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samedi 13 novembre 2021

Parentologie : Et si la contraception était aussi l’affaire des hommes ?

Par    Publié le 13 novembre 2021

Grand impensé de nos sociétés aux réflexes patriarcaux tenaces, la contraception masculine a pourtant été à l’ordre du jour dans les années 1980. Elle revient sur le devant de la scène, entre opération, slip chauffant et méthode hormonale.

J’ai dans ma famille un oncle qui, il y a plusieurs décennies de cela, après avoir fait deux beaux enfants avec sa femme, a décidé de subir une vasectomie. Cette opération de stérilisation masculine, que 7,4 % des hommes finissent par regretter (étude Hum Reprod, 2018), consiste à couper et obturer les canaux déférents qui transportent les spermatozoïdes depuis les testicules. Un peu comme un pipeline dont on tarirait l’approvisionnement.

En ces temps lointains (on était à la fin des années 1980, les gens regardaient Dallas), la chose semblait relativement incongrue. Alors que virilité et pouvoir d’ensemencer se trouvaient encore intimement liés, le geste de ce fier Ibère qu’est mon oncle avait quelque chose d’avant-gardiste, sans revêtir pour autant de connotation ouvertement politique. « Je ne voulais pas que ma femme supporte tout le poids, c’est tout », dit-il aujourd’hui, sans trop de fioritures.

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Face à ce choix, les interrogations de son entourage (les miennes, en l’occurrence, alors en pleine crise d’adolescence) tournaient autour de questionnements tantôt pragmatiques, tantôt un poil loufoque : est-ce que ça fait mal ? Privé d’approvisionnement, le pénis ne risque-t-il pas de se transformer en un équivalent de pompe à vélo ?

Renseignement pris, cette opération, réalisée en quelques minutes sous anesthésie locale et qui devient efficace au bout de huit à seize semaines, n’entrave en rien l’éjaculation, le sperme ne constituant qu’une petite partie du liquide expulsé. Pas de perte de désir, ni de troubles érectiles non plus. « Je n’ai aucun regret. Par ailleurs, je n’ai jamais eu à subir de réaction négative après ça », relate aujourd’hui cet oncle, féministe à sa façon.

Mais, au-delà de cette anecdote, les choses sont-elles si simples ? En réalité, jusqu’à une époque récente, celui qui optait pour la vasectomie (« la vasectoquoi ? ! ») était souvent considéré comme un Jason testiculaire qui aurait entrepris de ratiboiser de lui-même toute sa puissance virile. Une sorte de fou commettant un crime de lèse-majesté envers le phallus tout-puissant.

Alors que certains médecins tentent encore de nos jours de décourager les candidats, le caractère définitif de cette pratique chirurgicale fait peur. Même s’il existe une opération de reconstruction des canaux déférents, la vasovasostomie, la possibilité d’inverser le processus n’est pas garantie. D’où, en France, un temps de réflexion incompressible de quatre mois entre le premier rendez-vous chez l’andrologue et l’opération.

Malgré le fait que cette pratique ne soit pas promue par le corps médical ni socialement encouragée, en France, en 2019, 13 205 hommes ont eu recours à la vasectomie. Ça reste bien entendu marginal, mais cela s’inscrit dans une forte tendance à la hausse, signe que quelque chose est en train de bouger : entre 2010 et 2018, le nombre de candidats à cette chirurgie a fait un bond de 491 %.

À l’instar de la charge mentale ou de la charge éducative, la charge contraceptive fait désormais partie des questions mises à l’agenda du couple

Les couilles sur la table, peut-être, mais sur la table d’opération en l’occurrence. A l’instar de la charge mentale ou de la charge éducative, la charge contraceptive fait désormais partie des questions mises à l’agenda du couple.

Certes, on est encore loin des pays anglo-saxons, où la chose est ancrée dans les mœurs, au point de virer parfois à la « disneylandisation ». Aux Etats-Unis sont même organisées des « brosectomy » (contraction de bro, signifiant « pote », et de vasectomie), où on part entre amis à la clinique comme si on s’envolait pour un spring break à Cancun. Au programme : bière, pizzas, grosses vannes (parfois un peu lourdes). Et opération. Pour finir avec un sac de petits pois surgelés sur les bourses et des souvenirs impérissables.

