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mardi 28 novembre 2017

Le CHU de Nantes lance une mission externe face à un malaise qui prend de l'ampleur en pédiatrie

Un vingtaine de pédiatres du CHU de Nantes réclament à Agnès Buzyn une enquête Igas sur le climat de "maltraitance" managériale régnant en pédiatrie. Leurs propos font écho à une première alerte ministérielle d'une neuropédiatre début septembre. Sur place, la direction conforte le pilotage actuel mais a missionné la Société française de pédiatrie.
Au CHU de Nantes (Loire-Atlantique), les difficultés de management se confirment en pédiatrie. Et ceci contrairement aux propos qu'a pu rapporter le 14 novembre à Hospimedia le Pr Jean-Christophe Rozé, à la tête du service de réanimation pédiatrique, qui pointait le cas personnel d'une neuropédiatre exacerbé par les tensions nationales que connaît la pédiatrie (lire notre analyse). Ce dernier saluait à l'inverse le travail de sa consœur chef de service de pédiatrie, directement mise en cause pour de graves erreurs de management. À cette même date, l'ARS Pays de la Loire démentait elle aussi à Hospimedia ces accusations. Mais à la lecture de toute une série de courriers et mails, dont Hospimedia a pu obtenir copie, les difficultés relationnelles ne se circonscrivent pas, loin s'en faut, à la situation de cette neuropédiatre en arrêt de travail depuis 2015 et qui dénonçait, de manière isolée alors début septembre, sa situation dans une lettre à la ministre des Solidarités et de la Santé.

Une endocrinologue en "épuisement professionnel"

En effet, dans une lettre datée du 23 novembre et adressée elle aussi à Agnès Buzyn — avec entre autres copies à la direction de l'ARS et à celle médico-administrative du CHU —, vingt-quatre autres pédiatres nantais, nommément signataires pour dix-huit d'entre eux, l'invitent à saisir l'Inspection générale des affaires sociales (Igas). Objectif : réaliser une "analyse de la situation du service de pédiatrie médicale". Réunis dans un "collectif", ils assurent que les faits de "maltraitance" et de management "autoritaire, inadapté et toxique", évoqués deux mois plus tôt par leur consœur neuropédiatre, "sont tous vérifiables et incontestables". Mais à cela s'ajoute "un fait nouveau", relatent-ils : l'arrêt de travail depuis le 24 octobre pour "épuisement professionnel" d'une endocrinologue pédiatre, "en exercice au CHU depuis plus de vingt ans" et "unanimement reconnue pour ses compétences professionnelles et relationnelles". Et de comptabiliser, à l'instar de la neuropédiatre, à dix praticiens ou assistants le nombre de départs dans le service de pédiatrie depuis trois ans, dont trois pour "épuisement professionnel" et une mise en disponibilité pour "faire une pause". Quant aux consultations à la médecine du travail pour "souffrance au travail", elles auraient "considérablement" augmenté depuis trois ans pour l'ensemble des médecins et paramédicaux de pédiatrie, écrivent-ils.
"Nous comprenons le contexte général de contraintes budgétaires régulièrement opposé à nos propositions mais nous n'acceptons plus que rien ne soit possible, que rien ne soit réalisable."
Le collectif de pédiatres
D'après les signataires, la situation s'avère "alarmante". Ce "mal-être grandissant" de professionnels "encore plus emmurés dans le silence" tient à deux raisons majeures : des conflits éthiques quotidiens dans le travail faute de temps, de moyens et de soutien aux demandes ; de nombreux conflits "avec l'ensemble de la chaîne hiérarchique" (au contraire de la neuropédiatre, ils ne pointent pas ici précisément l'attitude de la chef de service), générant "une violence verbale [...] trop fréquente" pour des personnels qui "ne sont pas valorisés dans leur travail". Certes, ajoutent-ils, "nous comprenons le contexte général de contraintes budgétaires régulièrement opposé à nos propositions mais nous n'acceptons plus que rien ne soit possible, que rien ne soit réalisable". En résumé, plaident-ils, il s'agit d'"ardemment retrouver une relation au travail supportable et conviviale", qui ne peut que passer par "une réorganisation globale de la pédiatrie". Or sur ce point, le collectif assure avoir fait le tour des possibilités locales d'amélioration de cette situation difficile. D'où son appel à "une aide extérieure", seule garantie d'"une enquête impartiale" pour "mettre à plat l'ensemble des problèmes et trouver ensemble des solutions". Et les médecins de conclure en poussant Agnès Buzyn à agir, afin d'éviter "un drame que personne ne souhaite mais que nous redoutons".

