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dimanche 1 janvier 2017

« Gare aux usages idéologiques de la résilience »

Comment résister à la terreur ? Pour la sociologue Eva Illouz, le concept de « résilience » ne doit pas être utilisé pour faire accepter la violence de la société ultracompétitive.

LE MONDE | Par 

R. B. est née en Tchécoslovaquie, en 1933. Elle avait 3 ans quand sa mère fut assassinée à coups de hache sous ses yeux. Peu après, son père fut jeté en prison, victime de l’antisémitisme d’alors, accusé d’un crime imaginaire. Il fut libéré, et se remaria avec une femme médecin dont la santé mentale était fragile. La nuit, elle réveillait fréquemment R. B. et menaçait en hurlant de tuer tout le monde.

En 1944, la Gestapo emmena ses deux parents. En dépit de son jeune âge, R. B. prit la charge de sa petite sœur et réussit à gagner le village où sa belle-mère avait l’habitude de soigner les paysans. Mais sa sœur tomba malade et, à la fin de la guerre, elle dut, avec un grand déchirement, se séparer d’elle, puisqu’une tante accueillait l’enfant en Hongrie. Peu après, le rideau de fer fut tiré. Elle ne revit jamais sa sœur bien-aimée. R. B. se maria et eut deux enfants.


En 1967, après son divorce, elle reçut une bourse pour passer un diplôme de doctorant (PhD) dans une prestigieuse université américaine. Ses deux enfants laissés auprès de son ex-mari, elle partit pour l’Amérique. Un an plus tard, les chars débarquaient en Tchécoslovaquie, qui devenait une prison soviétique. Elle décida de rester en Amérique. Malgré tout ces malheurs, elle s’est construit une carrière internationale, est reconnue à l’échelle mondiale, dirige l’agence scientifique gouvernementale la plus importante des Etats-Unis, a retrouvé ses deux enfants et s’est remariée.

Les histoires de vie ne sont pas seulement des histoires privées. Elles circulent dans le tissu social pour illustrer des leçons de morale, des visions du monde. Dans les années 1970 et 1980, l’itinéraire personnel de 
R. B. aurait sans doute été considéré comme représentatif des tragédies vécues par les victimes des régimes antisémites, nazi et communiste. Mais aujourd’hui cette histoire est mise en scène autrement, et une nouvelle figure est apparue au cours de la dernière décennie : celle du résilient.
R. B. est l’exemple typique de la résiliente qui a su transformer un destin de souffrance collective en victoire personnelle, et le malheur en succès. Le succès, ici, est triple : il a d’abord consisté à survivre, à échapper à ceux qui voulaient sa destruction ; il consiste ensuite à refuser de se définir comme une victime, et à transformer la négativité du destin politique en une positivité existentielle ; enfin, le succès est aussi le succès au sens prosaïque du terme : R. B. exerce une profession dotée d’un prestigieux statut social.


Idéologie implicite


En France, la résilience a été popularisée par Boris Cyrulnik, qui a pour particularité d’aborder le sujet à la fois en tant qu’expert psychiatre et en tant qu’exemple vivant d’une telle résilience. Cyrulnik a en effet survécu à la machine de destruction nazie et a consacré sa vie au soutien des survivants, victimes de traumatismes. Affirmant la victoire de la vie et de l’esprit sur la mort, la notion de résilience a tout pour plaire.

Pourtant, les sociologues le savent bien, dès lors que des concepts circulent dans le champ social, ils peuvent changer de contenu et de fonction, et peuvent même servir à justifier des hiérarchies et des idéologies implicites, même si telle n’était pas leur vocation à l’origine. La résilience ne fait pas exception.

Aux Etats-Unis, lieu de son apparition, la résilience est étroitement liée au développement de la « positive psychology » (psychologie positive). Son fondateur, le psychologue Martin Seligman, l’a élaborée après s’être d’abord consacré à « l’apprentissage de l’impuissance » (chez les rats et les humains). Seligman avait constaté que, dans un groupe de personnes sujettes au sentiment d’impuissance, certaines refusaient la passivité, et il avait décidé d’en trouver l’explication. Seligman attribue ce refus de la passivité à un trait psychologique, « l’optimisme ». Ces personnes-là considèrent toujours que les infortunes sont « temporaires, locales et modifiables ».


