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jeudi 18 février 2016

Lacan, amour et bouts de ficelle

LE MONDE DES LIVRES  | Par Elisabeth Roudinesco
La Vie avec Lacan, de Catherine Millot, Gallimard, « L’Infini », 112 p., 
Ecrivaine et psychanalyste, Catherine Millot livre ici un témoignage cru de sa liaison amoureuse avec Jacques Lacan, dont elle fut l’analysante entre 1972 et 1981. Autant dire qu’elle l’accompagna pendant les dernières années de sa vie, entre le moment où il donna un séminaire étourdissant sur les femmes mystiques (Encore, Seuil, 1975) et une époque où, atteint de mutisme, il se plongea dans la fabrication de ses nœuds borroméens, cherchant dans la topologie la clé logique de la folie humaine : « Il les fabriquait aussi avec des “bouts de ficelle” qu’il coupait et rabotait. J’allais régulièrement au rayon accastillage du BHV l’approvisionner en cordages marins. »

De cet homme qu’elle admirait, Catherine Millot dresse un portrait qui ne contredit jamais ce que l’on sait déjà de lui. Libertin et extravagant, fasciné par l’Eglise catholique, cherchant à rencontrer le pape, amoureux de la Rome baroque, armé d’un poing américain pour se défendre des agresseurs, Lacan se plaisait en la compagnie des évêques et des cardinaux en soutane.
Le psychanalyste transgressait sans cesse les règles de la cure et, lors de ses célèbres présentations de malades de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, il n’hésitait pas à s’adresser de façon assez rude à des patients : « Ainsi, à un transsexuel qui revendiquait sa qualité de femme, il ne cessa de rappeler, au cours de l’entretien, qu’il était un homme, qu’il le veuille ou non, et qu’aucune opération ne ferait de lui une femme. Et pour finir, il l’appela “mon pauvre vieux”. » Emerveillée par cette scène, Catherine Millot, intéressée elle-même par le transsexualisme, en conclut que Lacan parlait ainsi à cet homme pour lui signifier que la condition humaine peut prendre le visage du malheur.

Rites insolites

Incapable de se séparer d’aucune femme, Lacan exigeait de chacune d’elles la soumission à des rites insolites : voyager à trois, partager les mêmes lieux, fréquenter des personnages insupportables (Armand Petitjean, par exemple, écrivain collaborationniste). En bref, cet étonnant Lacan baroque et sans limites entendait mener l’existence qui lui convenait, considérant d’ailleurs que « les femmes s’apparentaient toujours à quelque fléau ».
Pourtant, Catherine Millot n’accepta jamais de se plier à de telles manies. Elle aimait Lacan, qui le lui rendait bien, et elle voulut être sa « dernière femme », ce qui fit naître chez la précédente (madame T.) une effroyable jalousie. Celle-ci traita alors sa rivale de« descendante d’un singe » : « Je m’étais aisément reconnue, écrit Catherine Millot, étant pourvue de longs bras et d’un certain prognathisme. »
Catherine Millot savait que cet attachement ressemblait à un amour mystique : « J’avais le sentiment d’avoir saisi l’être de ­Lacan de l’intérieur (…), convaincue qu’il avait de moi un savoir absolu. (…) Une part de mon être lui était remise, il en avait la garde. » Elle savait bien aussi que son amant, qui avait quarante-trois ans de plus qu’elle, déclinait sous ses yeux. Aussi, quand Lacan voulut un enfant d’elle, elle décida de mettre fin à la cure et à la liaison :« Ce fut un déchirement pour moi, un séisme pour lui. »
Voilà donc un récit de vie rédigé d’une plume alerte, dans le style Harlequin, par une femme qui a l’âge que Lacan avait quand elle le rencontra en Italie, au cœur des « cinq villages » (Cinque Terre) de la côte ligurienne, sublime paradis aujourd’hui classé au Patrimoine mondial de l’Unesco. Un Lacan couleur fauve.
  • Elisabeth Roudinesco 

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