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jeudi 19 janvier 2023

Changer de nom, la conquête de soi

Par   Publié le 14 janvier 2023

ENQUÊTE Depuis le 1er juillet, la procédure pour se renommer à l’état civil est simplifiée. Et la demande explose. Une manière de s’affirmer comme acteur de sa filiation.

Le 1er juillet 2022, à 8 heures du matin, David Sina était le premier à entrer dans la mairie de Grenoble, papiers d’identité en main, direction les services de l’état civil. Lorsqu’il en est ressorti un peu plus tard, il n’était plus tout à fait le même. Le jeune homme de 27 ans allait pouvoir officiellement porter le nom de sa mère et s’appeler désormais David Marial, une fois passé le délai de réflexion d’un mois.

Selon le ministère de la justice, durant l’été 2022, ils ont été près de 40 000 citoyens français à demander, comme David, à changer leur nom de famille, une démarche autorisée par la loi Vignal du 2 mars 2022. Cette procédure, qui répondait à une demande sociétale forte, permet à toute personne majeure, une seule fois dans sa vie, de substituer gratuitement le nom de sa mère à celui de son père ou inversement, ou de les associer pour obtenir un double nom, dans le sens de son choix. Jusqu’ici, la démarche était coûteuse (il fallait auparavant payer la publication au Journal officiel et dans un journal local), longue et incertaine, basée sur des critères stricts (un nom ridicule, à consonance étrangère, qu’on veut sauver de l’extinction). En conséquence, elle était sollicitée par 4 000 personnes par an, contre 6 500 par mois depuis l’entrée en vigueur de la loi, le 1er juillet.

« Les noms portent une langue comme on porte un vêtement », écrit la psychanalyste Céline Masson dans l’article « La langue des noms : changer de nom, c’est changer de langue », paru dans la revue Cliniques méditerranéennes (Erès, 2011). Masque d’exil, héritage transgénérationnel, le nom revêt différents visages. Et, parfois, il pèse, irrite, incommode, au point de vouloir s’en délester. « Nous avons des récits tristes, à base de violences, d’abandon, de ruptures, par des personnes qui souhaitent se libérer d’un nom, des témoignages d’amour, de reconnaissance, notamment envers la mère qui a élevé seule ses enfants, ou de retour aux sources, au nom d’origine étrangère abandonné à l’arrivée en France », rapporte Marine Gatineau-Dupré, fondatrice du collectif Porte mon nom, à l’origine de la proposition de loi. Autant d’histoires singulières, intimes, qui racontent la diversité des situations familiales en France, vers la reconnaissance d’une identité filiale fondée sur le vécu propre.

« Mon frère m’appelle “le cousin” »

C’est le cas de David Marial. Né Arès, en Afghanistan, il s’est ensuite appelé Kamel à son arrivée en France, à l’âge de 3 ans. Il a, par la suite, changé Kamel en David à l’âge adulte, au moment de sa naturalisation. Voilà pour le prénom. Concernant son patronyme, son père, journaliste afghan, l’a modifié pour ne pas être reconnu lorsqu’il a fui le pays et les talibans qui le traquaient en 1996. Il a alors choisi pour lui et pour sa famille le nom Sina, en hommage à Ibn Sina, dit « Avicenne », philosophe et médecin aux théories empreintes d’Orient et d’Occident. Un nom que David ne souhaite plus porter, au contraire de Marial, celui de sa mère, d’origine australienne, qui a traversé les générations et est aujourd’hui porté par ses cousins de l’autre côté du globe. « J’ai toujours voulu changer Sina, ce “faux nom” auquel rien ne m’attachait, pour prendre Marial, garder les vraies racines, le vrai héritage. C’est aussi un hommage à mon grand-père maternel, qui est décédé. »

Après des années à se battre pour faire changer son nom, il s’appelle enfin David Marial. Ironie de l’histoire, sa sœur a entrepris les démarches en même temps que lui pour s’appeler Sina-Marial, tandis que le benjamin a souhaité conserver Sina. Tous les deux sont nés en France. « Désormais, aucun de nous trois ne porte le même nom, constate David. Mon frère m’appelle “le cousin”. »

« Le nom ne fait pas l’unité entre les membres d’une famille, à la différence du sentiment d’appartenance » – Pierre Dupré, porte-parole du collectif Porte mon nom