Fort écho dans la culture populaire


La recherche sur la résilience s’est ensuite consacrée aux victimes d’état de stress post-traumatique consécutif à l’expérience d’atrocités. Après des événements difficiles, guerre ou attentat terroriste, l’absence de symptômes est interprétée comme une manifestation de résilience. C’est pourquoi l’armée américaine a investi près de 300 millions de dollars dans un programme de « Comprehensive Soldier Fitness » (CSF, un programme de conditionnement physique du soldat). En effet, la résilience lui semblait être la meilleure solution aux traumatismes de guerre éprouvés par les militaires. C’est Martin Seligman lui-même qui dirigea cette recherche.

L’IDÉAL DE LA RÉSILIENCE PRIVE DE LÉGITIMITÉ LES SENTIMENTS NÉGATIFS, POURTANT INÉVITABLES ET MÊME NÉCESSAIRES DANS BEAUCOUP DE SITUATIONS SOCIALES
Mais ce programme n’a donné que peu de résultats, malgré les investissements financiers considérables engagés par l’armée américaine. Nicholas Brown, un critique du CSF, estime ainsi que les soldats ayant suivi les techniques de résilience n’ont pas plus de chances d’éviter des traumatismes que les autres. Un article du quotidien USA Today du 16 avril 2015 soulignait que plus de la moitié des 770 000 soldats américains étaient pessimistes quant à leur avenir au sein de leur armée ; et ils étaient presque aussi nombreux à affirmer ne pas s’épanouir dans leur travail, malgré une campagne de six années et les millions de dollars investis pour rendre les troupes plus optimistes et « résilientes ».

En dépit de cet échec, le concept de résilience a continué à rencontrer un fort écho dans la culture populaire, où il est devenu étroitement associé au développement personnel. La « résilience » quitta vite l’arène des traumatismes, migra rapidement dans le domaine des affaires et trouva dans l’économie d’aujourd’hui un terrain d’applicationrêvé : elle permet de lutter contre la colère ou l’anxiété que suscitent le chômage ou la rupture d’un contrat.

Elle aide à s’adapter au monde des grandes entreprises, qui exige une capacité à gérer l’incertitude, à prendre des risques, à survivre dans un environnement hypercompétitif, à faire face aux exigences patronales sans cesse croissantes et à la pression de l’hyper-performance. Etre résilient, c’est savoir surmonter tous ces obstacles, ces angoisses et les défaillances qu’un environnement économique sans pitié ne manque pas d’occasionner.


La psychologie positive est-elle… positive ?


Si la résilience est une technique utilisée avec autant de zèle par l’armée et les entreprises, nous sommes en droit de nous demander si les usages sociaux de la psychologie positive n’ont que des effets positifs sur la société. La psychologie positive est-elle positive ? On peut arguer que la résilience permet de contrebalancer la culture victimaire qui, les années précédentes, avait redéfini les identités autour des « troubles psychiques », des « traumatismes », des « abus » et érigeait l’individu en victime. Mais la résilience a aussi d’autres effets et fait penser à un homme que ses bonnes intentions ne protègent pas de ses mauvaises fréquentations : la résilience est récupérée par des visions du monde dangereuses.

Tout d’abord, l’idéal de la résilience prive de légitimité les sentiments négatifs, pourtant inévitables et même nécessaires dans beaucoup de situations sociales. L’injustice, par exemple, provoque une panoplie de sentiments négatifs : l’envie, la colère, le ressentiment, la haine, la dépression, le désespoir. Or les individus résilients ne sont pas censés ressentir ou exprimer ce type de sentiments. Ils aspirent joyeusement à un sort meilleur, et savent ou bien réprimer ou, mieux encore, éviter ce que Spinoza appelait « les passions tristes ».

La résilience ne permet pas non plus une pensée de type collectif. Aux yeux de Seligman, les individus qui ont été limogés doivent considérer que leurs revers ne sont que provisoires, et rester résolument optimistes quant à leur avenir. Pour de tels individus, pas question d’incriminer des structures sociales, de se solidariser avec d’autres personnes en souffrance. Pour un sociologue au contraire, on doit toujours chercher ce qui, dans l’expérience privée d’un individu, résulte de circonstances non maîtrisables.


