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lundi 16 mai 2016

L’« effet Giacometti » ou l’art de faire moins manger

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO| Par Pierre Barthélémy
« Femme qui marche » (1932) et « Homme qui marche » (1960) (bronzes).
« Femme qui marche » (1932) et « Homme qui marche » (1960) (bronzes). Succession Giacometti/ADAGP, Paris 2015
Les lecteurs les plus assidus se souviennent peut-être d’une ancienne chronique livrant la recette d’un régime bizarroïde qui consistait à s’extraire de son ­canapé pendant les pages publicitaires et à marcher sur place pendant que la télévision diffusait des réclames – pour du fromage ou des sodas, afin de se préparer à reprendre les ­calories qu’on avait brûlées en piétinant son tapis. Tout le problème du régime est qu’il arrive en général trop tard : imaginez tous les efforts pénibles qu’on n’aurait pas à fournir si on n’avait pas emmagasiné ces bourrelets superflus (ou si on disait « niet » aux diktats des diététiciens, liposuceurs et autres vendeurs de minceur, mais c’est une autre histoire).
La solution – qui causera la ruine de tous les magazines féminins, mais tant pis – consisterait à… manger moins. Toutefois, comme en témoigne l’épidémie d’obésité qui se ­répand à la surface de la planète comme du chocolat liquide sur une gaufre chaude, il s’avère à peu près aussi difficile de moins s’empiffrer que de faire de l’exercice pour venir à bout des kilos récalcitrants.
Le remède viendra peut-être de ce qu’une équipe helvétique appelle l’« effet Giacometti », du nom de l’artiste suisse célèbre pour ses bronzes d’humains filiformes.
Ces chercheurs ont ainsi constaté que des « cobayes » ayant au préalable regardé les personnages maigrissimes du sculpteur choisissaient des aliments plus sains dans un distributeur de nourriture ou réduisaient leur consommation de chocolat – ce qui aurait dû valoir aux auteurs de l’étude le peloton d’exécution pour haute trahison des valeurs suisses.
Dans un article publié dans le ­numéro daté de juin de la revue Food Quality and Preference, cette équipe a voulu confirmer l’« effet Giacometti » tout en essayant d’en explorer les ressorts cachés. Fonctionne-t-il de manière inconsciente ? Un élément de décor peut-il le déclencher ? Reste-t-il efficace quand le cerveau est occupé à une tâche compliquée ? Pour le savoir, nos chercheurs suisses ont convoqué un panel de 128 personnes sous le prétexte de donner leur avis sur… des chips.
Avant que la dégustation ne commence, chaque participant s’installait dans un bureau doté d’un ordinateur. La moitié des « cobayes » voyaient un écran blanc tandis que, pour l’autre moitié du panel, s’affichait un écran de veille avec l’œuvre de Giacometti intitulée Piazza – et non pas Pizza, ce qui aurait eu un ­effet désastreux sur l’expérience –, sculpture qui représente une place où déambulent des personnages tous plus maigres les uns que les autres. Pour occuper leur cerveau, les participants devaient apprendre un nombre plus ou moins compliqué à mémoriser (5826748139 ou 47), puis ils avaient enfin le droit de goûter à leurs chips. Chacun en avait 20 à sa disposition et pouvait en manger autant que bon lui semblait avant de dire si elles lui plaisaient, s’il avait envie d’en acheter, etc.
Encore une fois l’« effet Giacometti » a fonctionné : ceux qui avaient entraperçu Piazza sur l’écran ont mangé 21 % de chips de moins que les autres. Accaparer leur cerveau n’a rien changé au résultat : la simple vision des personnages longilignes semblait s’être imprimée dans leur encéphale tel un objectif à atteindre.
On attend désormais de l’Organisation mondiale de la santé qu’elle ­impose des sculptures d’Alberto ­Giacometti à tous les coins de rue. En revanche, l’artiste colombien ­Fernando Botero, spécialisé dans les femmes plus que plantureuses et les bonshommes mafflus, risque un procès pour crime contre l’humanité.

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