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jeudi 2 mars 2017

Un souvenir freudien

 16/02/2017





Devenu en 1876 The Journal of Nervous & Mental Disease (qui paraîtra jusqu’en 2003), The Chicago Journal of Nervous & Mental Disease a marqué la presse psychiatrique outre-Atlantique. Comme les archives de ce journal sont numérisées, il nous a paru intéressant d’effectuer une plongée dans le numéro que pouvaient lire les psychiatres, en janvier 1917. Parmi les articles alors disponibles, nous avons particulièrement remarqué la critique de l’essai de Freud sur Léonard de Vinci, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.

Paru à Vienne dès 1910 (sous son titre original Eine Kindheitserinnerung des Leonardo da Vinci), cet ouvrage est rapidement publié en russe (1912) et en anglais, mais ne sera traduit en français qu’en 1927 (par Marie Bonaparte, chez Gallimard). André Bourguignon & coll. en donneront une nouvelle traduction en 1987. Dans cet essai, Freud s’intéresse notamment à un tableau inachevé de Léonard de Vinci, conservé au musée du Louvre, La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne[1], et développe des interprétations sexuelles. Ces dernières ont été contestées, en particulier par l’essayiste René Pommier critiquant, dans son propre ouvrage Freud et Léonard de Vinci, quand un déjanté décrypte un géant (2014), ces « grandioses échafaudages freudiens » qui n’auraient « aucune assise scientifique. » Cette interprétation freudienne s’appuie notamment sur la vision d’un « vautour » identifiée par lui dans ce tableau [1] et rapprochée de souvenirs d’enfance extraits des Carnets du Maître florentin de la Renaissance : « Il semble qu’il m’était déjà assigné auparavant de m’intéresser aussi fondamentalement au vautour, car il me vient à l’esprit comme tout premier souvenir qu’étant encore au berceau, un vautour est descendu jusqu’à moi, m’a ouvert la bouche de sa queue et, à plusieurs reprises, a heurté mes lèvres de cette même queue. » Quand on lit ce texte, décodé par la psychanalyse freudienne, on comprend mieux pourquoi la chanteuse Barbara évoquait cette image de « l’aigle noir » (dans sa célèbre chanson de 1970) pour parler métaphoriquement de l’inceste dont elle fut jadis la victime [2] : « Un beau jour, ou peut-être une nuit, Près d’un lac je m’étais endormie, Quand soudain, semblant crever le ciel, Et venant de nulle part, Surgit un aigle noir… L’oiseau m’avait laissée Seule avec mon chagrin. »
Quoi qu’il en soit, que Léonard fît là ou non une allusion à la fellation, Freud proposait donc aux psychiatres américains, grâce à cette traduction de 1916, une réflexion sur cette « réminiscence infantile » que le commentateur du Journal of Nervous & Mental Disease résumait alors en ces termes associant sublimation intellectuelle et répression de la sexualité : (Léonard de Vinci) « a su sublimer dans son travail une grande partie de sa curiosité infantile intense, mais l’intensité même de cette curiosité dès l’enfance a empêché la concentration de ses riches possibilités dans l’exécution achevée de son art. La pauvreté de sa vie amoureuse révèle la force d’une répression que ses pulsions ont dû subir dans les premières années. »
Dr Alain Cohen

RÉFÉRENCES
Evans S: ‘Leonardo da Vinci. A psychosexual study of an infantile reminiscence’ by Professor Dr (sic) Sigmund Freud, translated by AA Brill, Ph B, MD, New York 1916. The Journal of Nervous & Mental Disease, 1917 ; 134 : 95–96.

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