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vendredi 24 mars 2023

Détention En France, «l’alimentation fournie en prison est un traitement cruel en soi»

par Marie-Eve Lacasse   publié le 23 mars 2023

Dans son ouvrage «Surveiller et Nourrir», la journaliste Lucie Inland fait le constat qu’ici, comme aux Etats-Unis, la mauvaise qualité de la nourriture, servie de surcroît en trop faible quantité, fait office de punition continue.

La nourriture peut être une punition. C’est le constat que fait Lucie Inland dans Surveiller et Nourrir. Comprendre ce que la prison a dans le ventre (Nouriturfu). Lucie Inland, ex-photographe devenue journaliste s’est, dès ses premiers articles dans Slate, intéressée au monde carcéral. Après une correspondance avec un prisonnier américain, elle réalise que la question de la nourriture, de son manque, de sa piètre qualité, est un sujet récurrent en détention. Ce constat devient pour Inland une façon détournée «d’entrer» dans la prison, ce sujet difficile à aborder tant les autorisations pour accéder aux lieux carcéraux sont difficiles à obtenir : «Faute d’enquête de terrain, je me suis reposée sur les témoignages qui m’ont été confiés, que j’ai pu lire, ainsi que sur les travaux de consœurs et frères ayant pu accéder (ou pas, d’ailleurs) aux prisons et leurs cuisines», écrit-elle en introduction de Surveiller et Nourrir.

Le traitement médiatique réservé au détenu «QAnon Shaman», le militant pro-Trump connu pour sa toque de fourrure avec des cornes et incarcéré à la prison de Washington D.C. après l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, a été l’autre déclencheur de son enquête. Obsédé par le culte de la pureté, ce détenu exige de manger en prison de la nourriture bio, une demande qui déclenche l’ire de la presse mondiale. Cette réaction interpelle Lucie Inland : pourquoi les prisonniers devraient-ils recevoir une alimentation infâme ? Le fait que les rations, leur quantité insuffisante ou leur aspect repoussant, puissent être une forme cachée de punition, la pousse à se tourner vers des associations et à recueillir la parole de nombreux détenus.

Trois euros par jour et par personne

«En France, la prison est un service public, commence Lucie Inland au téléphone. On fait partie des pays les plus riches du monde, on pourrait s’attendre à une offre un peu plus digne. Mais pour répondre à des logiques de budget, les détenus n’ont pas assez à manger.» Avec une surpopulation carcérale préoccupante (139,7% en moyenne, avec un pic à 215,6% pour la prison de Carcassonne), difficile de manger ses repas dans le calme et la propreté : «Certains doivent passer leurs nuits sur un matelas au sol, rester dans ses odeurs de sueur, de tabac froid et de toilettes, jusqu’à vingt-deux heures par jour», écrit Inland. Surtout, beaucoup de détenus se plaignent de ne pas manger assez. Une situation que confirme la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Dominique Simonnot : «Lors de nos contrôles, les détenus nous parlent très souvent de leurs repas, qui rythment des journées marquées par l’ennui. Nombreux sont ceux qui nous disent avoir faim, soit parce que les quantités proposées ne sont pas suffisantes soit parce que la nourriture est très mauvaise, et que tous n’ont pas les moyens d’acheter de quoi améliorer le quotidien. Ce n’est guère étonnant quand l’administration consacre un budget repas de 3 euros par jour et par personne.»

La question de la faible quantité de nourriture en prison emmène les détenus à «cantiner», c’est-à-dire à acheter de la nourriture supplémentaire mais à un prix supérieur à celui du marché. Or, ce complément n’est pas à la portée de tous les détenus, comme le confirme Odile Macchi, responsable du pôle enquêtes de l’Observatoire international des prisons (OIP) : «La qualité et la quantité de nourriture étant pauvres, ceux qui n’ont pas les moyens doivent se contenter des repas distribués. C’est notamment lié à la façon de faire le service, à la louche : certaines personnes qui sont servies à la fin du parcours n’ont plus d’entrée ou de dessert, parce que les prestataires ne mettent pas le nombre exact de portions.» Par ailleurs, «s’en tenir à la seule gamelle rassasie mal et dépossède les personnes détenues de leur autonomie alimentaire», c’est-à-dire de leur liberté de se nourrir seuls, pointe Lucie Inland dans son livre. Le journaliste Pierre Bafoil, qui a signé une série sur les prisons pour les Jours (citée dans le livre d’Inland) constate dans son épisode 5 que «la faible quantité de nourriture servie relève d’un problème structurel de définition des quantités dans le contrat avec le partenaire privé, amplifié par un manque de contrôle de la distribution des repas».