Preuve que l’identité constitue une trajectoire personnelle, par-delà celle, collective, de la famille. Et que le nom incarne, aujourd’hui plus que jamais, cette réalité. « Le nom ne fait pas l’unité entre les membres d’une famille, à la différence du sentiment d’appartenance », assure Pierre Dupré, médecin monégasque, porte-parole du collectif Porte mon nom. Il rappelle les cas, antérieurs à la loi, des familles recomposées et des personnes qui prennent le nom de leur conjoint en se mariant. « Faire coller l’identité de soi à l’identité civile est un des motifs récurrents du changement de nom, souligne-t-il. Avec, également, le motif du traumatisme familial, quand porter le nom apparaît comme un facteur de reviviscence de l’événement traumatique. »

Hélène D. est de ceux-là. L’infirmière de 39 ans a subi l’inceste de son beau-père toute son enfance – il a été condamné pour ces faits à dix ans d’emprisonnement. Elle refusait de continuer à porter ce nom transmis par « [son] violeur » quand il l’a adoptée, mais aucun juge ne lui a permis de s’en défaire, pas même après le procès, ni de casser son adoption plénière. Il lui fallait entamer des démarches auprès du garde des sceaux, comme tout citoyen français. Avec calme, elle dit : « Cette loi a changé ma vie, bien plus que de mettre mon beau-père en prison », car « ce nom m’attachait encore à lui ». Et, aussi, « j’étais tétanisée à l’idée de mourir avec ce nom, de l’avoir sur ma tombe ». Pendant dix ans, et après une décennie d’amnésie traumatique, dire ce nom devient insurmontable. « Je pleurais à chaque fois que je l’entendais. J’étais incapable de le prononcer. Alors je l’épelais ou je montrais ma carte d’identité. On me prenait pour une folle. »Pour ces raisons, elle refuse de s’inscrire sur les listes électorales, demande au maire de citer juste l’initiale lors de son mariage, et continue à utiliser le nom de son ex-conjoint après leur divorce. Grâce à la nouvelle loi, Hélène a repris le nom de sa branche maternelle. « Ma mère ne m’a pas protégée. Nos relations sont compliquées. C’est plutôt par rapport à mon grand-père, mon papa de cœur. » Aujourd’hui, Hélène « recommence à vivre » et peut à nouveau prononcer ce nom qui n’est plus le sien : « Il n’a plus autant d’impact. C’est comme le nom d’un inconnu. »

Des mères invisibilisées

Au tout début du projet, il y a aussi parfois une discrimination vécue par les mères, divorcées ou non, qui portent un nom différent de celui de leur enfant et se retrouvent face à un imbroglio administratif – 81,4 % des enfants nés en 2019 héritent du nom du père, 6,6 % de celui de la mère et 11,7 % du double nom, selon l’Institut national de la statistique et des études économiques. « J’étais sans cesse invisibilisée », témoigne Marine Gatineau-Dupré, divorcée, mère de deux enfants. Un jour, on lui refuse l’entrée à l’hôpital avec son fils malade, faute de documents prouvant leur lien. Un autre, on l’interpelle avec ses enfants, au moment d’embarquer dans l’avion. « J’étais cataloguée kidnappeuse d’enfant, c’était humiliant », poursuit-elle. Des souvenirs comme ceux-là, la conseillère municipale de Palavas-les-Flots (Hérault) en a des dizaines. Sans compter ceux qu’elle a recueillis par le biais de son collectif, liés à des situations similaires à la sienne, à des mères d’enfants métis au nom distinct, à des situations de remariage où la nouvelle femme porte, à la différence de la mère, le nom des enfants, à d’ex-conjoints qui refusent l’ajout du nom de la mère à celui des enfants.

« Les codes, le poids du patriarcat vont changer. Nous en verrons les répercussions dans cinq ou dix ans » – Marine Gatineau-Dupré, fondatrice du collectif Porte mon nom

La militante a appris à circuler avec ses livrets de famille, avant de faire changer la loi. « On s’est battus pour ne plus avoir besoin de demander l’autorisation du père », explique-t-elle. Désormais, « le parent qui n’a pas transmis son nom de famille peut adjoindre celui-ci, à titre d’usage, au nom de l’enfant mineur », dit la loi. L’autre parent doit être informé préalablement et peut, en cas de désaccord, saisir le juge aux affaires familiales. Au-delà de 13 ans, le consentement de l’enfant est nécessaire. « Les codes, le poids du patriarcat vont changer. Nous en verrons les répercussions dans cinq ou dix ans, pense Marine Gatineau-Dupré. Notre objectif, c’est qu’à l’avenir, avant la naissance d’un enfant, les parents se posent la question du prénom et du nom. »

