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jeudi 18 février 2016

Daniel Sibony  : « Heidegger ­est sans cesse ventriloqué par la pensée biblique »

LE MONDE DES LIVRES | Propos recueillis par Roger-Pol Droit
Le psychanalyste Daniel Sibony.
Le psychanalyste Daniel Sibony. PIERRE ANDRIEU/AFP
Psychanalyste et écrivain, auteur d’une quarantaine d’ouvrages, Daniel Sibony met en lumière, dans son livre Questions d’être. Entre Bible et Heidegger (Odile Jacob, 286 p., 24,90 €), proximités et différences entre la « pensée de l’être » à l’œuvre dans la Bible hébraïque et celle que développe Heidegger. Quels sont les traits de celle-ci dans le texte biblique ? Le penseur allemand, qui l’attribue aux Grecs, l’a-t-il empruntée aux Hébreux, ou retrouvée par hasard ? Comment s’articulent l’antisémitisme de Heidegger et sa possible parenté avec la pensée juive ? Telles sont les principales questions que soulève cette recherche. Daniel Sibony livre quelques pistes de réflexion.
Qu’est-ce qui permet d’affirmer que la Bible hébraïque contient une pensée de l’être ?
C’est la langue elle-même. L’hébreu de la Bible parle constamment du divin comme de « ce qui est, qui sera et qui fait être ». Les religieux en ont fait le « Dieu » de la religion, mais c’est d’abord de l’être que parle ce tétragramme, YHVH, qui désigne le divin. Il ne s’agit pas d’un « Etre suprême », mais plutôt d’une « fonction d’être », qui porte et traverse tout ce-qui-est. Ainsi, dans la Genèse, nos traductions disent : « Que la lumière soit ! », « Et la lumière fut »,mais en hébreu, ce « soit » et ce « fut » se disent de la même façon et sont une même partie du nom de l’être YHVH. Donc tout événement se relie à l’être, ce qui ouvre un champ immense. Cette pensée de l’être ne travaille pas par concepts. Elle se perçoit à travers des faits, des récits, des histoires, des lois. Elle est plus proche de notre expérience existentielle, faite de secousses et de ruptures qui nous donnent plus ou moins d’être. Chez les Grecs, l’être semble une présence constante, objet d’une contemplation théorique. Ici, l’être est un potentiel de mémoires, une dynamique d’appels et de rappels, créatrice de devenir, portée par un travail de la lettre, un travail de « littérature ».

Malgré sa référence constante aux Grecs, et son silence presque parfait sur la Bible, Heidegger vous paraît-il proche de cette pensée ?
Heidegger est ventriloqué par cette pensée de l’être biblique. Je montre un nombre sidérant de résonances, voire de parfaites coïncidences. Quand il parle du « quadriparti » (« Geviert ») qui relie humains et divins, terre et ciel, je pense au tétragramme qui opère cette même alliance sous tant de formes : arc-en-ciel après le « déluge », rappels de vie après la ruine, arche de l’Alliance porteuse de loi, etc. L’enjeu étant de faire de ce lien une sorte de « passation d’être » ; le don d’un « plus-d’être » qui résonne avec l’amour.
Quand Heidegger reproche à la « technique » d’oublier l’acte essentiel de faire venir à l’existence, il rejoint au mot près la pensée juive où produire c’est « faire venir », dans un double travail de l’être et de la matière, etc. Bien sûr, pour des raisons d’identité, il n’allait pas annoncer aux Allemands des années 1920 et 1930 qu’il se rattachait aux Hébreux. Il choisit de paraître dériver toute sa pensée des Grecs, alors même qu’il ne cesse de rejouer, de façon étonnante, ce que déploie le Livre hébreu.
S’agit-il, selon vous, d’un emprunt ­direct ou d’une réinvention ?
Je laisse ouvertes les deux hypothèses, l’important est ailleurs : Heidegger a « oublié » qu’il énonçait de l’hébreu. Inconsciemment, il recouvre cet héritage pour le faire disparaître et le remplacer. C’est ce que j’ai introduit, en 1992, dans Les Trois Monothéismes [Seuil], comme étant le « complexe du second premier » : quand le second, au lieu d’assumer une transmission, veut d’abord avoir été le premier. Plus qu’une querelle de préséance, c’est la rage contre l’entame narcissique que représente un précédent ; c’est pour cela qu’on ne l’aime pas. Christianisme ou islam procèdent des juifs mais veulent parfois avoir été avant les juifs ; ça leur passera.
Heidegger refait le même geste, mais de manière a-religieuse, ou plutôt dans une religion narcissique, autoréférée. C’est là que je situe son vœu de néant pour les juifs, et son échec, en tant que professeur d’être, à penser « l’Evénement d’être » écrasant des années 1930 et 1940. Il parle de l’accomplissement et de l’authentique, mais la pensée de l’être biblique est inachevée, inaccomplie, d’où son mouvement. Car on ne peut pas penser l’être tout seul. On ne le pense qu’en acte, avec d’autres et contre d’autres. Il n’y a pas de rapport à l’être sans rapport à l’autre, et inversement, ceux qui parlent de l’autre et oublient l’être manquent l’essentiel. Une notion biblique cruciale, « se tenir face à l’être », inclut et dépasse le face-à-face agressif ou oblatif avec l’autre.
Quel usage de Heidegger, selon vous, reste possible ?
Des jeunes lisent Heidegger et y découvrent une pensée de l’être. Au lieu de leur dire :« Arrêtez cette lecture, c’était un salaud ! », je leur montre comment elle dérive de la texture biblique, sur quelles limites elle bute, et pourquoi l’autoréférence l’empêche de voir l’être comme transmission où nous sommes impliqués, qu’on l’assume ou qu’on l’élude. Dans la vie, nous trébuchons sur des événements, mais nous revenons, avec et contre les autres, vers l’infini des possibles. Si vous prenez ce qui vous arrive pour le dernier mot, c’est le désespoir, et le désespoir est prétentieux, car l’être, vous concernant, n’a jamais dit son dernier mot.
Propos recueillis par Roger-Pol Droit

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