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lundi 5 décembre 2022

Sophie Nordmann, philosophe : « Concevoir la transcendance indépendamment de l’idée de Dieu »

Par    Publié le 4 décembre 2022

Philosophe, professeure et directrice de la Maison des étudiants de la francophonie, elle est l’autrice d’une œuvre à l’originalité intense, dont témoigne « Phénoménologie de la transcendance ».

La philosophe Sophie Nordmann.

A la lisière de Paris, la Cité universitaire – parc immense, pavillons aux ­architectures remarquables, jeunes habitants de toutes nationalités – donne l’impression d’être ailleurs, dans un espace différent. Si la philosophe ­Sophie Nordmann habite là, ce n’est pas par hasard, plutôt par une connivence secrète avec sa pensée. Et en raison d’un coup de foudre : « Je suis tombée amoureuse de ce lieu, dit-elle, qui est une utopie incarnée. »

La directrice de la nouvelle Maison des étudiants de la francophonie, qui a ouvert ses portes en 2021, habite un appartement de fonction plutôt impersonnel. Peu importe, car ce sont les êtres ­humains qui l’intéressent : « Entre les 300 étudiants qui vivent ici, les relations sont différentes de celles que propose le monde environnant. Pour chacun, les interactions avec les autres accroissent l’intensité de son être. » Dans cette remarque, Spinoza n’est pas loin. C’est une de ses références majeures, avec Socrate, Descartes, Kant.

Ne dites surtout pas à cette autrice de savants livres sur Emmanuel Levinas, Hermann Cohen et Franz Rosenzweig qu’elle s’intéresse à la pensée juive. Ce qui l’attire, chez les penseurs qu’elle a scrutés, c’est leur pouvoir d’ébranlement. « L’important, chez les philosophes, c’est leur puissance explosive, leur capacité à bouleverser les paradigmes de la pensée. Pour moi, la puissance de la philosophie, depuis Socrate, tient à son pouvoir de questionner radicalement ce qu’on tient pour acquis. » Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle-même en fait autant. Car sa vocation, son projet, sa passion, ou sa nécessité, est d’être philosophe. Non pas au sens de la fonction universitaire, du travail académique, mais au sens d’un questionnement, d’une inspiration intime radicale, d’une rencontre personnelle avec une évidence à expliciter peu à peu.

Ne dites pas non plus à Sophie Nordmann qu’elle est universitaire, agrégée et docteure en philosophie, habilitée à diriger des recherches, professeure à l’Ecole pratique des hautes études. Cette historienne des idées, publiée chez Vrin, travaille dans l’institution, et fort activement, tout en pilotant, avec Mazarine Pingeot, aux éditions Mialet-Barrault, la collection « Disputatio », dont chaque volume rassemble sur une question des personnalités aux arguments opposés.

Un livre absolument étonnant qui est passé sous les radars

Celle que l’on rencontre est l’autrice d’une œuvre personnelle, d’une originalité intense, qu’il est plus que temps de découvrir. Depuis une quinzaine d’années, elle poursuit l’élaboration d’un livre absolument étonnant qui est passé sous les radars. Publiée aux Editions d’Ecarts, un petit éditeur indépendant et fier de l’être, sans tapage ni stratégie de communication, cette création fait son chemin. La première partie, éditée en 2012, et la deuxième, qui date de 2019, viennent d’être rassemblées en un seul volume revu et largement augmenté.

Il faut lire cet ouvrage comme une création originale – ce qui, en philosophie, est devenu rare. Rien à voir avec l’histoire des idées, vraiment ? « C’est la même différence qu’entre être poète ou chercheur en poésie dans un département d’université, répond Sophie Nordmann. Sans doute faut-il avoir une sensibilité poétique pour être un bon chercheur en poésie, mais rédiger un article consacré à l’influence de Baudelaire sur Mallarmé, n’est pas du tout la même chose que d’écrire un poème ! Il ne vient à l’idée de personne d’appeler “poète” un chercheur en poésie. Pour la philosophie, la confusion s’est installée, et c’est dramatique ! »

Voyons cette création. Le style surprend, à la fois fort dense et très simple. Il évoque Spinoza par ses propositions enchaînées, reliant différentes définitions à une seule et même évidence première. Le titre, Phénoménologie de la transcendance, étonne par son impossibilité : la phénoménologie décrit ce qui apparaît, ce qui se donne aux perceptions et à la conscience ; la transcendance, elle, désigne ce qui n’est pas du monde. Comment décrire ce qui est absent ? La contradiction paraît insurmontable.

« Je crois qu’on saisit mieux une notion en la replaçant dans un couple d’opposition. On nomme “transcendance”, tout simplement, ce qui n’est pas de l’immanence, de l’ordre du monde tel qu’il est, tel qu’il se donne à voir. En tant que telle, ainsi définie, la transcendance n’a rien à voir avec Dieu. Il faut déconnecter la trans­cendance de l’hypothèse théologique. Il ne s’agit pas de disqualifier la théologie, mais de bien comprendre qu’il est parfaitement possible de concevoir la transcendance indépendamment de l’idée de Dieu. »

Un autre ordre que celui du monde

Ceci ne dit pas encore de quelle manière il deviendrait possible de décrire la transcendance à partir de son apparence dans le monde alors que, par définition, elle n’y apparaît jamais. La clé de l’énigme, pour Sophie Nordmann, réside dans l’idée même qu’il puisse y avoir un autre ordre que celui du monde, idée dont il est impossible de rendre raison à partir du monde tel qu’il est. Cette idée vient en quelque sorte fissurer sa compacité et son autosuffisance. Elle constitue un « trou »dans le monde. Elle y brille, mais sur le mode de l’absence.

