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vendredi 25 mars 2016

Ego tripes

Le Monde.fr | Par Catherine Vincent
ISIDRO FERRER SORIA
Le Charme discret de l’intestin a été le succès de librairie le plus inattendu de l’année 2015. Un essai sur le fonctionnement du système digestif ? Pas franchement glamour à première vue. Pourtant, le livre caracole en tête des ventes. Ses lecteurs (et lectrices, plus encore) ?« De toutes les générations, dont beaucoup de jeunes », précise-t-on chez les éditions Actes Sud. Mais quel intérêt trouvent-ils donc à ce livre qui parle pets, fermentation et laxatifs ?

Si charme discret il y a, c’est d’abord celui de Giulia Enders, son auteure. Une ravissante Allemande de 25  ans, sweat-shirt à capuche et sourire mutin, étudiante en médecine et future gastro-entérologue. Un soir de janvier 2012, à Fribourg, elle monte pour la première fois sur scène devant quelques centaines d’étudiants pour participer à un concours d’éloquence. Les candidats ont dix minutes pour séduire la salle sur un sujet scientifique. Elle raconte l’histoire des deux sphincters qui terminent notre tube digestif, leur dialogue, leur façon de gérer les situations d’urgence… La salle pouffe, puis l’applaudit. Elle gagne le concours. Son show est diffusé sur YouTube, elle devient la star de l’intestin. Jusqu’à ce qu’un agent littéraire lui propose d’écrire un livre. Darm mit Charme sort en mars 2014 chez Ullstein-Verlag, tiré à 5 000 exemplaires. Depuis, il s’en est vendu 1,7 million en Allemagne et 650 000 en France.
Tout le talent de cette jeune auteure, c’est d’évoquer flatulences, diarrhée ou indigestion avec le plus grand naturel. Craquer pour l’intestin grêle – « un être venu d’ailleurs d’une brillance veloutée, d’une humidité rosée ». Faire sourire, passionner, parler vrai sans jamais être vulgaire. A mille lieues de la Belle du Seigneur, l’héroïne d’Albert Cohen qui multiplie les stratagèmes pour cacher à son amant ses détours aux toilettes, Giulia Enders rendrait plutôt hommage à L’Art de péter (Petite Bibliothèque Payot, 2011), ouvrage paru anonymement en 1751 et devenu un classique de la littérature comique pseudo-médicale : pour l’érudit Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut, le pet, bien lancé, constitue une arme sociale.

Chez Montaigne, le tube à « Essais »

Un nouvel éloge à nos vents, donc ? Mais des vents certifiés par la science cette fois, et surtout anoblis. Car ce dont témoigne avant tout Le Charme discret de l’intestin, c’est la réhabilitation de nos tripes et boyaux. Pendant des siècles, cette grande affaire quotidienne – la digestion et ses dérèglements – a été tour à tour moquée, méprisée, occultée. Pour la simple raison qu’elle se terminait dans la merde. Quelques-uns, certes, y puisèrent matière à chef-d’œuvre. De Pantagruel au Quart Livre, Rabelais a truffé ses écrits d’allusions et de passages entiers où la scatologie occupe une place de choix. D’autres, avant lui, ont aussi fait leur miel de cette odorante substance. Francesco Montorsi, spécialiste de la littérature française du Moyen Age, évoque ainsi plusieurs fabliaux et deux épisodes du Roman de Renart qui y font explicitement référence.
« Il est évident que la fonction scatologique se trouve de manière prépondérante dans des textes à contenu comique. En effet, la transgression de tabous puissants, comme celui qui pèse sur l’excrémentiel, s’accompagne souvent, dans la vie quotidienne aussi bien que dans la littérature, d’un rire libérateur dont la fonction est de remplacer la honte », écrit M. Montorsi dans Questes : Bulletin des jeunes chercheurs médiévistes (n° 21, juin 2011). Pourtant, rappelle-t-il, les excréments, à l’époque médiévale, n’étaient pas confinés dans les lieux clos qu’on leur réserve aujourd’hui. « Bien au contraire, ils envahissaient l’espace public. » Le chercheur rappelle encore que les excréments sont à l’œuvre dans plusieurs cosmogonies, d’après lesquelles « tantôt la terre, tantôt les hommes, auraient été formés à partir des déjections divines ».
Il n’empêche. Exception faite de Montaigne, qui osait la comparer à ses propres Essais (« Ce sont icy, des excremens d’un vieil esprit, dur tantost, tantost lache, et toujours indigeste », livre III, chapitre 9, « De la vanité ») et de Sigmund Freud (dans la théorie psychanalytique, les fèces sont considérées comme le premier « cadeau » que le jeune enfant peut offrir à ses parents), il n’y eut pas grand monde au cours des siècles pour sublimer cette vile matière. Pas plus que nos entrailles, tout juste bonnes à la fabriquer.
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Le ventre: notre deuxième cerveau

