors pourquoi les praticiens mis en cause ne peuvent-ils faire autrement que de le prendre si personnellement? Il faut sans doute faire en sorte d’aborder plus souvent les conséquences psychologiques sur le médecin d’un événement indésirable grave et d’un procès pendant la formation initiale et continue, et non plus seulement leur prévention. Car une médecine parfaite est un pur fantasme. Et un médecin mieux préparé aux conséquences de ses propres imperfections sera capable d’en tirer des enseignements sans forcément remettre en question sa valeur et ses compétences. Sans en être la seconde victime » concluait le praticien.
Ainsi, de la même manière que beaucoup prônent une sensibilisation nouvelle à l’importance de l’écoute dans le rapport médecin/malade, un discours sur le médecin face à lui-même ne serait pas inutile. Et pour ne pas s’y tromper, on peut commencer par relire ces différents blogs :
Aurélie Haroche

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