Se faire stériliser, nouvelle acmé de la camaraderie virile ? Sans aller jusque-là, on peut voir dans l’intérêt croissant pour cette pratique un début de questionnement autour de l’idée reçue qui voudrait que la contraception, avec ses effets secondaires parfois tragiques, soit « une affaire de femmes ».

C’est cette évolution progressive des mentalités et des mœurs qu’aborde le passionnant ouvrage Les Contraceptés. Enquête sur le dernier tabou (Steinkis éditions, 143 pages, 19 euros), de Guillaume Daudin, Stéphane Jourdain et Caroline Lee. A la fois graphique et autobiographique, didactique et gonzo, cet ouvrage dessiné raconte les aventures de deux journalistes qui, un jour, au détour d’un repas, un peu par hasard, se mettent à évoquer avec leurs compagnes la question de la contraception masculine. « J’ai trop hâte de vous voir porter des slips chauffants… », dit l’une d’entre elles. « Qui prend un gin tonic ? », répond l’un d’entre eux. Derrière cette gêne palpable, on mesure à quel point – si l’on fait abstraction des préservatifs – la contraception est un impensé chez les hommes. Ne pas s’en soucier est un privilège qu’il n’est pas si facile d’abandonner, même chez les plus « woke ».

Une histoire oubliée

En commençant à réfléchir à la question, les auteurs du livre vont découvrir tout un pan d’histoire oubliée. Dans les années 1980, aiguillonnée par les mouvements féministes, une petite poignée d’hommes de gauche commence à s’aventurer dans le grand Far West contraceptif. Réunis sous la bannière de l’Association pour la recherche et le développement de la contraception masculine (Ardecom), fédérés par une revue, ils explorent à l’aveugle deux pistes principales. La première est la « méthode hormonale », consistant à s’injecter, une fois par semaine, de l’énanthate de testostérone, qui fait diminuer la production de spermatozoïdes jusqu’à la stérilité. Comme pour les femmes, les effets secondaires sont loin d’être négligeables : irritabilité, prise de poids, seins qui grossissent.

L’autre piste, convoquant le génie du bricolage, est la « méthode thermique ». L’idée est de réchauffer la température des testicules, au point d’empêcher la spermatogénèse. Si la légende prétend qu’un prototype de slip chauffant a alors été conçu à partir d’une résistance de voiture téléguidée, le modèle le plus abouti, testé sur des béliers, fonctionne plus simplement, sans alourdir votre bilan carbone. Le plus souvent fabriqué à partir d’un jockstrap, une ceinture élastique avec un anneau dans lequel on glisse son pénis, ce truc aux allures de soutien-gorge pour scrotum remonte mécaniquement les testicules vers l’aine, ce qui suffit à les faire passer de 34 °C-35 °C à 36 °C-37 °C.

Si la pilule pour homme n’a jamais vu le jour, c’est aussi parce qu’un soupçon absurde pèse sur la contraception masculine

Entre 1978 et 1985, 200 pionniers vont ainsi se « contracepter » en France, avec l’une ou l’autre de ces méthodes. Mais pour des raisons diverses (épidémie de sida, manque de volonté politique, absence d’intérêt de l’industrie), l’enthousiasme des débuts va s’essouffler.

Et si la pilule pour homme n’a jamais vu le jour, c’est aussi parce qu’un soupçon absurde pèse sur la contraception masculine. Le but, se disent certains paranos du caleçon, serait moins de remettre en question de manière paritaire le dogme nataliste que de réaliser le programme caché du néoféminisme, où il s’agit toujours, in fine, de « couper les couilles des mecs ».

Aujourd’hui, notamment portée par un néomalthusianisme que dope l’angoisse climatique, la question du contrôle des naissances refait timidement surface. Même si les cercles de contraception masculine ont tout du milieu underground où, le soir venu, on vient prendre des conseils entre initiés pour apprendre à coudre correctement son slip chauffant, ils sont, tout comme ce livre fort recommandables, le signe tangible d’un féminisme participatif émergent chez les mecs, une sorte de fraternité sororale qui fait chaud au cœur (mais pas que).



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