« A la puissance positive de ce qui existe, il faut opposer ce dont l’absence a une effectivité en tant qu’absence. La sagesse, par exemple, a joué ce rôle pour la philosophie : désirable, à rechercher, si possible à atteindre… justement parce qu’elle faisait défaut ! Cette absence efficace est le mode propre de la transcendance. De ce point de vue, la décrire phénoménologiquement n’a rien d’impossible. Imaginons qu’un pull soit troué. Vous ne pouvez évidemment rien dire du contenu du trou, mais vous pouvez décrire le pull. Le trou dans le pull est un rien qui change tout. C’est toujours le même pull, et pourtant ce n’est plus le même pull. Il suffit d’un seul trou pour que le pull lui-même, le pull tout entier, soit troué. C’est pareil pour le monde. On ne peut faire la phénoménologie que du monde. Mais ce n’est plus la même phénoménologie si le monde est troué de transcendance, car ce n’est plus le même monde. »

Pas à pas, en tirant le fil de cette « absence efficace », cette réflexion géométrique et poétique reprend une à une les notions fondatrices des pensées religieuses, mais pour les concevoir sans recours à aucune théologie. En découvrant qu’il manque d’autosuffisance, le monde devient « créé », mais cette création ne se confond pas avec l’origine et n’implique pas de Dieu créateur. Cette brèche dans le monde conduit à l’idée de « révélation », elle aussi détachée de son sens religieux, et à celle de « rédemption » comme achèvement possible du monde inachevé.

Mine de rien, c’est non seulement une ontologie et une métaphysique qui sont ainsi esquissées, mais aussi une éthique et une politique. Car le second volet de ce cheminement est consacré à la notion d’humanité qui, elle aussi, « brille par son absence ». Elle renvoie à l’idéal d’un respect absolu des personnes et de leur dignité, qui ne se rencontre nulle part dans le champ de la réalité et constitue en tant que telle une béance. Cette brèche a été souvent déniée et recouverte par la conception du progrès, qui va de pair avec la transformation moderne de la théologie en un processus historique d’émancipation. Sophie Nordmann élabore donc également une critique de la modernité. Voilà qui mérite attention et considération, d’autant qu’un troisième volume est en préparation de ce véritable ovni philosophique.

Parcours

1975 Sophie Nordmann naît à Paris.

1997 Agrégation de philosophie.

2007-2013 Elle est directrice de programme au Collège ­international de philosophie et enseignante à l’Ecole polytechnique.

2007 Du singulier à l’universel. Essai sur la philosophie religieuse de Hermann Cohen (Vrin).

2009 Professeure agrégée à l’Ecole pratique des hautes ­études.

Critique

Quand l’absence travaille le monde

« Phénoménologie de la transcendance. Livres I et II », de Sophie Nordmann, édition revue et augmentée, D’Ecarts, « Diasthème », 202 p.

Ce livre aux singularités remarquables réussit un tour de force : montrer, en peu de ­pages, comment les piliers fondateurs des constructions théologiques peuvent être définis et conçus tout autrement. Il travaille à rendre la transcendance pensable sans ­référence aucune à un Dieu, la création concevable sans créateur, la ­révélation sans message divin.

Chaque fois, son levier d’action est le même : mettre en lumière une absence qui se révèle efficace, un manque qui parle d’autre chose que du monde, une béance qui se manifeste dans son autosuffisance. Une idée troue le monde, sans lui appartenir, comme une fêlure dans un tout compact. Dans cette réflexion, on peut évidemment repérer des références explicites ou implicites. Par exemple, à Wittgenstein, donnant pour mission à la philosophie de « détruire les idoles », et de « nettoyer une expression » pour « la remettre en circulation », comme le fait ici l’autrice avec la transcendance. Les ombres de Spinoza, de Kant, de Nietzsche ou de Levinas se discernent également, pour la mise à l’écart des religions tout en conservant du religieux.

Mais le plus frappant de cette œuvre demeure sa souveraine liberté d’affirmation, et l’extrême cohérence de son développement. Le ton ­incomparable du texte fusionne en ­effet explication et arguments, avec l’étrange rareté d’une sorte de diamant philosophique, où une ­évidence brute se trouve patiemment façonnée pour devenir ­explicite.

Extrait

« Etre transcendant signifie, au sens strict, “n’avoir aucune commune mesure avec”, ou encore “être absolument incommensurable à”. La transcendance – de même que l’égalité ou la supériorité par exemple – renvoie toujours à une modalité de rapport. Mais elle a ceci de particulier qu’elle désigne un rapport d’incommensura­bilité, c’est-à-dire, paradoxalement, une absence de mise en rapport possible. (…)

De même que l’on peut parler d’égalité, de supériorité, etc., sans que cela implique pour autant l’existence d’un “être absolument égal” ou d’un “être absolument ­supérieur”, de même, on peut parler de transcendance sans que cela implique ­d’admettre ipso facto l’existence d’un “être absolument transcendant”. »

Phénoménologie de la transcendance, pages 41-42


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