«Personnes sous-alimentées»

Sachant que «78 des 187 établissements pénitentiaires français sont fournis en nourriture par des prestataires extérieurs comme Sodexo Justice Services, Eurest et Elior», écrit Inland, nous avons contacté Elior (seule entreprise ayant accepté de communiquer à l’autrice un menu type pour une semaine d’incarcération) pour en savoir plus. Jennyfer Dellupo, responsable communication externe, indique que les menus suivent selon elle les recommandations nutritionnelles : «Nous respectons les guidelines du groupe d’étude des marchés de restauration collective et nutrition. On a un cahier des charges qui est très strict, il faut que ça respecte le grammage et les approvisionnements. Les menus sont faits sur treize semaines avec une fréquence nutritionnelle viande/poisson, et on fait trois repas par jour avec une collation. Il y a toujours un plat principal et tous les jours une alternative végétarienne», affirme-t-elle. Une impression que ne partage pas l’OIP : «Les recommandations nutritionnelles ont été établies en fonction des conditions de vie en milieu fermé, notamment pour compenser les carences en vitamine C et D, parce que les détenus ne voient pas assez le soleil et qu’il y a beaucoup de tabagisme. Mais dans la réalité ce n’est pas toujours respecté, ou la quantité est diminuée pour pallier le surcoût du respect des recommandations. Les personnes peuvent être sous-alimentées, même avec un certificat médical ! explique Odile Macchi. La plupart des personnes se font à manger elles-mêmes, avec des plaques chauffantes, mais encore faut-il que le système électrique puisse supporter la charge, ce qui n’est pas le cas dans les prisons vétustes… Et il faut pouvoir louer un frigo.»

Aux Etats-Unis, la situation est pire. «Leur gestion est entièrement privatisée, le budget nourriture est très très bas. Le site The Marshall Project avait fait un article sur les différents prix de repas et, pour les Américains, il y a une fierté à nourrir les gens pour un prix vraiment ridicule ! C’est ultralibéral», assène Lucie Inland. «L’alimentation fournie en prison est globalement mauvaise et constitue même un “traitement cruel” en soi. Au lieu d’avoir la possibilité de renouer avec une nourriture plus équilibrée et satisfaisante, les détenus mangent des aliments souvent mal préparés (décongélation et cuisson approximatives d’ingrédients de mauvaise qualité, ce que m’a confirmé un ancien détenu en couloir de la mort), voire des plats constitués de restes de poubelle, moisis, contaminés avec des asticots ou des crottes de rat, quand l’entreprise chargée de fournir les repas ne fait pas des économies en affamant tout simplement les détenus», écrit la journaliste. Dans la tristement célèbre prison de Guantánamo, «la consigne interne était de fournir au moins 1 500 calories par jour […] en vue de limiter la perte de poids à 10% maximum. Il ne faut y voir qu’une volonté de contrôler au maximum le corps, le briser dans le même mouvement que l’esprit».

Une ferme bio pour des détenues

Y a-t-il un espoir pour la restauration collective en prison ? Aussi étonnant que celui puisse paraître, oui. Mais il faudrait pour cela changer de regard sur ces lieux de privation de libertés. Lucie Inland ne s’estime pas abolitionniste carcérale. Néanmoins, elle affirme que «la prison, ça ne marche pas. Elle produit surtout beaucoup de récidives, car les gens sortent sans rien, on appelle ça une sortie sèche. Comment peut-on s’imaginer que les gens vont réfléchir à ce qu’ils ont fait et espérer qu’ils changent alors qu’on les traite comme de la merde ? Rien que pour ça, on ne peut pas soutenir un modèle tout carcéral, sauf si on aime l’échec».

Parmi les exemples vertueux, la ferme Emmaüs Baudonne, à Tarnos (Landes, Nouvelle-Aquitaine), accueille douze femmes en fin de peine et propose aux détenues de se saisir pleinement de leur alimentation par la production et la vente de fruits et légumes en agriculture biologique. «Emmaüs Baudonne, c’est un centre pour les femmes piloté par un ancien détenu. Mais tu es toujours surveillée et sous main de justice : si tu ne respectes pas les horaires et le périmètre, tu es considérée comme une fugitive, explique Lucie Inland. Il y a très peu de places, l’admission se fait sur dossier. Le but est de te préparer à la sortie.» D’autres initiatives de ce type, pilotées par Emmaüs et ouverts aux détenus masculins, sont en cours d’étude.


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