Un plan d'actions en trois axes lancé fin octobre

De son côté, dans un message interne adressé deux jours plus tôt à la chef de service de pédiatrie, le directeur général du CHU, Philippe Sudreau*, son président de la commission médicale d'établissement (CME), le Pr Antoine Magnan, et le chef du pôle femme-enfant-adolescent, le Pr Paul Barrière, indiquent qu'"un plan d'actions" a été mis en place au sein du service de pédiatrie depuis la fin octobre et l'arrêt de l'endocrinologue pédiatre. Au passage, ceux-ci assurent qu'"aucun signal d'alerte n'a été remonté à la gouvernance médico-administrative" entre le premier courrier à la ministre début septembre ("un cas particulier et isolé", assurent-ils) et ce départ. S'agissant du plan en tant que tel, il comprend trois éléments. C'est d'une part l'augmentation de la fréquence (de mensuelle à hebdomadaire) des réunions du comité de direction associant les six responsables d'unités fonctionnelles et la chef de service incriminée. Celui-ci examine "collégialement" la prospective médicale du service de pédiatrie et les demandes individuelles des praticiens. C'est d'autre part la diffusion d'un courrier à l'équipe de pédiatrie pour "soutenir les actions décidées et [...] conforter le pilotage" assuré par la chef de service. C'est enfin l'annonce d'une prise de contact avec la responsable du service de médecine du travail (lire l'encadré).

En complément depuis fin octobre, un "niveau d'actions supplémentaire" a été décidé, se traduisant par la mise en place d'une mission d'accompagnement sous l'égide du Pr Christophe Delacourt, président de la Société française de pédiatrie qui œuvre à l'hôpital Necker-Enfants malades à Paris, établissement de l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP). Celui-ci a formellement accepté ce travail ce 21 novembre, indiquent les trois responsables, et proposé de désigner "deux autres médecins extérieurs au CHU" pour l'épauler "sur ces sujets sensibles".

"Peur au ventre" et "grande souffrance", selon la médecine du travail

Dans deux messages internes à la direction générale du CHU de Nantes, datés des 14 et 15 novembre, un médecin du travail de l'établissement assure lui aussi que les difficultés en pédiatrie — mais aussi en gynécologie-obstétrique — ne relèvent pas d'un cas isolé "mais de nombreux médecins en grande souffrance [...], toutes spécialités confondues". À le lire, cela fait plus de deux ans que ces "messages de détresse" de praticiens quitravaillent "la peur au ventre" et sont "en état d'épuisement physique et psychique et en grande souffrance morale", lui sont directement remontés.
C
es témoignages pointent systématiquement "la dégradation des conditions de travail, le management autoritaire, la non-prise en compte de ce que tentent d'exprimer les médecins en difficulté, l'isolement de chacun d'entre eux, la peur des représailles sur leur carrière s'ils parlent", etc. Et cela n'est "ni lié à des problèmes personnels ni âge-dépendant", contrairement à ce qu'a pu laisser entendre la hiérarchie, ajoute-t-il. Raison pour laquelle face à cette "hémorragie", il est pour ce praticien "urgent d'intervenir car le mal-être de ces médecins", d'origine "plurifactorielle", s'avère "très inquiétant, d'ailleurs d'autres catégories de personnels sont touchées".
Thomas Quéguiner
* Sollicitée par Hospimedia, la direction générale du CHU de Nantes n'avait pas donné de suite à l'heure de publication.
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