Agnès Denavarre, 42 ans, décoratrice d’intérieur, a traversé ces questionnements lors de ses deux grossesses, menées à dix ans d’intervalle. Pour son aînée, le sujet a été vite évacué : « Je portais le nom de mon père, il était normal que ma fille ait le nom du sien. » Après la séparation du couple et face aux difficultés pratiques, elle ajoute son nom à celui de sa fille, avec l’accord du père – critère nécessaire à l’époque. Lors de la deuxième grossesse, la Parisienne a perdu son père, avec qui elle entretenait un lien fort. La transmission de ce nom prend alors un autre sens. Elle envisage de le donner à son fils, en priorité, avant celui du père de ce dernier, puis se résout à l’inscrire en second. « Je ne voulais pas qu’il porte le poids du deuil de mon père, qu’il n’a jamais connu, explique-t-elle. Et puis, cela créait une inéquité avec ma fille sur l’ordre des noms. »

Fuite ou protection

Dans certains cas, rompre la généalogie relève de la survie. « Changer de nom est parfois une forme de fuite. On choisit de fuir, mais la violence qui a provoqué cette fuite, elle, n’a pas été choisie. » Ces mots sont ceux d’un anonyme. Ils ont été adressés en 2009 à la psychanalyste Céline Masson, parmi des centaines de lettres reçues après la projection de son film documentaire Et leur nom, ils l’ont changé, sur le changement de nom de familles juives ashkénazes. Après la seconde guerre mondiale et le traumatisme de la Shoah, 10 000 juifs français avaient changé leur nom afin d’échapper à l’antisémitisme persistant. Deux ou trois générations plus tard, les courriers adressés à l’universitaire, depuis le film, témoignaient d’un désir d’emprunter le chemin inverse, celui du retour aux origines, sur cette « route du nom, route de soi », selon les mots de la réalisatrice. Ne plus céder à la peur ni à la honte. « Ne pas laisser Hitler gagner », lui disent certains qui vivent ce nom comme « une fausse identité », non sans colère envers leurs parents.

« Restaurer son nom juif, c’est vouloir se réinscrire dans l’histoire » – Céline Masson, psychanalyste

« Mon père, à défaut de me circoncire, avait circoncis mon nom. Je lui fis remarquer que si on parle de “nom propre”, c’est parce qu’il ne faut pas le salir », explique Bertrand Leibovici – renommé Lebeau, en 6e, par son père, qui fit de lui un « juif honteux ». Des mots consignés dans le livre Habiter son nom, de Céline Masson (Hermann, 2020). « Restaurer son nom juif, c’est vouloir se réinscrire dans l’histoire », estime l’autrice, qui a contribué, avec son collectif La force du nom, à un revirement de jurisprudence. A partir de 2010, les demandes de « re-nom » de familles juives ont enfin pu être acceptées, un mouvement « collectif » et « salvateur », selon la psychanalyste. « Recoller la partie du nom qui me manque me permettrait de me retrouver tel que je suis », écrivait l’anonyme.

Désormais, le principe de l’immutabilité du nom scellé par la Révolution française s’atténue. Il ne disparaît pas pour autant. « La loi reste claire : ce sera toujours au maximum deux noms. Quant aux modifications non liées aux ascendants, les demandes continueront à être étudiées par la chancellerie », précise un conseiller du ministre de la justice, Eric Dupont-Moretti. « Du garde des sceaux, qui avait fait ajouter le nom de sa mère à celui de son père, à la direction du cabinet, nous étions tous personnellement touchés par le sujet », révèle ce conseiller, lui-même élevé par sa mère mais qui souhaite continuer à porter le nom de son père. Quant à l’inquiétude des opposants à la loi de voir « le père effacé », il répond : « Cela marche dans les deux sens. » La loi avance ici vers plus d’égalité entre les hommes et les femmes. Elle ouvre aussi une brèche : celle du poids du choix. A l’âge adulte, les enfants pourront choisir de conserver ou de changer leur nom. Ils pourront également décider lequel de leurs noms ils veulent transmettre à leurs descendants. Celui du père ou celui de la mère ? Autant de questionnements qui ne manqueront pas d’arriver dans les repas de famille et sur le bureau des juges.


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