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lundi 21 novembre 2022

Santé «Cela peut tuer» : sur TikTok, un médicament antidiabétique détourné pour maigrir

par Kim Hullot-Guiot   publié le 17 novembre 2022

Depuis le printemps, des internautes partagent les images de leur perte de poids et expliquent comment ils utilisent un médicament antidiabétique pour parvenir à leurs fins. Une pratique jugée dangereuse par les médecins.

La «tendance» est venue d’Australie, et elle n’est pas des plus réjouissantes : depuis le printemps, de jeunes internautes expliquent dans des vidéos partagées sur le réseau social TikTok comment ils utilisent de l’Ozempic, un médicament destiné à réguler le taux de sucre dans le sang des personnes atteintes de diabète de type 2, alors qu’ils ne souffrent pas de cette maladie chronique, dans le but de… mincir. Dans les vidéos, on voit des jeunes femmes, principalement, s’injecter de l’Ozempic, et montrer comment elles ont spectaculairement maigri depuis qu’elles ont commencé les piqûres. La chose est devenue si populaire qu’en juin, l’Ozempic était en rupture de stock en Australie, menant les autorités à rappeler aux médecins, par voie de communiqué, qu’ils ne devaient prescrire ce remède qu’aux personnes atteintes de diabète de type 2, de fait pénalisées par cet usage détourné.

Six mois plus tard, la tendance ne se dément pas – preuves en sont, d’une part, les vidéos qui n’en finissent pas d’être postées sur les réseaux, récoltant parfois des centaines de milliers de «likes» et, d’autre part, le fait que lorsque l’on y cherche le hashtag #ozempic, du nom du médicament australien, on se voit désormais proposer directement, en français, des contenus associés à la perte de poids. D’ailleurs, quand on tape sur Google le nom de ce médicament – qui agit sur les récepteurs de l’hormone appelée glucagon-like peptide-1 (GLP-1), laquelle contrôle la glycémie et agit sur la libération de l’insuline –, les premières réponses proposées concernent la recherche de la minceur.

«Le risque est le coma et le décès»

«Les antidiabétiques se sont complexifiés, il y a beaucoup de mécanismes d’action différents – l’insuline est le plus connu, explique Paul Frappé, médecin généraliste à Saint-Etienne et président du Collège de la médecine générale. Il y a aussi toutes ces nouvelles molécules qui arrivent sur le marché et qui n’ont pas tous le même mode d’action. L’Ozempic est connu pour avoir une perte de poids associée, donc un certain nombre de patients le demandent – chez moi, ce ne sont que des diabétiques, que la prise d’insuline a pu faire grossir. Or aujourd’hui, un certain nombre de personnes sont focalisées sur le fait d’être musclé, l’apparence de leur silhouette, pour les gens, c’est ça être en bonne santé. Il faut faire de la pédagogie : avoir une activité physique ce n’est pas de faire du sport à s’en casser les genoux.»

Or la pratique peut s’avérer dangereuse, prévient aussi Marie-Anne Panet, médecin généraliste dans l’Est parisien. «Cela peut tout simplement tuer ! explique-t-elle à Libération. L’insuline est la seule hormone de notre corps qui fait baisser la glycémie, c’est-à-dire le taux de sucre dans le sang. Si on crée une hypoglycémie trop importante, le risque est le coma et le décès.» «Le risque [si on en prend sans en avoir besoin], c’est l’hypoglycémie et avant ça les troubles digestifs, les nausées, les vomissements, les diarrhées… confirme Paul Frappé. Mais pour moi, le risque principal ce sont les troubles corporels et du comportement alimentaire, ou que cette pratique soit une porte d’entrée vers une gestion malsaine de sa silhouette et de sa santé. C’est un risque difficile à quantifier. Et puis il y a la notion sociétale : c’est un incivisme grave, il ne s’agit pas juste de doubler dans la file d’attente mais de priver des gens d’un traitement contre une maladie qui peut tuer à petit feu.»

«Il y a un attrait pour les solutions magiques»

«Utiliser un traitement n’est jamais anodin, rappelle Paul Frappé. On ne peut pas se permettre d’aller trop vite - le Mediator était prescrit pour la perte de poids, à l’origine. Ce qui est difficile à accepter, c’est qu’il y a aussi [dans ce phénomène] la notion de jeu, l’idée que c’est du TikTok, du fun, qu’on fait ça pour essayer, pour s’amuser. Ce qui est mis en avant c’est le côté magique – même s’il ne faut pas négliger ceux qui sont en surpoids, d’ailleurs l’Ozempic sera peut-être un jour reconnu contre le surpoids.» S’il peut sembler, en effet, peu raisonnable de détourner un médicament pour un autre usage (surtout sans encadrement par un professionnel de santé), les jeunes générations n’ont pourtant rien inventé. Les célébrités dévoilent ainsi, régulièrement, à longueur d’interviews dans la presse dite féminine, leurs «secrets de beauté» présentés comme non-conventionnels… mais qui s’avèrent parfois dangereux.

On pense notamment à Sandra Bullock qui détourne l’utilisation première de la crème antihémorroïdes pour l’utiliser comme crème antirides autour des yeux. Dans un article du magazine Top Santé publié en novembre 2021, le pharmacien Pierre Béguerie expliquait pourtant que ces onguents étaient adaptés «aux muqueuses anales, et fabriqués pour un usage réservé à cette zone. La peau du contour des yeux n’est absolument pas la même, elle est fine et nécessite des principes actifs et des excipients spécifiques. Or ils ne sont pas forcément présents dans des crèmes qui vont soigner les hémorroïdes», et que la présence d’anti-inflammatoires dans certaines formules pouvait s’avérer dangereuse.

«Aujourd’hui, les patients ont accès à beaucoup d’informations, plus ou moins fiables, sur Internet. Cela se diffuse très vite, analyse Paul Frappé. Il y a un attrait pour les solutions magiques. Un jour, j’avais une patiente qui m’avait demandé une ordonnance pour des hormones thyroïdiennes, pour maigrir, alors qu’elle n’avait pas de problème de thyroïde. C’est efficace pour mincir… mais c’est aussi efficace pour chambouler le cœur. On est là dans l’esthétique, quitte à mettre en danger sa santé, ce qui est l’inverse de la médecine.»


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