Or que découvre-t-on à l’ère de la médecine moderne ? Que l’intestin est notre deuxième cerveau. Ni plus ni moins. Qu’il contient environ 200 millions de neurones, soit l’équivalent d’un cerveau de rat. Que ce système nerveux entérique contrôle nos viscères de manière indépendante, et qu’il n’a pas d’ordres à recevoir de celui « d’en haut », tout au plus à dialoguer avec lui. Une revanche somptueuse pour un organe longtemps considéré comme quantité négligeable au regard des pièces nobles que sont le cœur et le cerveau – le vrai.

Le cerveau et le ventre, dialogue permanent

Si les médecins s’intéressent de près à cette réhabilitation, c’est aussi qu’elle jette une lumière nouvelle sur ce qui constitue le premier motif de consultation en gastro-entérologie : le syndrome de l’intestin irritable, ou colopathie. Pour ceux qui en souffrent (environ 10 % de la population française, très majoritairement des femmes), il est parfois rassurant de connaître l’existence de ce deuxième cerveau, qui mène sa vie à sa guise. « Savoir que le cerveau et l’intestin sont en dialogue permanent, cela permet de traiter le problème de manière holistique », ajoute le docteur Thierry Piche, gastro-entérologue au CHU de Nice. De revisiter en somme, à la lumière de la science actuelle, cette lointaine théorie des humeurs, élaborée par Hippocrate (V-IVe siècle av. J.-C.) puis par Galien (IIe siècle ap. J.-C.), qui a joué un rôle majeur dans l’histoire de la médecine jusqu’à la fin du siècle des Lumières.
Selon cette doctrine, corps et âme sont régis par quatre humeurs, dont le bon équilibre détermine l’état physique et psychique de l’individu. Le sang est produit par le foie ainsi que la bile jaune, la pituite (ou lymphe) est rattachée au cerveau, la bile noire (ou atrabile) provient de la rate. Un déséquilibre mineur entre ces quatre principes créera des « sautes d’humeur »(d’où l’expression être de bonne ou de mauvaise humeur), un déséquilibre majeur menacera la santé.
Billevesées d’un autre temps ? Oui et non. Remplaçons en effet « humeurs » par « émotions » et interrogeons-nous : quelle partie du corps les reflète avec le plus de constance ? Pourquoi « avoir des tripes » évoque-t-il le courage et « l’estomac noué » la peur ? L’abdomen, on le sait, est le terrain par excellence des maux psychosomatiques. En Afrique, chez les Sérères du Sénégal et les Gouro de Côte d’Ivoire, il est le siège de la douleur physique et morale, le lieu des sentiments. C’est là, pour les Japonais, que se situe le « hara », l’énergie vitale.
Là encore que se niche le « qi » des taoïstes, principe fondamental de l’univers et de la vie… Depuis toujours, dans presque toutes les civilisations, la région de nos intestins a été associée à un principe émotionnel. Or la science, aujourd’hui, nous montre qu’à cette intuition correspond bien une réalité biologique. Une grande quantité d’informations remonte en effet de ce cerveau du bas vers celui du haut – notamment vers les zones du cortex impliquées dans nos émotions, le système limbique.
Et ce n’est pas tout : les travaux les plus récents ont en effet mis en évidence l’importance d’un petit peuple aussi prolifique que complexe, dont Giulia Enders, dans son rafraîchissant ouvrage, se fait la porte-parole : le microbiote (la flore intestinale). Un écosystème à part entière, composé de 100 000 milliards de bactéries, dont l’action s’étend bien au-delà de nos ­entrailles. Notamment sur les troubles anxio-dépressifs et d’autres maladies mentales. Un peu partout dans le monde, ces recherches sont en pleine effervescence. Selon le docteur Guillaume Fond, psychiatre à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil, elles pourraient bouleverser le regard que nous portons sur nous-mêmes. Car elles vont nous amener, affirme-t-il, « à découvrir que ce que nous croyons être notre libre arbitre peut être contrôlé par notre ventre ».Presque une remise en cause philosophique !
Le charme discret de l’intestin, de Giulia Enders. Actes Sud, 2015
L’intestin, notre deuxième cerveau, de Francisca Joly Gomez. Marabout, 2014.

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