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samedi 4 février 2017

Connais-toi toi-même

Paris, le samedi 4 février 2017 – L’angoisse suscitée par l’annonce, la douleur associée aux traitements, les difficultés matérielles : l’onde de choc provoquée par le diagnostic d’un cancer a été décrite dans de nombreux récits. Elle est bien sûr l’objet d’une attention soutenue de la part des professionnels de santé et des responsables institutionnels, même si les mesures mises en place demeurent imparfaites. Cependant, plonger dans le ressenti profond d’un patient qui souffre d’un cancer est rare. Découvrir, pas à pas, comment la maladie transforme l’être, le bouleverse, met en mouvement ce qu’il est ou ce qu’il croyait être est une expérience singulière. Jérôme Rivkine a tenté de la partager.

"Rien de bien méchant…"

C’est un avocat brillant, dont la vie semble pleine. Une activité professionnelle intense, une implication dans divers « organismes publics, associatifs, des universités », une vie de famille épanouie mais prenante avec deux petites filles dont une en bas âge. Le tourbillon est incessant, grisant. La fatigue s’installe, avec des manifestations particulières. « Persistance d’une sorte d’essoufflement » ou encore des sueurs nocturnes de plus en plus fréquentes. Tout cela est mis sur le compte de la cigarette et du surmenage. Mais à la veille de partir à l’île Maurice, il veut en avoir le cœur net. Il débarque aux urgences de Saint Cloud et expose sa situation. « Rien de bien méchant, juste un essoufflement ressenti depuis quelques jours » commence-t-il. Jérôme Rivkine a 37 ans et son cas est pris au sérieux. Une batterie d’examens est réalisée. Et quelques heures plus tard, on le prie de rester. Une pleurésie est suspectée. Pendant une semaine, les examens vont se multiplier. L’avocat est finalement autorisé à rentrer chez lui, mais le voyage lui est fortement déconseillé. Tout juste est-il "autorisé" à prendre le train. C’est en Normandie que le téléphone sonne et que l’annonce lui est faite : Jérôme Rivkine souffre d’un cancer de la plèvre.

"Sauf à passer sous un camion"

Deux ans après ce jour de printemps où sa vie a basculé, Jérôme Rivkine évoque son parcours dans son livre Les cinq saisons.
Son témoignage permet de mesurer les efforts qui restent à réaliser pour améliorer l’annonce de la maladie. « Cancer de la plèvre » lui a asséné le médecin au lendemain de son opération, avant de confirmer que le taux de guérison était extrêmement faible. Plus tard, quand il demande à une infirmière : « Si je comprends bien, j’ai peu de chances, pour ne pas dire aucune, de voir un jour mes petits enfants », la professionnelle répond « plutôt froidement » : « C’est cela ». De même quelques temps plus tard, quand on lui expose que même si des périodes de rémission existent, on ne peut guérir de cette maladie, il énonce : « Autrement dit, si je comprends bien, tous les malades du cancer dans ce type de situation meurent tôt ou tard de ce cancer ? », le médecin mal assuré lui répond : « Oui (…) sauf à passer sous un camion bien entendu ». Ces mots sont demeurés gravés. « Je ne suis pas sûr qu’une telle approche participe à redresser le patient », écrit Jérôme Rivkine, qui au-delà de son cas personnel interroge : « Une consultation d’annonce devrait-elle alors être plus précisément encadrée ? Devrait-elle être prodiguée par un médecin psy ? C’est un vrai sujet. Quoi qu’il en soit, j’éprouvais alors ce sentiment inexpliqué, comme un besoin de voir le verre à moitié plein » souligne-t-il.

Eloigner la fascination de la mort

S’il aborde la question des traitements, l’incompréhension face à certains termes médicaux (même si Jérôme Rivkine, fils et frère de médecins est sans doute mieux armé que d’autres face à cet univers) ou encore les difficultés économiques, le livre de l’avocat concerne surtout l’appréhension psychique de ce passage de la bien portance à la maladie. Sur ce chemin, le service de psychologie de l’Hôpital Foch ne lui est guère d’un grand secours. Située maladroitement dans le même pavillon que les soins palliatifs, l’unité concentre principalement son discours sur le droit de décision du malade face aux médecins, plus que sur le ressenti profond du patient face à ce qui lui arrive. Aussi, peu à peu Jérôme Rivkine s’en détache, préférant par ailleurs, passer le moins de temps dans cet univers hospitalier qu’il est déjà contraint de fréquenter si assidument. Son salut, il le trouvera auprès d’un psychanalyste, le docteur Yossef Saadia. Il a mené avec lui un long travail, dont l’objectif est « d’éloigner le sujet de la fascination de la mort. Je redonne sa place à la vie, alors que quand on a cette maladie, on s’éloigne, on ne parle que de la fin», explique le praticien interrogé dans le livre par  Jérôme Rivkine.

Update avec option upgrade

Ce dernier va se découvrir, apprendre à se connaître, choisir de faire du sport. Il emprunte un nouveau chemin, difficile et différent, mais qui le conduit à appréhender les choses autrement. « Quand on doit supporter des situations somme toute assez lourdes, il convient, à proprement parler, de se délester du superflu. Aller au cœur. Lâcher prise» écrit-il dans les dernières pages de son récit. Aujourd’hui, Jérôme Rivkine est en  phase de rémission et est toujours sous traitement. Il a appris à accepter qu’il n’est pas qu’un être malade mais qu’il ne doit plus penser sa vie comme un horizon amputé. « Comment ma vie aurait-elle été sans la maladie ? Je n’y pense pas. Comment d’ailleurs pourrais-je le savoir ? Question stérile. J’ai changé de vie, de peau, quitté l’existence que je menais auparavant, qui me parait bien loin (…). Je n’ai plus le rythme d’un travailleur forcené, je ne peux plus emprunter pour acheter, j’ai un mode de vie atypique, un entourage éclaté, une vie sociale désorientée… avec pour terre d’asile, cet hôpital, cette prison de verre, où je dois donc me rendre périodiquement. (…) Comment faisais-je avant ? Avant je ne me posais pas de questions, j’étais comme un robot dans une usine… ou peut-être m’en posais-je trop ? (…) Avant j’étais un type plus ou moins normal, avec ses qualités, ses travers. Je suis tombé malade, avec ses mêmes travers, profitant toutefois, si l’on peut dire, de la situation pour déployer de nouvelles capacités, d’autres modes de perception, d’appréhension de la vie. Une sorte d’update, avec option upgrade », conclut-il.
Aurélie Haroche
RÉFÉRENCE
Jérôme Rivkine, Les cinq saisons, l’Harmattan, 198 pages

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