Vision « panglossienne » du monde


Nos sociétés imposent au moi un devoir de performance psychologique où la psyché doit se montrer plus forte que les structures sociales, parfois écrasantes. Nos sociétés ont donc créé de nouvelles hiérarchies émotionnelles et culturelles, qui privilégient les affects positifs et stigmatisent ceux qui restent prisonniers de leurs émotions négatives.

Considérer la résilience comme un objectif psychologique aisément accessible au moyen d’un entraînement adéquat aura pour effet de créer une nouvelle source de honte : non contents d’avoir le sentiment de leur impuissance ou d’éprouver de la colère, ils seraient en plus inaptes à combattre leur propre négativité !

Au fond, on peut légitimement se demander si former des soldats ou des cadres d’entreprise résilients ne soulève pas des problèmes éthiques. Des combattants qui se remettent facilement d’atrocités sont-ils plus estimables que ceux qui n’y parviennent pas ? J’en doute. Les individus résilients aux cruautés du néolibéralisme sont-ils plus admirables que leurs victimes ? J’en doute aussi. La résilience ne permet pas de faire la distinction entre le tempérament (admirable) du stoïcien et celui qui se rend imperméable à la souffrance sociale.

Nous pouvons nous demander si la résilience ne véhicule pas une nouvelle vision « panglossienne » du monde. Pangloss, le personnage parodique du Candide de Voltaire, qui est le témoin d’atrocités mais qui persiste à affirmer que nous vivons dans le meilleur des mondes possible, nous invite à recycler notre misère dans une vision fonctionnaliste de l’histoire où chaque événement nous rendrait plus fort. Subrepticement, cette notion déplace la responsabilité de la violence vers les victimes elles-mêmes, qui sont appelées à surmonter les difficultés et à en tirer des leçons.

Recycler des récits de souffrance en histoires de développement personnel permet d’effacer le scandale de la souffrance et nous empêche de raccorder la souffrance à la prémisse minimale de la morale : il y a de la douleur non méritée et, quand elle ne peut être justifiée, elle est un scandale. Tout comme Cunégonde, l’héroïne de Candide qui survit au viol, à la guerre et à la trahison mais qui reste convaincue que tout va pour le mieux dans cette vallée de larmes, le concept de résilience nous montre comment tirer le meilleur de nos mésaventures. Si l’individu peut toujours se sauver lui-même de ses propres malheurs, une vie d’échecs ne peut donc qu’être le fait d’une psyché faible, inadéquate, ratée.


Le glamour d’une psyché conquérante


Celui ou celle qui souffre se doit désormais de produire un récit pertinent qui renverse la mauvaise expérience en « occasion de s’épanouir ». S’il ne le fait pas, le voilà secrètement suspecté de désirer sa propre souffrance et, au fond, d’en être responsable. Lorsqu’elle prend la forme générale et mécaniste d’une injonction psychique à recycler ses malheurs en bénéfices, la résilience devient une « fausse conscience » et appauvrit notre imagination morale. Elle vient saper la capacité à la compassion.

Dans son livre La Fragilité du bien. Fortune et éthique dans la tragédie et la philosophie grecques (Editions de l’Eclat, 635 p., 35 euros), la philosophe américaine Martha Nussbaum traite de ce problème en évoquant le paradoxe de la conception aristotélicienne de la pitié : « Si une personne a un caractère vertueux, cette personne ne peut pas vraiment être affectée ou diminuée par le monde. » Et Nussbaum d’ajouter très justement que, dans une telle vision, il n’y a pas de place conceptuelle pour la pitié. En définitive, le concept de résilience s’emploie à remplacer l’inquiétant spectacle de la misère par le glamour d’une psyché conquérante venant à bout de toutes les souffrances.

Eva Illouz est spécialiste de la sociologie des sentiments et de la culture. Elle est l’auteure notamment de Les Sentiments du capitalisme (Seuil, 2006, 15,20 €) et de Pourquoi l’amour fait mal. L’expérience amoureuse dans la modernité (Seuil, 2012).

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