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vendredi 20 avril 2018

"La psychiatrie reste encore trop souvent à l'écart des autres disciplines médicales"


Daniel Sechter
À l'issue du colloque tenu cette semaine à Besançon (Doubs) sur les enjeux actuels de la psychiatrie (financement, organisation des soins, recherche, etc.), le Pr Daniel Sechter, membre du conseil scientifique et modérateur de l'évènement, explique à Hospimedia pourquoi il est temps de rapprocher la psychiatrie des autres disciplines médicales.

Hospimedia : "Le fil rouge lors du colloque qui vient de se tenir à Besançon (Doubs) — où vous avez notamment réuni de nombreux praticiens (universitaires, hospitaliers, libéraux) et soignants, représentants des directeurs, des usagers, des élus — résidait dans l'idée que la psychiatrie est "une discipline médicale comme les autres". Ces deux jours de débats et d'échanges ont-ils conforté cette assertion ?

Daniel Sechter : Ma vision est effectivement que la psychiatrie EST une discipline médicale comme les autres. Nous avons souhaité diffuser au cours de ces rencontres la notion de psychiatrie "ouverte", qui puisse s'enrichir des autres disciplines et les enrichir, et favoriser des échanges croisés pour avancer de façon dynamique et positive. La ministre a d'ailleurs bien souligné en janvier dernier au congrès de l'Encéphale que la psychiatrie était "une discipline d'avenir". D'aucuns ont pu défendre par exemple que la psychiatrie est "différente" car elle touche au patient dans son intimité, dans son histoire et dans son environnement. Mais lors de la conclusion du colloque, Patrice Couzigou, professeur de médecine à Bordeaux (Gironde), a bien rappelé que la médecine dans son ensemble, la médecine "hippocratique", s'attache elle aussi à une approche globale du patient, incluant les dimensions précédemment citées. La psychiatrie s'est autonomisée depuis cinquante ans en termes de soins, enseignement, recherche. Dans le même temps la sectorisation a fait de la discipline le précurseur des alternatives à l'hospitalisation, des réseaux de soins et de santé, de l'ouverture sur la ville et sur la société... Pourtant elle reste encore trop souvent à l'écart des autres disciplines et spécialités, notamment de la médecine générale, et il est temps aujourd'hui qu'elle s'en rapproche davantage.

"Le fait de se réintégrer dans l'ensemble des disciplines [...] serait aussi une des meilleures façons de dédramatiser ces soins spécialisés et l'existence de troubles psychiatriques."
Le fait de réintégrer la psychiatrie dans l'ensemble des disciplines, ont notamment relevé des usagers et des familles, ce serait aussi une des meilleures façons de dédramatiser ces soins spécialisés et l'existence de troubles psychiatriques. Et d'arriver à réduire les difficultés des personnes à consulter, par exemple. Certains ont pu faire un parallèle avec les difficultés rencontrées par ceux qui souffraient de maladies considérées, il fut un temps, comme "honteuses", comme la tuberculose, le cancer, le sida, etc. Malheureusement, encore aujourd'hui en psychiatrie, il y a des personnes qui n'osent pas aller voir les professionnels de santé spécialisés.

H. : Avant d'aller consulter en psychiatrie, le premier recours est souvent le médecin traitant. Qu'est-ce qui pourrait faciliter les liens entre les professionnels justement ?

D. S. : Faciliter les liens et les relations entre la psychiatrie et notamment la médecine générale, cela peut passer par exemple par des projets concrets qui ont été évoqués lors d'une table ronde. Les centres médico-psychologiques (CMP) restent très centrés sur la discipline. Mais développer des expériences intégrant ou mettant des CMP en relation étroite avec des maisons ou pôles de santé pluridisciplinaires nous paraîtrait très important. Par conséquent, quand on va consulter à tel ou tel endroit, on n'est pas obligatoirement étiqueté. Il y a des expériences de lieux partagés en Bourgogne, en Seine-Maritime, dans les Bouches-du-Rhône, etc. J'insiste, le lien entre médecine générale et psychiatrie doit exister au même titre qu'entre les généralistes et les autres spécialistes. Nous avons d'ailleurs relevé l'annonce d'Agnès Buzyn en janvier sur sa volonté de renforcer la formation initiale des généralistes en psychiatrie et santé mentale.
"Il faut d'ailleurs et surtout que l'on arrête de véhiculer l'idée que la psychiatrie ne s'attache qu'aux maladies les plus graves et entraînant des handicaps."
Il faut d'ailleurs et surtout que l'on arrête de véhiculer l'idée que la psychiatrie ne s'attache qu'aux maladies les plus graves et entraînant des handicaps. Il y a aussi par exemple les troubles anxieux, dépressifs, les conduites addictives, etc. Ceci au même titre qu'en cardiologie, on n'est pas forcément dans le cas d'une insuffisance cardiaque terminale et invalidante. Si l'on considère que plus de 25% de la population souffre, a souffert ou souffrira de troubles psychiques, et que l'on rajoute l'entourage, on peut considérer qu'à un moment donné nous sommes tous concernés et qu'il ne faut pas figer, étiqueter, stigmatiser.

