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jeudi 14 juin 2018

Hypnose médicale : entrez dans la transe

Par Stéphanie Harounyan, Photos Patrick Gherdoussi — 

La docteure Anne Champenois (à gauche) et l’infirmier Franck Serre pratiquent tous les deux l’hypnose, à Marseille.
La docteure Anne Champenois (à gauche) et l’infirmier Franck Serre pratiquent tous les deux l’hypnose, à Marseille. Photo Patrick Gherdoussi pour Libération

Alors qu’un congrès international se tient actuellement à Saint-Malo sur cette pratique, «Libération» a suivi une équipe du Samu de Marseille qui s’en sert pour calmer les patients.

Joséphine, 83 ans, s’est fracturé la jambe en tombant. Quand l’équipe du Samu 13 débarque dans son appartement du 11e arrondissement marseillais, en pleine nuit, la vieille dame est allongée sur son lit, les yeux affolés. Les pompiers s’affairent, sortent l’attelle qui va bientôt enserrer sa jambe et attendent. Anne Champenois, médecin urgentiste, jette un œil au dossier de la patiente. Elle lui caresse le bras, lui explique doucement qu’on va s’occuper d’elle, puis donne le feu vert à Franck Serre, l’infirmier qui l’accompagne. Il s’approche du visage de Joséphine et pose un masque relié à un gaz décontractant. «Vous allez écouter ma voix et prendre une grande inspiration… Vous allez sentir une détente qui va s’installer en vous… C’est bien…» murmure-t-il à son oreille. Joséphine garde les yeux ouverts. Son visage, jusqu’alors blême, se colore à nouveau, sa respiration se calme. Franck Serre lui sourit. La transe hypnotique a commencé, les pompiers vont pouvoir poser l’attelle.

Gérer la douleur par l’hypnose, c’est justement le thème du Congrès international d’hypnose médicale, qui se tient ce jeudi à Saint-Malo, en Bretagne. Durant trois jours, un millier de participants - médecins, infirmiers, sages-femmes… - du monde entier partagent leurs expériences en la matière. En France, ils sont près de 15 000 soignants formés à cette pratique, qui reste pourtant confidentielle. La faute à une méfiance persistante du corps médical, dont la majorité demande encore à être convaincue des vertus de l’exercice.

Stress

Cette méfiance, Anne Champenois l’avait aussi. Médecin depuis 1989, l’urgentiste pragmatique a totalement changé d’avis après avoir passé, il y a deux ans, un diplôme universitaire d’hypnose médicale. «Au Samu, on travaillait déjà sur la prise en charge de la douleur, raconte-t-elle. On avait déjà essayé plusieurs choses, notamment au niveau médicamenteux. Charlotte Debeaume, elle aussi médecin dans le service, avait envie d’essayer l’hypnose. J’y suis allée comme ça, pour voir.» Lors du premier cours, leur formatrice, Flavie Derynck, demande à chaque participant de se présenter. Juste à côté d’Anne Champenois, une jeune fille se lance… et tombe soudain dans un état inconscient. «Là, ça a commencé à m’impressionner, reconnaît Anne Champenois. J’ai dit à Flavie que je ne voulais pas qu’elle me fasse son truc avant d’avoir compris !»
La formation lui fournit les clés pour comprendre la technique, qui peut être associée à toutes les spécialités médicales. Pour l’urgentiste, qui doit gérer la douleur et le stress des patients en intervention, les potentialités sont prometteuses : «L’une des composantes de la douleur, ce sont les souvenirs que l’on en a, explique le docteur Champenois. En fait, quand il a mal, le patient est déjà en transe négative. Le principe de l’hypnose, c’est de court-circuiter ces souvenirs de douleur et de transformer la transe négative en transe positive.» Transporté par l’hypnose dans un lieu sécurisant, le patient ne focalise plus sur sa souffrance.
La théorie en poche, il faudra encore une première intervention marquante pour qu’Anne Champenois soit définitivement conquise. «C’était sur un accident horrible, se souvient-elle. Il y avait quatre morts, et la seule survivante devait être extraite de la voiture en passant par-dessus les cadavres. On avait un peu de temps, je me suis donc approchée pour lui parler. Je lui ai suggéré d’aller à la plage. Comme je n’étais pas très sûre de moi, j’ai quand même demandé à l’infirmier de lui injecter des drogues. Arrivé aux urgences, Franck est venu me voir : la perfusion avait été mal mise, c’était donc l’hypnose qui l’avait apaisée. J’ai couru aux urgences : il fallait la réveiller de sa transe !»
Dès lors, le docteur Champenois va totalement bouleverser sa pratique. «Au début, on essaye, ça ne marche pas, explique-t-elle. Parfois, on n’arrive pas à capter l’attention du patient, alors on arrête et on met la perfusion. Et puis on s’adapte, on change nos scénarios. Il faut oser, surtout quand on est au milieu d’une équipe…»
Les premiers temps, certains confrères se montrent sceptiques. «Les infirmiers se moquaient un peu, disaient qu’on allait faire une intervention avec Messmer ![célébrité de l’hypnose, ndlr] plaisante le médecin. Mais, en nous voyant pratiquer, ils ont vu les effets.» C’est ce qui a poussé Franck Serre, l’infirmier, à se former lui aussi. «Ça a tout changé dans ma pratique, assure-t-il. Avec le temps, on devient de bons techniciens, mais on se déshumanise. Le système nous pousse à ça. Avec l’hypnose, on revient à l’humain.»

