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vendredi 24 janvier 2014

L'inquiétante étrangeté de l'art brut s'expose à Sainte-Anne

LE MONDE | Par 

"Qui trace", de Michèle Burles (1948), collection Alain Bourbonnais, dans le cadre de l'exposition d'"art brut" à l'hôpital Sainte-Anne de Paris (14e) jusqu'au 16 février 2014.
"Qui trace", de Michèle Burles (1948), collection Alain Bourbonnais, dans le cadre de l'exposition d'"art brut" à l'hôpital Sainte-Anne de Paris (14e) jusqu'au 16 février 2014. | MICHÈLE BURLES

Architecte de formation, Alain Bourbonnais (1925-1988) a été l'un des continuateurs du travail de l'artiste Jean Dubuffet. Initié par lui à l'« art brut », il lui consacre une galerie à partir de 1972, où il amasse une collection si considérable qu'il finit, en 1982, par la transférer dans un village de Bourgogne, où elle devint La Fabuloserie. On peut toujours la visiter, à Dicy, dans l'Yonne.
On peut aussi en visiter une anthologie en une centaine de dessins et assemblages présentés à l'hôpital Sainte-Anne dans les salles souterraines du Centre d'étude de l'expression. Le lieu est éminemment historique, puisque c'est à Sainte-Anne qu'eurent lieu, à partir de 1950, des expositions consacrées à ce qui était désigné alors le plus souvent comme « art des fous ». Le Centre lui-même y a été fondé il y a trente ans et demeure l'un des pôles de la recherche sur ces formes très difficilement explicables de création.

TISSU D'ÉNIGMES
Qu'elles le restent, que rien n'altère leur étrangeté, pas même le fait d'être de plus en plus exposées, se vérifie d'une œuvre à l'autre. Même les plus connus d'entre ces créateurs, Aloïse Corbaz, Scottie Wilson ou Janko Domsic, conservent le pouvoir d'intriguer et de troubler, en dépit des rétrospectives et des études. Ne serait-ce que l'obstination, l'acharnement avec lesquels Domsic accumule les écritures et entrecroise les lignes de ses figures symboliques : on ne les déchiffre pas, ou très partiellement, mais on ressent la puissance de la charge que Domsic y enfermait, passant et repassant au stylo-bille, enluminant, surchargeant ses diagrammes.
Alain Bourdonnais savait aussi s'intéresser à des œuvres moins connues. Ainsi à celle de Thomas Boixo, charpentier de marine, interné en 1950 et mort à l'hôpital en 1976. Plus encore que les aquarelles où il se souvient de son métier et imagine des paquebots aérodynamiques à la Jules Verne, ses scènes de music-hall – ou de maison close, ou de musée, on ne sait vraiment – captivent par leur complexité et leurs ambiguïtés. Autre tissu d'énigmes, les dessins sur pages de cahier d'un inconnu auquel a été attribué le surnom de Pierrot le Fou.
Dans les années 1920, à Paris semble-t-il, celui-ci s'intéressait aux différents types de bœufs et de moutons qu'il observait au Jardin des plantes. Il exécuta aussi quelques panoramas d'événements parisiens, dont l'Exposition coloniale de 1931. Les feuilles, qui avaient refait surface à Paris, ont été données en 1989 à la collection par une visiteuse. On les scrute, on déchiffre les inscriptions. Ce « Pierrot » était-il « fou » ? Rien n'est moins sûr. Ce qui l'est, c'est la justesse de son trait et sa pratique de la perspective raccourcie. Apprise ? Trouvée ? Aucune réponse.


Un autre regard, Musée Singer-Polignac, Centre d'étude de l'expression, Centre hospitalier Sainte-Anne, 1, rue Cabanis, Paris 14e. Tél. : 01-45-89-21-51. Du mercredi au dimanche de 14 heures à 19 heures, jeudi jusqu'à 21 heures. Entrée libre. Jusqu'au 16 février.

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