H. : Le renforcement des liens entre professionnels dépasse néanmoins la seule médecine générale...

D. S. : Le mouvement d'ouverture sur le territoire induit par la sectorisation n'est sans doute pas allé jusqu'au bout, avec certaines structures restées trop "psychiatro-psychiatriques" et la persistance de cloisonnements. Or le lien entre le somatique et le psychique est bien évidemment essentiel. Aujourd'hui, ces enjeux territoriaux se retrouvent dans l'évolution de l'organisation du système de santé (groupements hospitaliers de territoire, communautés psychiatriques de territoire, projets territoriaux de santé mentale,...). Il faut ouvrir à des approches qui soient à la fois pluridisciplinaires et pluriprofessionnelles. Il est nécessaire que soit reconnu le rôle de l'ensemble des acteurs du soin, infirmiers, psychologues, travailleurs sociaux, etc. mais aussi celui des patients et de leur entourage. Ceci pour une stratégie de soins dynamique, individualisée, adaptée au moment évolutif de la pathologie, dans le cadre d'un diagnostic partagé et d'une véritable alliance thérapeutique.
"Il faudrait également développer des réunions de concertation pluridisciplinaire en psychiatrie sur l'ensemble du territoire [...] [permettant] de renforcer l'équité dans l'offre de soins."
Dans cet esprit, il faudrait également développer des réunions de concertation pluridisciplinaire en psychiatrie sur l'ensemble du territoire ! Seraient ainsi associés les équipes de secteur et soins primaires, des psychiatres, généralistes, psychologues, infirmiers — prochainement ceux en pratique avancée — et travailleurs sociaux des établissements et services dans un territoire. Ces réunions permettraient d'échanger sur des cas complexes, de proposer des stratégies de soins adaptés, d'uniformiser certaines pratiques, de participer à la formation des internes et des étudiants. Elles sont en lien avec la neurologie, l'imagerie, la pédiatrie ou la gériatrie selon les cas et, au final, visent à améliorer la prise en charge des malades, leur parcours et à renforcer l'équité dans l'offre de soins.

H. : Au sujet de l'évolution de l'organisation des soins, la psychiatrie n'est pourtant pas mentionnée dans la lettre de mission consacrée à ce thème, dont de premières conclusions seront rendues en mai à Agnès Buzyn. Même si on ne peut présager de la teneur de ces travaux encore en cours, on peut se demander si la discipline ne sera pas traitée encore "à part" au final...

D. S. : La psychiatrie a toute sa place à prendre dans ce qu'a développé le Premier ministre lors de la présentation de la stratégie de transformation du système de santé, dans le sens de l'ouverture, de la territorialisation, de la gradation des soins, du développement des parcours...Nous sommes non seulement prêts à y participer mais aussi à être moteur, à s'y engager pleinement. Pour ce qui est des travaux en cours, nous verrons dans quelques semaines effectivement. J'ai rencontré récemment pour ma part Pierre Pribile [directeur général de l'ARS Bourgogne-Franche-Comté], qui est en charge du groupe de travail sur l'organisation des soins, pour échanger sur ces sujets. Très sincèrement, je crois qu'il a bien entendu notre message. Il est temps que la psychiatrie soit également intégrée dans ces réflexions et non pas à part. Plus globalement, je pense que les acteurs de la discipline doivent être encore plus pro-actifs, défendre leurs attentes et propositions, que ce soit auprès des tutelles mais aussi auprès des autres ministères (Justice, Intérieur,...).

H. : On peut comprendre tout de même qu'il y ait des demandes véritablement spécifiques à la discipline, notamment en terme de moyens. Par exemple en matière de recherche, les besoins sont importants.

D. S. : Certes, nous avons abordé cette thématique lors d'une table ronde, qui a rappelé que les financements de la recherche en psychiatrie en France sont insuffisants, inférieurs en proportion du budget de la recherche à ceux d'autres pays européens par exemple. On regrette aussi que le nombre d'hospitalo-universitaires (HU) en psychiatrie, a fortiori en pédopsychiatrie, ne soit également pas suffisant. Mais, là encore, pour avancer dans un esprit positif, des annonces récentes des ministères de la Santé et de la Recherche assurent d'une priorité mise sur les HU en psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent et du fléchage potentiel de programmes hospitaliers de recherche clinique (PHRC) vers la psychiatrie, notamment en lien avec les soins primaires. Nous suivrons ces engagements car l'adaptation des enseignements et le développement de la recherche, en lien avec les neurosciences et les sciences humaines et sociales, est un réel moyen d'améliorer l'attractivité de notre discipline pour les jeunes médecins."
Propos recueillis par Caroline Cordier
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