Gaz hilarant

Aujourd’hui, ils sont déjà trois à avoir suivi le cursus au sein du Samu. Si certains collègues blaguent encore, Alexandre Dehaye, un autre infirmier, s’est laissé convaincre. «J’ai toujours été très réticent, confesse le jeune homme. Je voyais le côté "télé" de l’hypnose. Mais j’ai vu Anne et Charlotte travailler… et puis, je l’ai vécu. L’an dernier, j’ai eu un accident de moto, j’avais une grosse fracture et c’est Charlotte qui est intervenue. Elle m’a parlé de mer, de plage. Aujourd’hui encore, j’ai toujours cette image. Certes, j’ai aussi reçu des antalgiques, mais elle a réaxé mon tibia et à aucun moment, je n’ai eu mal. Et quand j’ai retrouvé mes esprits, j’étais aux urgences.»
Ce samedi après-midi, l’infirmier était au côté de Charlotte Debeaume lors d’une intervention sur un stade de foot. Brahim, 11 ans, est tombé sur son bras en jouant. Sur place, le docteur Debeaume a d’abord vérifié l’état de santé du garçon : l’avant-bras est fracturé, il a mal. «Je lui ai demandé ce qu’il aimait faire et c’est parti de là», raconte-t-elle. Un détour sur une plage, un bateau qui navigue, un déplacement sur un transat avec une serviette de l’OM et sans s’en apercevoir, Brahim s’est retrouvé sur le brancard, sa fracture réduite. «Il n’a pas été perfusé, juste un peu de gaz hilarant. L’os de son avant-bras faisait un V, il n’a même pas cligné de l’œil ! Et on lui a évité des drogues inutiles», note Alexandre Dehaye qui, en attendant de suivre les cours, a déjà changé son attitude sur le terrain. «Je fais plus attention au ressenti des patients, souligne-t-il. De par notre formation, on ne jure que par la morphine. On se concentre sur le médical. Sauf qu’on se rend compte que ce contact verbal permet de rassurer les patients et ils adhèrent plus au processus de soins.»
Ce «langage thérapeutique», première étape avant l’hypnose à proprement parler, les docteures Champenois et Debeaume en ont fait le thème d’une formation qu’elles délivreront prochainement à l’ensemble du personnel du Samu. Le diplôme universitaire d’hypnose médicale, lui, attire chaque année de plus en plus de soignants. «Petit à petit, on avance», assure Anne Champenois, qui espère désormais un cadre légal plus strict. «L’hypnose et la loi» sera d’ailleurs l’un des thèmes abordés lors du congrès de Saint-Malo.
Joséphine, la dame de 83 ans, est enfin arrivée aux urgences. Durant tout le trajet vers l’hôpital, Franck Serre est resté à ses côtés. Joséphine l’a peut-être entendu évoquer son salon et les deux fauteuils douillets où il doit faire bon somnoler après le repas. Lorsque les portes du véhicule du Samu s’ouvrent, la Marseillaise a toujours les mains qui tremblent et les yeux grands ouverts. Mais elle n’a pas poussé un cri depuis sa prise en charge à domicile. Franck Serre s’approche une dernière fois d’elle. «Vous pouvez revenir avec nous, ici et maintenant», lui souffle l’infirmier. Joséphine regarde autour d’elle, capte le regard d’Anne Champenois qui lui sourit et se met enfin à parler : «Bonjour Madame, qu’est-ce qu’on fait là ?» 

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