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mardi 1 décembre 2020

20 ans en 2020 : le Covid devant soi

Par Joann Sfar — 1 décembre 2020 

Dessin Charles Berberian

Ils sont à l’âge de tous les possibles, mais le virus leur rend la vie impossible. Génération sacrifiée pour les uns, immature pour les autres, les jeunes du millénaire sont surtout courageux et malins. Laissons-les dessiner le monde qu’ils vont porter.

Comment évaluer le préjudice subi par nos enfants ? La pandémie fait figure de dernier wagon de catastrophes sur les épaules voûtées de nos gosses. Ceux qui sont assez vieux pour voter n’ont jamais vécu une élection sans l’ombre inquiétante de l’extrême droite. Moi non plus, du reste. Pour eux, la démocratie semble se résumer à «faire barrage». Puis on se touche de moins en moins. Ils sont nés après le préservatif et, depuis quelques mois, subissent le masque. On leur reprochait les heures passées derrière leurs écrans, les voici contraints, à la place de Minecraft ou YouPorn, de mater la gueule du prof, plus ou moins pixellisée selon la qualité de leur connexion internet.

Face à eux, on a honte de nos combats. Hier, on m’a dit : «Ton seul combat politique, c’est tes livres.» En temps normal, ça me va. Trouver un chemin hors vocifération pour faire passer l’outil dialectique. Sortir du vacarme. L’espace hors algorithme pour demander à nos enfants : «Comment ça va ?» Une chose que j’ai remarquée : chaque gamin commence ses interventions par : «Moi, je suis favorisé, je n’ai pas le droit de me plaindre.» Même ceux qui cumulent toutes les difficultés. Cette jeunesse qu’on dépeint offensable et prompte à pleurnicher, je la trouve courageuse. Ils sont dans un pays morcelé. A l’âge où l’on se fait des amis pour toute la vie, les voilà contraints à la distance et aux ruptures de stock de consoles, à défaut de fête. Les seules joies ? J’ose dire, les manifestations ? Ils maîtrisent le langage du nassage et de la lacrymo comme personne. Comme s’il y avait besoin de ça pour pleurer. Ils dissertent à l’infini sur l’identité sexuelle et sont privés du chaos de la rencontre. Cette bulle va exploser et je rêve que ce soit explosion de joie.

On devrait fermer nos gueules et laisser faire les gamins. La certitude de la catastrophe imminente est dans toutes les têtes. Le virus, ils le savent, n’est pas la dernière plaie d’Egypte. D’autres saloperies arrivent. Les joueurs de flûte de Hamelin sont là pour leur promettre que c’est la faute aux uns et aux autres et que, comme depuis qu’il existe du chagrin, il faut un changement radical qui amènera un monde meilleur. Qui a le courage de leur parler des dieux aveugles du théâtre antique ? Qui pour leur dire qu’en lieu et place de la figure finalement rassurante du mal incarné se trouve du vide ? Les coups de poing qu’on donne en ce moment, c’est comme taper dans l’eau. Je dessine. Ça sert à rien. Je refuse que mes dessins servent au petit magasin politique de l’époque. Je crois à l’échec absolu des sciences sociales et à la nécessité urgente de replonger dans les sciences humaines. Kafka ou Sophocle réussissent là où le micro-trottoir a échoué. Il faut mettre Bachelard entre les mains des gosses, ou les Lettres à Lucilius. Le triomphe de l’édition jeunesse, c’est le refus des tranches d’âge. Nous devons écrire pour une jeunesse plus intelligente que nous et mentir sur un point : l’espoir en l’avenir. Sur ce point, forçons-nous à continuer de dessiner des héros souriants. Perdus, ou les yeux dans le vide comme Charlie Brown, mais curieux des développements du monde. Le «je ne sais rien» platonicien a plus d’importance que jamais. Le refus de tout système philosophique, prôné par Montaigne, c’est ça qui nous sauvera. Mais comment faire lire Beckett face aux marchands de réponses faciles ? Je ne sais pas. Je sais qu’un auteur jeunesse doit être le contraire d’un parent ou d’un éducateur. Qu’il ne doit pas se croire plus malin que ses lecteurs. Il doit n’avoir rien à leur vendre et laisser advenir un récit dont il n’est pas certain de comprendre le sens. Ils vont porter le monde. Nous pouvons transmettre des outils, du doute, du rire même dans les pires moments, puisque, comme disait Clément Rosset, «la joie est indépendante du phénomène».Pour le bonheur, repassez ; c’est une promesse de salopards. Il faut dessiner d’après nature et dessiner d’imagination en même temps. Leur écrire des légendes qui parlent du vrai monde. Bouteille à la mer. Ça leur plaît, tant pis. Ils feront leur cuisine. C’est démago de leur faire confiance ? Je ne sais pas. La chose la plus difficile, pour eux comme pour nous, ce sera «assumer la paternité du monde». Prendre le ot azoy («c’est ainsi») des chansons yiddish et parvenir à chanter un git azoy («c’est bien ainsi»), en sachant le chagrin qui se cache derrière.

En ce moment, je dessine un méchant renard du Moyen Age et des vampires qui font ce qu’ils peuvent. Je refuse d’expliquer aux jeunes lecteurs le sens de ces ouvrages, ou le combat qu’ils doivent mener. La littérature jeunesse sera politique lorsqu’elle cessera d’expliquer la vie aux gosses ! C’est un «être là», comme la presse, ou l’université, ou le restaurant. Un lieu du réel, dans lequel discourir. Je crois que le livre jeunesse relève aussi de l’oralité. C’est une table où discuter. La réponse au désarroi de celles et ceux qui croient que la démocratie se résume aujourd’hui à un bulletin de vote, forcément désespérant, c’est le réenchantement des autres vecteurs démocratiques : l’enseignement, la presse, la littérature, les lieux de rencontre réels. On oublie si vite cette évidence : nous ne sommes pas là pour transmettre un message, mais bien pour faire vivre des lieux d’échange, pour sanctuariser divers registres de langage, face à la bouillie. La mort de tout ça, c’est le «tout se vaut». Tu te vois proférer le«nul n’entre ici s’il n’est géomètre»dans le bordel actuel ? Pour la beauté du geste, oui, ça me va. J’ai le droit de citer Rosset deux fois dans le même papier ? J’ai retrouvé une dissertation qu’il nous avait collée quand j’étais son élève à Nice : «Le Tragique, chiffre esthétique de l’existence, peut-il se manifester sans passion pour l’extrême ?» Ça a de la gueule, non ? J’avais récolté 3/20. Et Rosset m’avait écrit, en unique commentaire : «Calmez-vous !» Bonne pandémie ! Bonnes manifs ! Joyeux cataclysme. Dessinez ! Lisez ! Courage !


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