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vendredi 9 décembre 2016

Figures libres. Maladies familières, traitements étranges

La chronique de Roger-Pol Droit, à propos de « La Médecine antique », de Vivian Nutton.
LE MONDE DES LIVRES  | Par Roger-Pol Droit
La Médecine antique (Ancient Medicine), de Vivian Nutton, traduit de l’anglais par Alexandre Hasnaoui, Les Belles Lettres, « Histoire », 618 p.
Hommage à Hippocrate, groupe sculpté moderne, à Kos (Grèce).
Hommage à Hippocrate, groupe sculpté moderne, à Kos (Grèce). Tedmek/CC BY-SA 3.0
Au premier abord, rien ne surprend. Depuis la nuit des temps, il existe des malades, des corps enfiévrés, infectés ou blessés. Abcès, fractures, épidémies accompagnent le fil des siècles. Pour les soigner, toujours des remèdes, des gestes à observer, des pratiques transmises. Et des « trucs » de toutes sortes pour reconnaître les symptômes, discerner les évolutions, appliquer les bonnes recettes. Ce qui suppose des gens qui savent, thérapeutes, guérisseurs ou médecins.
La médecine antique
Cet ensemble universel – malades, remèdes, soignants – rend la médecine antique familière. Mais en partie seulement. En effet, dès qu’on regarde de plus près, tout est déconcertant, chez Grecs et Romains, pour un esprit moderne et un regard scientifique. Les traitements les mieux élaborés mêlent par exemple, sans hésitation, plantes, chirurgie et considérations magico-religieuses. La délimitation du médical n’est pas semblable à la nôtre : les exorcismes font bon ménage avec les trépanations, le rationnel avec l’irrationnel. Pour aborder ce bizarre continent, il faut tout remettre en perspective, s’aviser que l’art de guérir des Anciens n’est pas une activité scientifique, mais un fait social total.
C’est l’approche que propose Vivian Nutton, pilote habilissime dans ces passes pleines de pièges. Né en 1943, professeur émérite d’histoire de la médecine à l’University College de Londres, ce savant connaît à la perfection l’œuvre de Galien (IIe-IIIe siècle), mais aussi les nombreuses écoles médicales grecques et romaines, depuis les commencements chez Hippocrate (Ve-IVe siècle av. J.-C.) jusqu’à l’Antiquité tardive et au déclin de l’empire.
Avec La Médecine antique, impressionnante et vivante synthèse d’une vie de recherches et de réflexions, ­Vivian Nutton permet à chacun de plonger dans un univers dont l’étrangeté fait rêver. Car ce maître pratique à la fois la clarté la plus vive et le dépaysement réel : il ne s’intéresse nullement à la médecine antique comme socle ou préfiguration de la nôtre, il la considère au contraire pour ce qu’elle est, dans sa diversité, ses combinaisons insolites, sur treize siècles d’évolution.
Observations et croyances
Du coup, cette somme magistrale se lit avec passion. Elle fait voir la naissance de diverses conceptions du corps, de ses fonctionnements et dysfonctionnements, retrace de pittoresques et subtils mélanges d’observations et de croyances, analyse des traits peu connus du passage de la culture grecque vers Rome.
En outre, ce que cette enquête fait seulement entrevoir, faute de témoignages et d’archives, n’est pas moins prenant que ce qu’elle détaille. Car Vivian Nutton insiste aussi sur les liens de la médecine antique aux paysans, ramasseurs d’herbes ou coupeurs de racines, illettrés pour la plupart. Il souligne la grande disparition de la plupart des traités médicaux et pharmaceutiques rédigés au fil du temps, et tout ce que nous aurions sans doute comme surprises si l’on pouvait voir une consultation d’Hippocrate.
On croise dans ce gros volume d’improbables aventuriers, de grands maîtres, de petits apothicaires, au sein d’une extrême diversité de gens, de regards, de doctrines, de climats, de langues. Toutefois, on y chercherait vainement une ligne de partage radicale, évidente et définitive, entre le pouvoir des amulettes et celui des traitements sensés. Les deux s’entrelacent. C’est bien ce qui trouble, et intéresse.

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